Le Prestige

Le Prestige, Christopher Priest

Le Prestige, Christopher Priest

« Je vous montre mes mains, les doigts écartés, afin de vous prouver qu’elles ne dissimulent rien, et je vous dis : le Nouvel Homme Transporté est une illusion comme les autres, donc explicable. »

Le Prestige de Christopher Priest, récompensé avec raison par le World Fantasy Award, est un roman excellent nous faisant hésiter entre réalité et illusion, et nous confrontant à l’univers impitoyable et fascinant de la prestidigitation.

À la fin du XIXe siècle anglais, Alfred Borden et Rupert Angier entament tous deux une brillante carrière de magicien, ainsi qu’une violente querelle qu’ils poursuivront jusqu’à leur mort. Numéros sabotés, astuces dévoilées au public, publicité mensongère, espionnage et basses vengeances… Borden prend l’avantage lorsqu’il met au point le Nouvel Homme Transporté, un numéro de téléportation qui donne toute sa force à sa carrière. Personne n’en devinera l’astuce, et nul ne l’égalera. Jusqu’à ce qu’Angier inaugure En Un Éclair, son propre tour de téléportation, en tout point inexplicable. La querelle tourne à la tragédie et se poursuit de génération en génération entre les deux familles, jusqu’à ce que, cent ans plus tard, Andrew et Kate, les descendants des deux magiciens, s’associent pour découvrir les secrets bien gardés de leurs ancêtres.

La savante composition du roman nous fait découvrir la vérité pas à pas, à l’image d’un tour de magie auquel le lecteur assiste. On suit tout d’abord Andrew qui en sait tout autant que nous et se pose ainsi en spectateur, avant de lire l’ouvrage autobiographique de Borden, qui nous présente une version généralisée et remaniée du mystère – l’illusion présentée au grand public. Le témoignage de Kate, introduisant celui de son ancêtre, commence à dévoiler certains pans de l’énigme. Enfin, le journal intime d’Angier, pièce maîtresse du tour, « le secret » jalousement gardé, fait preuve d’une complète transparence et sincérité, opposé en cela au récit de Borden. Ce journal, d’ailleurs, n’est là que pour le lecteur, puisqu’aucun des protagonistes n’a pu le retrouver.

Nous avançons vers la vérité, certes, mais nous plongeons en même temps dans le fantastique. Si le témoignage de Borden commence par nous présenter un décor réaliste, l’univers de la prestidigitation du XIXe siècle et son bouleversement par l’arrivée de l’électricité, il se heurte ensuite à des énigmes de plus en plus insolubles. Les deux magiciens réalisent et améliorent des tours qu’on ne comprend plus, qu’on n’explique plus. L’incompréhension d’un tour ne perturbe pas tant le public que les magiciens. À l’origine de toute magie, explique Borden, il existe un pacte : celui par lequel le public accepte de croire à la magie le temps du spectacle. Ce pacte nécessite que le magicien protège ses secrets et se garde bien de les révéler. Pas une seule fois, même s’il est souvent tenté, Borden ne dévoile l’astuce du Nouveau Homme Transporté. Ce secret sous-tend toute sa carrière, et plus encore conditionne sa vie elle-même. Le magicien en souffre, marqué par une terrible solitude et incapable de se débarrasser pleinement de l’illusion. Borden comme Angier se posent finalement tous deux la question de leur identité, alors que leur rivalité et leur ambition menacent de les détruire : où en sont-ils entre l’homme de scène et l’homme hors de la scène ? Sont-ils doubles ou uniques ?

Le roman est sombre mais passionnant, ses protagonistes brillamment mis en scène, son intrigue construite avec talent. Le Prestige est une œuvre impressionnante, tout à la fois intéressante et intelligente, qui s’attache à de nombreuses questions portant sur l’illusion, le monde de la scène et la nature humaine.

(Cette oeuvre a été portée à l’écran par Christopher Nolan en 2006. Une adaptation d’ailleurs réussie, que je vous conseille vivement.)

Le Prestige, Christopher Priest (Denoël, 2001)

Magies secrètes

Magies secrètes, Hervé Jubert

Magies secrètes, Hervé Jubert

L’étonnant et exubérant Magies secrètes trouve joliment sa place dans notre confiserie. Il s’agit d’un bocal à bonbons empli de couleurs, duquel on tire des poignées de références à déguster. L’univers proposé ici par Hervé Jubert est riche et sucré à foison…

Notre héros, Georges Beauregard, est un charmant jeune homme ambitieux, qui enquête pour le compte du Ministère des affaires étranges sur des méfaits extraordinaires, et qui abrite dans son hôtel particulier tout un tas de créatures féériques sans abri. Voyageant à bord de son briska au travers des rues de Sequana, pendant merveilleux du Paris du XIXe siècle, il se trouve confronté à toute une série d’évènements étranges causés par un masque meurtrier.

Le scénario est ainsi posé, et en cela moyennement réussi. C’est peut-être là le plus important des défauts de ce roman par ailleurs fort plaisant. L’histoire patauge. Il est difficile de s’attacher à la trame qui avance péniblement, par à-coups : des révélations et des indices surgissent de nulle part, les crimes n’ont ni queue ni tête, Beauregard semble souvent se moquer comme d’une guigne de l’ultimatum envoyé par l’assassin. Comme beaucoup de romans de fantasy à trame policière, la magie se mêle un peu trop de ce qui ne la regarde pas et rend l’enquête confuse et maladroite.

Mais, mais, mais Magies secrètes est, je l’affirme pourtant, un roman excellent ! On l’ouvre et on s’y perd, baladé de la réalité à la Féérie, de la vérité historique au réaménagement merveilleux, du vieux Paris à la splendide Sequana. L’univers de Jubert est gouverné par Obéron III, aux airs de Napoléon III, qui persécute la Féérie circulant librement sur son territoire. Au travers de ses multiples promenades, Beauregard nous fait découvrir Sequana, cité merveilleuse menacée par d’importants travaux de réaménagement urbain, reflets de ceux que connut Paris. La fiction s’empare alors de la réalité, déforme d’innombrables références tout à la fois historiques, littéraires, artistiques ou topographiques. On croise à la fois des grands noms comme Edgar Allan Poe, Gustave Doré ou Gérard Labrunie (plus connu sous son pseudonyme), et d’autres moins réputés, comme Jacques Collin de Plancy, auteur du Dictionnaire infernal (Les curieux pourront aller vérifier, cet écrivain parle bien du Moine bourru dans son ouvrage !). Le roman est comme une malle aux trésors, débordante d’indices, de références, de renvois, d’allusions…

À ces évocations à notre réalité, s’ajoute un immense bestiaire du monde féérique, presque exhaustif. Toutes les mythologies et les légendes sont sollicitées, et les êtres magiques se mêlent à la cité avec simplicité : les ondines nagent dans les cours d’eau, les basilics hantent les égouts, les muses se produisent dans les théâtres… On croise la déesse Isis dans la cuisine de Beauregard, puis Barbe-Bleue se produisant sur scène, on rencontre les dames du bois qui attirent à elles les amoureux pour les pendre, ou encore les ardents du bal du même nom. Tout y passe : mythologies anciennes, contes traditionnels, légendes urbaines…

Ce bric-à-brac est parfois un peu envahissant. La multiplicité de références, associée à la richesse du langage et à une certaine préciosité du style, épuise, égare. On relève la tête du roman les yeux pleins d’étoiles, mais l’esprit embrumé. Impression appuyée par les nombreuses notes qui peuplent le récit : des notes intéressantes, expliquant un aspect de l’univers complexe de Jubert, racontant une anecdote, citant un ouvrage célèbre à Sequana – mais qui interrompent l’histoire et ajoutent davantage de désordre au roman.

Qu’importe, Magies secrètes est un délice ! S’il s’éparpille un peu trop et si l’histoire ne remporte pas complètement mon suffrage, il propose un univers extraordinaire et riche à souhait.

(Ce roman fut couronné du Grand Prix de l’Imaginaire 2013, catégorie Roman jeunesse francophone.)

Magies secrètes, Hervé Jubert (Le Pré aux clercs, collection Pandore, 2012)

 

Alice au Pays des Merveilles par D. Chauvel et X.Collette

Alice au Pays des Merveilles, C. Chauvel

Alice au Pays des Merveilles, D. Chauvel et X. Collette

Aujourd’hui je voudrais vous parler d’une adaptation (une de plus) d’Alice au Pays des Merveilles, qui a la particularité de se présenter sous la forme d’une bande dessinée. Certes, le sujet n’est pas très original, car on ne compte plus les albums, livres illustrés et autres pop-up reprenant les aventures de la célèbre Alice de Lewis Carroll. Néanmoins, cette BD a particulièrement retenu mon attention, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord pour son graphisme vraiment superbe, avec des vignettes peintes et des ambiances colorées très fortes. En effet, si vous feuilletez ce livre sans forcément le lire, vous pourrez vous rendre compte que chaque page, voire chaque double page possède une dominante chromatique qui permet de rendre l’ambiance particulière d’un passage de l’histoire. Une mention spéciale également pour la page relatant la chute d’Alice dans le terrier avec un magnifique dégradé de couleur au fil des vignettes. 

Ensuite, parce que les auteurs ont décidé de nous proposer une Alice très différente de celle que nous avons l’habitude de voir, qui est largement inspirée de l’image que Disney a pu graver dans nos mémoire. Ici pas de blondinette à robe bleu, mais une brunette avec un costume qui me fait penser à celui d’une soubrette, ce qui apporte un peu de nouveauté.

Enfin parce que le livre en lui-même est très joliment mis en page. Sous la jaquette on peut découvrir une couverture pour le moins inquiétante, illustrée par le fameux sourire du chat Cheshire, toutes dents brillantes dehors. Quant au résumé sur la quatrième de couverture, il se présente sous la forme d’un témoignage quelque peu troublant d’Alice, surmonté par son portrait … ou serait-ce Alice prisonnière derrière un miroir qui nous lance cet étrange regard ? Enfin les pages de garde nous proposent une multitude de cartes  à jouer dont certaines servent de support aux portraits des différents protagonistes.

Cependant, à mon gout, les personnages de cette adaptation sont sans doute son point faible. Pour moi qui suis habituée aux personnages de Disney et de Tim Burton, j’ai trouvé ceux-ci un peu fades en comparaison : le chapelier m’a semblé très sage, plutôt lisse, quant à la reine de coeur, elle apparaît finalement assez peu et n’a pas ce côté  caricatural qui pourrait la rendre un peu bouffonne, ce qui ôte au comique du personnage. 

Malgré tout, cette bande dessinée reste une très belle adaptation, et je pense qu’elle pourrait notamment plaire à ceux qui ont lu le roman original de Lewis Carroll sans vraiment y accrocher. Il est vrai que le style et l’humour anglais de l’auteur peuvent être déstabilisants et ne pas plaire à tout le monde, mais la BD a cet avantage de rester très proche à l’histoire originale tout en y apportant des éléments visuels qui permettent de mieux entrer dans l’univers si étrange du Pays des Merveilles. Un bon moyen pour (re)découvrir les fantastiques aventures d’Alice dans le non moins fantastique royaume de Wonderland. 

Alice au Pays des Merveilles, adapté et illustré par D. Chauvel et X. Collette (Glénat, 2010)

Mai en automne

Mai en automne

    Mai en automne, Chantal Creusot

Il y a tout d’abord Marie, une petite servante silencieuse perdue dans ses songes. Il y a ensuite Simon l’intellectuel militant qui croise l’amour en regardant une photographie, puis Solange qui a « un pied sur terre et un autre sur la lune »,  Camille qui s’enferme avec ses livres, Marianne et sa dangereuse folie…

Mai en automne est une galerie de portraits, un « roman gigogne » selon les termes de la quatrième de couverture ; les chroniques d’un village du Cotentin au milieu du XXe siècle. La Seconde Guerre mondiale, l’Occupation et la Libération passent comme des orages nécessaires sur les multiples personnages qui se blottissent dans ce roman. Un unique thème, l’amour, et mille manières de le décliner composent le fil conducteur. Dans ce village, ou cette petite ville, tout se sait, tout se devine. Les uns se courtisent, les autres se marient, certains trompent leur conjointe ou leur époux. Un arbre généalogique, en guise d’introduction, permet au lecteur de situer la situation de chacun dans cette grande fresque passionnelle.

C’est Marie qui ouvre l’histoire, jeune servante au service des Laloy, un peu folle, un peu égarée, supportant sans bien les comprendre les avances d’un soldat allemand qu’elle rencontre sur le chemin du travail. Puis la jeune femme donne la main à Solange, l’une des filles de la libraire, laquelle la passe ensuite à Camille Laloy qui cède la place à Simon Laribière, lui-même destiné à donner la parole aux suivants. Tous attendent de raconter leur histoire : fiançailles, mariages arrangés ou mariages d’amour, veuvage, amourettes, coquetteries, flirts légers, coups de foudre, amours filiales ou paternelles… Souvent, déceptions et désillusions. Le temps se soumet aux protagonistes : après avoir assisté à la Libération, le lecteur est transporté à l’époque de l’entre-deux-guerres pour suivre Pierre père de Marianne, puis revient aux années 50 afin de découvrir Julien fils de Marie. On bondit d’une histoire à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une personnalité à l’autre. Chaque petit portrait apporte son lot de plaisir et de surprise, proposant une psychologie différente, une âme que l’auteur dissèque avec savoir.

Chantal Creusot réussit, dans ce roman, à nous démontrer ses qualités. Son écriture est souple, son étude des passions précise et pertinente : la biographie de l’auteur la rapproche de Balzac et Flaubert, et certaines des héroïnes (on pensera à la langueur de Solange, à l’impatience de Marianne) ont bien un petit quelque chose d’Emma Bovary, tandis que plusieurs garçons (tels Simon ou Pierre) rappellent ce bon vieux Frédéric de L’Éducation sentimentale. En dépit de ce que le découpage de l’œuvre pourrait nous faire craindre, il n’y a aucune rupture entre l’histoire d’un personnage et celle d’un autre : tous se passent la main, se jugent, compatissent avec leurs semblables ou les méprisent selon leurs caractères. Le roman forme bien un tout, un musée des sentiments amoureux dans lequel le lecteur déambule, passant d’une œuvre à l’autre.

Mais voilà justement où le roman trouve ses limites. On déambule… Mai en automne nous traîne d’un visage à l’autre sans but bien défini. La myriade de portraits finit par saturer notre esprit. Les noms s’embrouillent parfois dans notre tête, et consulter l’arbre généalogique du début pour s’aider devient de plus en plus un réflexe. Les innombrables histoires débutent et s’achèvent dans leur individualité, mais l’ensemble, avec ses brusques changements d’époques et de points de vue, manque d’une direction précise. Chaque petit personnage poursuit son chemin à son échelle et l’œuvre s’en trouve éparpillée. Le thème de l’amour reste un thème sans devenir une finalité scénaristique, et l’on demeure un peu sur sa faim, à se demander au final ce que le roman apporte réellement.

Malgré cela, la peinture des sentiments est exquise et la référence aux grands classiques du XIXe procure un grand plaisir. Mais il me semble qu’il manque à ce roman une vue d’ensemble, une direction plus affirmée, pour lui donner une allure véritablement solide.

Mai en automne, Chantal Creusot (Zulma, 2012)