Les Mondes d’Ewilan

Les Mondes d'Ewilan, Pierre Bottero

Les Mondes d’Ewilan, Pierre Bottero

Suite à mon précédent article sur la première trilogie de la saga Ewilan, je voudrais aujourd’hui vous présenter la deuxième trilogie de cette saga. J’avoue avoir eu un peu peur d’être déçue par cette deuxième trilogie tellement j’avais aimé la première, mais le premier tome a su me conquérir par sa construction originale. En effet, pour La Forêt des Captifs, l’auteur a abandonné la narration chronologique pour nous proposer un véritable puzzle temporel et spatial, ce qui permet au lecteur de construire progressivement l’intrigue : qu’est-il advenu d’Ewilan, qui est ce psychopathe qui terrorise la France par ses crimes sanglants, et surtout, qui est cette Elle qui obsède tant Salim ?

J’ai également été ravie de retrouver l’écriture de Pierre Bottero, et son génie qui se manifeste au point d’orgue du roman, le cri de détresse d’Ewilan, qui est sans conteste le passage le plus poignant, et pourtant le simplement exprimé de l’histoire.

Le deuxième tome m’a un peu moins séduite, j’ai trouvé qu’il y avait parfois quelques longueurs pour arriver jusqu’au véritable mystère qui n’arrive qu’à la toute fin du roman. J’ai aussi été un peu déstabilisée de retrouver les personnages principaux car il s’est écoulé un certain temps entre la fin de la première trilogie et le début de la deuxième et les protagonistes ont donc évolués. C’était un peu comme retrouver des vieux amis qui ont continué à vivre de leur côté, ce sont toujours les mêmes personnes, mais quelque chose en eux a changé. Mais ce qui m’a le plus troublée, ce fut surtout de retrouver Ewilan dans la vie ordinaire d’une étudiante qui vit chez ses parents, et non plus une jeune héroïne en vadrouille dans un monde inconnu. D’ailleurs, ce n’est plus du tout l’Ewilan des débuts de la saga que l’on voit ici, mais un personnage brisé par l’Institution. Que ce soit voulu ou non par l’auteur, j’ai vraiment ressenti que ce n’était plus l’héroïne qui m’avait charmée dans la première trilogie, mais un personnage plus sombre et torturé.

Heureusement, un nouveau personnage fait son apparition dans L’œil d’Otolep. Il s’agit de Liam, un jeune garçon assez étrange, au don exceptionnel et destructeur, qu’Ewilan a sauvé de l’Institution. Le personnage de Liam est cependant ambigu, et j’ai souvent été partagée entre l’affection pour le personnage d’un petit garçon sans famille, un peu perdu et sans repère, et l’effroi devant une brute épaisse et sans remord. Un démon avec un visage d’ange, en quelque sorte. Mais qui permet de développer un nouvel aspect de la personnalité d’Ewilan, plus adulte, maternelle et protectrice.

Le dernier tome est plus épique, avec de nouveau une intrigue en fil rouge : un mystérieux mendiant qui voyage, mais vers quelle destination ? Mais j’ai surtout aimé ce tome pour la profondeur qu’acquièrent peu à peu tous les personnages, et notamment les parents d’Ewilan qui étaient, selon moi, un peu plats jusque là. Ici, il n’est plus question d’un monde manichéen séparé entre les bons et les méchants, on se retrouve face à des personnages plus humains, aux passés sombres et douloureux, avec de lourdes responsabilités sur leurs épaules, mais aussi face à des choix cruciaux qui changeront le cours de leurs existences.

Finalement, même si le bilan de cette deuxième trilogie est mitigé, elle vaut quand même la peine d’être lue pour constater l’évolution des personnages qui grandissent, vieillissent, deviennent plus matures, mais aussi révèlent de nouvelles facette de leur personnalités. 

La Forêt des Captifs, L’Oeil d’Otolep, Les Tentacules du Mal, Pierre Bottero (Rageot, 2007)

Pour en savoir plus sur la saga Ewilan, c’est par ici : La Saga Ewilan

Prisonnier de la tour de fer (Les Larmes d’Artamon II)

Prisonnier de la tour de fer, Sarah Ash

Le Prisonnier de la tour de fer, Sarah Ash

J’ai la mauvaise habitude de commencer des séries et de les abandonner ensuite pendant des années entières. Mais je me suis dit que vous alliez m’attendre au tournant, après ma critique moyennement enthousiaste du premier-né des Larmes d’Artamon (à lire ici) : « Alors, Miss Violette, qui vaut ce Prisonnier de la tour de fer, au titre bien moins inspirant que Seigneur des neiges et des ombres ? Est-ce que, comme le premier tome, il demeure un bouquin bien pour de jeunes découvreurs de fantasy mais tristement classique pour de grands férus d’imaginaire ? Ou est-ce qu’il promet plus que son aîné ? »

Au risque de vous agacer, je vous réponds oui et non !

Commençons par le non – car je suis d’humeur magnanime et j’ai décidé de faire passer les défauts avant les qualités (ça vous donne déjà une idée sur mon avis final du roman). Globalement, l’univers n’a pas changé, à ceci près que Sarah Ash a en grande partie sacrifié les petits détails charmants que j’avais remarqués dans le premier tome. Le Prisonnier de la tour de fer est diablement austère : je ne dirais pas que Seigneur des neiges et des ombres ruisselait de gaieté, mais ce second tome est bâti avec un sérieux auquel on croit bien plus que dans le premier opus. Sans compter qu’une partie des personnages n’ont pas vraiment évolué : Astasia reste navrante, en dépit de quelques petites scènes sympathiques, et les portraits féminins d’une manière générale manquent de relief. Entre l’exaltée, l’amoureuse, la vipère, la mystérieuse…, on aimerait des nuances plus délicates.

Mais faisons taire ma langue de vipère. Car, mine de rien, Le Prisonnier de la tour de fer m’a réconciliée avec Les Larmes d’Artamon. Le roman est encore plus sombre que le premier tome, certes, mais l’intrigue se complexifie et se structure. D’une histoire assez enfermée, chaque protagoniste évoluant dans sa sphère dans Seigneur des neiges et des ombres, on arrive ici à un récit plus universel, qui englobe l’ensemble du continent créé par Sarah Ash. On voyage davantage, on croise des figures plus diversifiées, on en apprend plus sur l’histoire et les mœurs des locaux. Et puis, c’était après tout l’un des points forts du début de la série, Sarah Ash sait proposer des intrigues bien complexes et travaillées. Les Larmes d’Artamon prennent enfin une place dans le cycle et le Drakhaon, cet étrange dragon désincarné logé dans le sein de Gavril, se révèle plus intéressant qu’il n’y paraissait auparavant.

Et puis il y a une belle surprise : un Gavril épatant (eh oui, je vous assure !), à qui il arrive des aventures abominables. Le héros tourne à demi au anti-héros, statut qu’il refusait totalement dans Seigneur des neiges et des ombres et qu’il est ici contraint d’accepter. L’artiste pleurnicheur est bien loin – le Gavril reptilien et torturé que nous offre à présent Sarah Ash a de quoi le faire oublier.

On ajoutera à cela une délicieuse ambiance de complots de cours et de relations ambiguës : un mariage de façade, une révolution au palais, une cantatrice qui cache bien son jeu, un bal masqué propice à une tromperie bien préparée… Entre les malheurs de Gavril, les voyages du mage Linnaius, les batailles entre rebelles et troupes impériales (Oui, il s’en passe des choses, dans ce roman !), Sarah Ash nous transporte à la cour de l’empereur Eugène, au milieu des mines poudrées et des perruques bouclées, là où un sourire déguise une traîtrise. Cette ambiance n’est qu’un détail, ou presque, mais elle remplace les petits points pittoresques que j’aimais tant dans le premier tome. La figure d’Eugène nous rappelle celle du despote éclairé qui se promène au travers de nos livres d’histoire, et l’auteur soigne sa mise en scène avec un joli talent.

Ainsi, mes amis, soyons rassurés : Sarah Ash nous propose encore de belles surprises. En dépit de toutes les pépites qui le peuplent, Le Prisonnier de la tour de fer n’est pas un roman débordant d’imagination. Mais, s’il ne corrige pas tous les défauts du premier tome, il sait relancer l’intrigue et piquer l’intérêt du lecteur.

Le Prisonnier de la tour de fer, Sarah Ash (Bragelonne, 2006)

Seigneur des neiges et des ombres (Les Larmes d’Artamon I)

Seigneur des neiges et des ombres, Sarah Ash

Seigneur des neiges et des ombres, Sarah Ash

Je cherchais un cycle de fantasy classique et le premier tome de Les Larmes d’Artamon est apparu sous mes yeux. Un Bragelonne bien bragelonnesque, avec un dragon et un château sur la couverture (signée Graffet), une auteure musicienne, une comparaison avec Robin Hobb dans la bibliographie. Hop, mon choix était fait ! Après lecture du premier tome, je peux affirmer que j’ai eu ce que je voulais. Malheureusement, je n’ai eu que ce que je voulais.

Après une carte assez sobre en guise d’ouverture, nous voici d’emblée jetés dans la série avec un prologue mystérieux et incompréhensible à souhait… L’intrigue s’ouvre réellement au premier chapitre, qui nous permet de découvrir Gavril Andar, jeune artiste peintre amoureux de la fille de son duc, pendant un bon moment principal défaut du roman (nous y reviendrons ci-après). Le jeune héros, car c’est bien lui, voit sa vie soudain bouleversée quand des guerriers venant du terrible Nord débarquent dans son pays ensoleillé pour l’enlever et le mettre sans sommation sur le trône de leur seigneur assassiné. Gavril découvre alors avec effroi que son père n’est autre que Volkh le Drakhaon, roi d’Azhkendir, et que lui-même en qualité de seul héritier se voit confier le pouvoir d’un territoire dont il ignore tout. Pour ne rien arranger, le fantôme de son père le poursuit en l’exhortant à retrouver son assassin, tandis qu’un prince voisin prépare l’invasion de son nouveau pays. Et c’est sans compter encore l’héritage des Drakhaons, un sang maudit qui transforme peu à peu Gavril en dragon.

Le résumé le montre bien (et je n’ai encore parlé que de l’histoire de Gavril), l’intrigue est riche. Outre le héros principal, on suit aussi les tribulations d’autres protagonistes, Kiukiu la petite servante aux pouvoirs insolites, Elysia qui cherche son fils Gavril au travers de différents pays, le prince Eugène et ses rêves de conquête, la princesse Astasia contrainte à un mariage d’intérêt… Sarah Ash nous propose une véritable fresque de ce point de vue-là, et l’histoire est plutôt bien menée, avec des révélations, des décisions, des retournements de situation bien dosés. Le premier tome se suffit quelque part en lui-même : il possède sa propre conclusion, tout en laissant assez de questions en suspens pour pousser le lecteur à poursuivre le cycle (rien que pour savoir à quoi vont bien servir ces larmes d’Artamon).

Mais, quoique riche, l’intrigue ne brille pas par son originalité – bien que la situation initiale, ce jeune homme nourri au soleil et à la peinture contraint de gouverner des guerriers du froid, est intéressante à exploiter. Les traits d’inventivité sont plutôt à trouver dans l’univers proposé par Sarah Ash. Une vue générale ne nous fait remarquer que des lieux communs : le Nord est occupé par des barbares en déficit technologique, prompts au combat et à la violence, tandis qu’au sud vivent savants et artistes, évoluant dans une société raffinée. Mais, si on s’approche pour considérer les détails, l’univers du roman prend davantage de couleurs. Ne serait-ce que pour le système de magie qui fait feu de tout bois : on croise des sorts classiques, des gadgets magico-mécaniques, une nécromancie maniée à l’aide d’un instrument à corde, des expériences scientifiques teintées de sorcellerie… Une foison de détails qui accorde ainsi à l’imaginaire de Sarah Ash un charme certain.

On ne va cependant pas plus loin. Si j’ai apprécié ce premier tome, je suis malheureusement loin de l’avoir adoré. L’univers a une belle allure, certes, mais les personnages manquent assez cruellement de profondeur. Aucun n’est raté – mais aucun n’est vraiment attachant. Rien de plus représentatif que Gavril au début du roman : un jeune artiste sensible et délicat, tout mignon et tout amoureux, voué à un terrible destin… Certains penseront peut-être que je caricature, mais Gavril me paraît bien être l’élément le moins imaginatif de Seigneur des neiges et des ombres. Certes, il évolue… ou, plutôt, nécessairement il évolue : on se doute, après lecture des premiers chapitres, que Gavril va finir par se ressaisir, par accepter son héritage, par gouverner son pays avec sagacité et donc par arrêter de pleurer sur son sort. Et la suite du roman ne le dément pas : Gavril devient de moins en moins insupportable à mesure qu’il prend de l’assurance – mais en restant toujours un peu plat, un peu hermétique. Il en est à peu près de même pour les autres personnages principaux : aucun ne convainc complètement, et tous gardent un comportement et une évolution de caractère prévisibles. Heureusement, les personnages secondaires échappent pour la plupart à cette tendance, qu’il s’agisse de Jaromir, de Velemir, voire de Lilias qui se révèle plus intéressante au fil du roman.

Seigneur des neiges et des ombres saura contenter des personnes moyennement habituées à la fantasy. L’histoire est bien filée et prometteuse, l’univers mêle tout à la fois classicisme merveilleux et originalité, le style est soigné (quoiqu’envahi par les adjectifs). Cependant, s’il reste un bon roman, ce livre ne va guère au-delà, et Sarah Ash demeure pour l’heure dans les sentiers battus sans oser s’aventurer bien loin. 

Seigneur des neiges et des ombres, Sarah Ash (Bragelonne, 2006)

Le Chagrin du roi mort

Le Chagrin du roi mort, Jean-Claude Mourlevat

Le Chagrin du roi mort, Jean-Claude Mourlevat

Dans la liste des livres qui ont profondément marqué mon parcours de lecture, on trouve à une très bonne place La Rivière à l’envers. Petit bijou littéraire, petite épopée magnifique dont je recommande vivement la lecture aussi bien aux jeunes adolescents qu’à leurs parents. Et me voici à présent dans les rayons jeunesse de ma bibliothèque de quartier, à m’intéresser au Chagrin du roi mort, un autre roman de Jean-Claude Mourlevat – treize ans après avoir dévoré La Rivière à l’envers.

Je préfère taire la majeure partie du résumé de l’histoire – à l’instar de l’éditeur qui s’est contenté, en quatrième de couverture, de faire parler l’auteur sur son roman, sans rien dévoiler de l’intrigue. Qu’il soit juste dit qu’il s’agit de l’histoire de deux jumeaux de lait, Aleks et Brisco, que de terribles circonstances séparent. Le roman est en deux temps, l’enfance puis la guerre durant laquelle les deux frères ont dix-huit ans. Quand au roi mort et chagriné…

…nous voici sous la neige, à contempler sa dépouille aux côtés d’un Aleks frigorifié, avec sa petite galette de neige s’accumulant sur la tête. Le roman est lancé et ne s’abandonne pas. Mourlevat, avec son style sincère bien à lui, nous rend tous ses personnages attachants, qu’ils soient infâmes ou bienveillants, qu’ils soient sur le devant de la scène ou n’apparaissent que brièvement. Sur cette île glacée nommée Petite Terre, se succèdent des gens de toute allure, menuisier, bibliothécaire, violoniste, sorcière, prince, ami, traître, homme de main… On passe d’un destin à un autre pour construire l’intrigue pas à pas, et la narration est souvent interrompue par des brèves biographies qui ne durent qu’un chapitre et qui résument la vie d’un personnage secondaire – pour le plus grand plaisir des lecteurs, car ces historiettes sont souvent très drôles. À côté des personnages principaux sur lesquels je reviendrai, l’auteur met ainsi en scène des protagonistes truculents : qu’on pense à la sorcière Brit qui dévore des queues de rat (« hu-hu »), à l’épatant nain Halfred aux contestables talents de violoniste, ou encore à la volubile Nanna (Personnellement, j’ai adoré son mari Arpius, qui trouverait sans peine sa place dans une comédie de Molière).

À côté de ces figures pittoresques, on suit essentiellement les aventures d’Aleks, de Brisco et aussi de leur père, Bjorn, parti à la recherche du fils qui lui a été enlevé. Bien moins atypiques que les personnages secondaires dont je viens de parler, les deux frères sont cependant admirablement mis en scène. C’est avec eux que l’on assiste à la brutale évolution du roman, lorsque l’on passe de la première partie, l’enfance, à la seconde bien plus terrible de la guerre. L’enfance est une période de paix, illuminée par toutes les figures drôles du roman et assombrie par la séparation entre les jumeaux : si la tristesse est présente, elle est émouvante et atténuée par l’énergie et l’humour dans lesquels baigne le récit. Puis vient la guerre… On bascule assez brutalement dans un décor bien plus sombre, un hiver bien plus froid qui transit le Continent, le pays que sont contraints d’envahir les habitants de Petite et Grande Terres. L’opposition d’une enfance innocente et d’un âge adulte sans pitié n’a rien de bien original, mais Mourlevat sait éviter le cliché en décrivant l’évolution de ces personnages avec justesse. Les deux frères, qui se ressemblaient jusqu’alors, grandissent séparément et se désassemblent, menant chacun une vie bien différente. Le portrait de Brisco, ayant passé toute son enfance loin de sa famille, est à la fois cruel et inattendu, original et réaliste. Celui d’Aleks est plus romancé, plus doux, et tout aussi touchant. La problématique de la fraternité est traitée avec beaucoup de beauté et dote cette deuxième partie du roman d’une grande tristesse. On y croise aussi l’une des histoires d’amour les plus adorables que j’ai lues, des vérités sur la guerre qui ne sont jamais forcées et une leçon de tolérance et de partage sur la base d’un curieux apprentissage linguistique. Le roman est triste, oui, mais jamais entièrement noir, et la conclusion demeure teintée d’un doux optimisme.

Depuis treize ans, j’ai perdu un peu de la fantaisie que j’avais trouvée à foison dans La Rivière à l’envers, mais Le Chagrin du roi mort est un roman qui m’a beaucoup émue. Si la découpe du roman a quelque chose d’un peu convenu, entre cette enfance lumineuse et cette maturité assombrie par la guerre, l’histoire est prenante, l’écriture vivante, l’humour présent, et le portrait des deux personnages centraux admirable.

Le Chagrin du roi mort, Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2009)

La Quête d’Ewilan

 La Quête d'Ewilan, P. Bottero

 La Quête d’Ewilan est le titre de la première trilogie de la saga Ewilan. Les trois tomes qui la composent marquent en effet trois étapes importantes d’une quête à la fois épique et initiatique. 

Epique tout d’abord car, dès le premier tome, le lecteur bascule en même temps que Camille « d’un monde à l’autre » pour découvrir un preux chevalier en armure combattant un redoutable Ts’lich, croisement d’un lézard et d’une mante religieuse, magnifiquement illustré en couverture, et qui serait l’équivalent de nos dragons. Puis, au fil de la lecture, on découvre un nouveau monde plein de surprises, qui rappelle notre société médiévale avec ses châteaux, ses routes pavées et ses différentes guildes, du garde royal au vendeur de graine, en passant par l’analyste. L’analyste, me direz-vous, mais quel est ce métier ? C’est là toute la magie du monde de Gwendalavir qui, s’il ressemble au nôtre sous certains aspects, recèle de trouvailles toutes plus surprenantes les unes que les autres: que ce soit des métiers insolites comme analyste, vendeur de Gobeuses d’Ombre ou rêveur, ou encore des animaux fantastiques comme les siffleurs ou les marcheurs, des araignées bien plus cauchemardesques que nos mygales.

Initiatique ensuite car dès le premier tome Camille, ou plutôt Ewilan puisqu’il s’agit de son nom alavirien, découvre qu’elle n’est pas originaire de notre monde et que sa naissance en Gwendalavir fait d’elle un personnage extrêmement important pour l’avenir du royaume. C’est pourquoi elle va devoir apprivoiser son don de Dessinatrice qui consiste à faire basculer dans la réalité toutes les choses qu’elle « dessine » dans son esprit, afin de réaliser le rêve de tous : éveiller les mystérieuses Figées. Mais en acceptant cette quête, Ewilan va également en apprendre plus sur sa propre histoire, et notamment sur ses véritables parents, bien loin de la caricature mondaine et froide que forme le couple de « terriens » qui l’a élevée dans notre monde. 

Le premier tome de cette trilogie est donc particulièrement intéressant pour les nombreux va-et-vient que Camille / Ewilan effectue entre notre monde et le sien, ce qui fait brusquement passer le lecteur de l’onirique Gwendalavir à une réalité très concrète où Camille aurait soit-disant été enlevée. Ce jeu de passage d’un monde à l’autre entraîne ainsi des situations parfois cocasses lorsque des personnages alaviriens font irruption chez les parents adoptifs de Camille et provoquent des dégâts difficilement explicables. 

L’humour est également très présent dans ce tome, notamment grâce à des personnages comme Salim ou Bjorn, qui forment d’ailleurs très rapidement un duo infernal. Mais aussi grâce au côté vieil ours grincheux de Duom Nil’ Erg, à la malice d’Ellana, ou encore aux déboires de l’inspecteur Franchina qu’Ewilan et Salim n’auront de cesse de faire tourner en bourrique. 

Mais au delà de la magie de Gwendalavir, de l’aventure que vit Ewilan et de l’humour qui permet d’alléger la tension face au danger qui rôde, ce que j’ai surtout apprécié dans le premier tome comme dans tous les autres, c’est l’écriture de Pierre Bottero. L’auteur a en effet un style tout personnel qui lui permet en quelques mots de faire passer des sentiments très intenses. Cela provoque une nouvelle sorte de magie, qui, ajoutée à celle d’un monde nouveau à découvrir, rend la lecture vraiment très agréable. Certes, on est ici loin des grandes épopées comme Le Seigneur des Anneaux, l’intrigue de la première trilogie est plus simple et les personnages moins complexes, il n’empêche qu’à mon sens, ces romans ont ce petit truc en plus qui capte l’attention du lecteur et la retienne jusqu’au rebondissement final, qui donne inévitablement envie de lire le tome suivant.

D’un Monde à l’autre, Les frontières de glace, L’île du destin, P. Bottero (Rageot 2003)

Pour en savoir plus sur la saga Ewilan, c’est par ici : La Saga Ewilan

La saga Ewilan – présentation générale

Cette saga est sans conteste l’une de mes favorites, et son auteur, Pierre Bottero, mon écrivain préféré. Il était donc logique que je lui rende hommage, à lui ainsi qu’à son oeuvre, sur ce blog. Cependant, la saga est si importante, et j’aurais tellement à dire à son propos, qu’il m’a semblé qu’une rapide présentation du monde et des protagonistes serait une bonne idée.

Tout d’abord, il faut savoir qu’initialement, cette saga n’était qu’une trilogie, La Quête d’Ewilan, à laquelle est venue s’ajouter la trilogie Les Mondes d’Ewilan, puis celle du Pacte des Marchombres. Ce qui laisse aux lecteurs deux parcours de lecture possibles : soit vous pourrez lire les 9 tomes dans leur ordre de publication, soit vous pourrez les lire dans l’ordre chronologique, c’est-à-dire en commençant par le premier tome du Pacte des Marchombre, Ellana, puis en poursuivant avec les autres tomes dans leur ordre de parution. Personnellement, je recommanderais la première option pour ceux qui voudraient découvrir la saga, et la deuxième option pour ceux qui auraient déjà lu les livres et qui auraient ainsi une vision « inédite » de l’histoire des protagonistes.

En ce qui concerne l’univers de référence de la saga, il s’agit du royaume de Gwendalavir dont voici une carte (vous pourrez retrouver cette carte comme marque page offert avec l’un des tomes de la saga, si mes souvenirs sont exacts) :

Carte du royaume de Gwendalavir et de ses frontières

Carte du royaume de Gwendalavir et de ses frontières

Ce royaume est donc bordé au Nord par le royaume des Raïs, les  » guerriers cochons  » qui ne se rapprochent des humains que par leur capacité à se déplacer sur deux jambes en maniant des armes. Au Sud on trouve un océan sur lequel règnent des pirates, rendant toute tentative d’exploration plus avant impossible. A l’Ouest se trouve un autre royaume qui n’est qu’évoqué dans l’histoire: celui des Faëls. Je n’en dirai pas plus au sujet de ce peuple surprenant car je préfère laisser aux lecteurs le plaisir de le découvrir, mais s’il y avait eu une quatrième trilogie, j’aurais bien aimé que l’auteur nous fasse davantage découvrir ce pays. Enfin, à l’Est … se trouve un mystère que je ne révélerai pas non plus.

A priori, ce royaume semble bien ordinaire, mais au fil des pérégrinations des héros, le lecteur découvre des paysages extraordinaires, comme le fleuve Pollimage, le Lac Chen et bien sûr l’Oeil d’Otolep, ou encore des cités merveilleuses comme la capitale Al-Jeit ou les ruines d’Al-Poll. Les descriptions qui sont faites de tous ces lieux sont remarquables et permettent de se construire une image mentale de ce que peuvent voir les héros, et je pense que rien que pour la beauté de ces décors, cela vaudrait la peine d’adapter les livres à l’écran.

En ce qui concerne les protagonistes maintenant, je voudrais pouvoir vous parler de chacun d’entre eux en détails, mais il me faudrait alors consacrer un article entier à chaque personnage. De plus, le groupe évolue au fur et à mesure des tomes, ce qui rend le nombre de personnages à présenter vraiment important. Par conséquent, je préfère vous donner un rapide aperçu du groupe de base, pour vous donner envie de le suivre dans son périple.

Tout d’abord l’héroïne éponyme, Ewilan. Dans notre monde, cette jeune fille à l’intelligence hors du commun se prénomme Camille. Ce qui m’a tout de suite plu chez ce personnage, c’est son côté un peu décalé (du fait qu’elle n’est pas vraiment de notre monde). C’est à la fois une génie, une rêveuse et en même temps, une jeune fille à l’humour décapant et au sens de la justice aigu, en bref, une héroïne très attachante.

Elle est accompagnée de Salim, son meilleur ami, qui a lui aussi un humour à toute épreuve. Malheureusement, contrairement aux autres personnages qui évoluent et prennent de la consistance tout au long des romans, j’ai eu l’impression que Salim restait justement abonné au rôle du comique de service, et que finalement, il s’affadissait un peu avec le temps. Malgré tout, le début de la deuxième trilogie lui offre un rôle particulièrement héroïque, ce qui fait qu’on continue à s’attacher à ce personnage. 

Ensuite viennent quatre autres personnages tous très différents les uns des autres : Edwin, une sorte de super soldat invaincu et invincible,qui semble tout d’abord aussi dur que l’acier de son sabre. Pourtant, au fil des tomes, un homme finit par apparaître sous sa carapace et personnellement, si je n’ai pas d’emblée aimé ce personnage, j’ai fini par mieux le connaitre, le comprendre et l’apprécier. 

Le groupe comporte également un autre guerrier, Bjorn, qui est aussi fanfaron que courageux. Il m’évoque un curieux mélange entre Lancelot Du Lac, Hercule, les princes charmants de Walt Disney et un viking, avouez que le résultat promet d’être intéressant. 

Le troisième homme du groupe est aussi son doyen, Maitre Duom, un vieil analyste bourru comme un ours, mais aussi tendre qu’une guimauve. On peut dire qu’il tient en quelque sorte lieu de grand père aux héros. Ce qui m’a plu chez ce personnage, c’est que certes c’est un vieil homme qui ne fait pas son âge, mais malgré tout, l’auteur n’essaye pas non plus d’en faire un vieillard dont la santé serait celle d’un jeune homme de 20 ans, ce qui le rendrait nettement moins crédible. Au contraire, l’homme vieillit, mais avec une sagesse qui ajoute une touche de poésie à ce récit. 

Enfin, le groupe comporte également une femme nommée Ellana. Ce n’est pas pour rien que son nom a été donné à la troisième trilogie, car il s’agit d’un personnage au caractère très marqué. C’est à la fois une rebelle et une rêveuse, éprise de liberté et dotée d’un sens de l’honneur inflexible. C’est l’un de mes personnages favoris parce qu’elle représente un équilibre entre la force et la douceur, la rêverie et le réalisme, elle est féminine mais sait s’imposer comme un homme, pour moi, c’est le personnage parfait, et je trouve que ce n’est que justice qu’elle ait eu le droit à sa propre trilogie.

Je pense cependant que cette saga ne vaut pas seulement pour son univers ou ses personnages, mais aussi pour le style de l’auteur, qui est vraiment unique. Je le trouve très efficace, notamment lorsqu’il n’y a que de très courtes phrases, voire simplement quelques mots, mais qui sont aussi puissants que de longs discours. C’est vraiment là la magie de Pierre Bottero, qui réussit à faire passer des émotions intenses avec des moyens stylistiques très sobres. 

Enfin, je recommande aussi cette saga pour tous les petits bonus en fin de tome qui apportent un vrai plus aux romans déjà captivants en eux-mêmes. Des interviews, des mini dictionnaires pour mieux comprendre la faune et la flore de Gwendalavir, un résumé rapide des personnages et de leurs caractéristiques, toutes sortes de petits détails qui font des romans des oeuvres complètes. 

Victoria rêve

Victoria rêve, Timothée de Fombelle

Victoria rêve, Timothée de Fombelle

« Depuis longtemps, Victoria rêvait de dangers, de poursuivants armés, d’amis qui se battraient pour elle à l’épée […].

Et l’on disait tout autour d’elle : “Victoria rêve.” »

Victoria rêve est un petit livre rempli de rêves et d’idées, rédigé par la jolie plume de Timothée de Fombelle et illustré par le pinceau coloré de François Place. Le roman s’avale tout rond, avec délice.

Victoria, collégienne, se morfond à Chaise-sur-le-Pont, le village le plus banal de l’univers, aux côtés d’un père vendeur de pâtés, d’une maman qui rougit pour un rien et d’une sœur pimbêche. Elle n’a pas de vrais amis et trouve la vie horriblement terne. Alors, elle rêve… d’aventures fabuleuses, de paysages inoubliables, de situations improbables. Elle occupe son temps libre à lire, et lire encore.

Mais voilà que l’étrange s’immisce soudain dans sa réalité. Des livres disparaissent sur ses étagères, son père quitte la maison curieusement déguisé et trois mystérieux Cheyennes ne cessent de croiser son chemin… Victoria, qui, en dépit de toutes ses rêveries, garde les pieds sur terre, décide de débroussailler ces mystères.

Au final, l’histoire est toute simple mais efficace, conduite avec humour et délicatesse. Victoria nous plonge souvent dans ses rêves, au milieu des bandits, des ours et des Indiens, dans les ruelles de Venise ou sur les pistes poussiéreuses du Far West. Puis nous dresse un portrait féroce et comique du quotidien dans toute sa banalité, avec les insipides sujets du cours d’anglais ou les commentaires du présentateur météo qui conditionnent toute notre journée.

Mais, avec beaucoup de justesse, Timothée de Fombelle n’accorde jamais à l’imagination la supériorité sur la réalité. Les rêves de Victoria ne sont pas des faux-semblants : l’adolescente reconnaît toujours la frontière entre le vrai et le rêvé, et elle apprend au cours du roman à concilier réalité et imagination – afin que tout s’arrange. La résolution, qui donne aux livres et à la lecture une juste place dans notre vie quotidienne, est tout à la fois émouvante et pertinente. L’un des grands atouts de l’auteur est de n’en jamais dire trop : en quelques traits, il nous brosse des personnages attachants, drôles et réussis ; avec une pointe de poésie et une grande précision de langage, il nous tisse une courte histoire qui en dit beaucoup.

 Victoria rêve, Timothée de Fombelle, ill. de François Place (Gallimard Jeunesse, 2012)