Ondine

Ondine, Benjamin Lacombe

Ondine est, selon moi, l’un des plus beaux albums que Benjamin Lacombe ait fait, avec l’Herbier des Fées.

Tout d’abord d’un point de vue plastique, les illustrations sont toujours aussi superbes, notamment le portait d’Ondine sur une double page qui m’a vraiment marquée. Le visage de la jeune fille reflète à la fois le mystère et l’innocence, comme un ange qui dévoilerait son visage au reste du monde. Et pourtant, il y a cette couleur rouge qui reste obsédante, l’indice que sous ses apparences angéliques, Ondine est peut-être plus dangereuse qu’il n’y parait. L’utilisation du calque comme dans l’Herbier des Fées est également un atout de nouveau exploité ici pour traduire cette fois un sentiment plus qu’un décor. En effet, cela donne une image presqu’évanescente d’Ondine qui se meurt de chagrin ; elle disparait tout comme son image s’efface sur la transparence du calque. Enfin, la couleur rouge est toujours aussi omniprésente, d’autant plus dans cet album qu’il s’agit de la couleur des cheveux d’Ondine. Cela permet de toujours laisser planer le danger autour de cet être pas tout à fait humain et qui ne devient vraiment inoffensif que lorsque ses couleurs s’estompent en des nuances de blanc et de bleu.

Enfin, du point de vue de l’intrigue, cet album nous raconte une histoire à la fois belle et cruelle. Il s’agit en réalité d’un conte que Benjamin Lacombe a décidé d’illustrer, et qui n’est pas sans rappeler parfois celui de La Petite Sirène. Tout d’abord le nom de l’héroïne, Ondine, fait référence au monde aquatique. De plus, c’est au cours d’un déluge provoquant une inondation qu’Hans et elle se rencontrent et tombent amoureux. Enfin, Ondine se révèle bel et bien faire partie d’un peuple lié à l’eau. Quant à ce qui lui arrivera si jamais l’amour de sa vie la trompait, tout ceux qui connaissent La Petite Sirène l’imagineront fort bien.

Comme je l’ai dit, belle et cruelle sont les deux adjectifs qui semblent les plus appropriés pour qualifier cette histoire, et je dois admettre que j’ai été choquée par la fin de l’album, qui nous fait voir le personnage d’Ondine sous un autre jour. Depuis ma première lecture, je n’ai jamais plus relu cet album de la même façon, et si vous aussi vous décidez de tenter cette aventure, vous saurez alors à quel point les apparences peuvent être parfois trompeuses…

Ondine, Benjamin Lacombe ( Albin Michel Jeunesse, 2012)

Le Dernier Chant d’Orphée

Le Dernier Chant d'Orphée, Robert Silverberg

Le Dernier Chant d’Orphée, Robert Silverberg

Il me tombe entre les mains un roman sur lequel je ne sais pas vraiment quoi dire. Le Dernier Chant d’Orphée est-il intéressant, juste intriguant ou décevant ? Je l’achève, perplexe, avec une curieuse impression.

Le court récit est signé Robert Silverberg, dans un sens un gage de qualité ; on nous parle d’ « un roman inédit qui est un véritable évènement », on nous prépare à une réécriture prometteuse du mythe d’Orphée, le bouquin en lui-même a une jolie petite mine avec sa couverture sobre, son illustration inquiétante, son titre discret. Soit. L’approche est alléchante, et après tout le contenu… est loin d’être mauvais. Mais, en refermant ce roman, je me suis longuement demandé ce qu’il pouvait apporter.

Dans un style bien à lui, que je trouve toujours d’une sincérité et d’une simplicité qui en disent bien plus qu’elles ne le semblent à une première lecture, Robert Silverberg nous offre ici une réécriture du mythe d’Orphée, dans sa globalité. On assiste à la naissance du héros musicien, à sa rencontre avec Eurydice, à sa descente aux Enfers, à son voyage en Égypte, à sa participation à l’expédition des Argonautes – et enfin à sa mort tragique. Mi-mortel, mi-divin, Orphée est condamné à vivre au-delà du temps humain, dans une durée cyclique qui lui permet de raconter l’ensemble de sa vie en un ultime chant destiné à son fils Musée.

Il y a quelques libertés prises avec les mythes. Silverberg met l’histoire dans la bouche du poète et Orphée nous transmet sa propre version de ses aventures, avec ses émotions et ses impressions. La mort d’Eurydice n’en est que plus tragique, la rencontre avec Apollon que plus impressionnante, l’entrée aux Enfers que plus sinistre. On sourit aussi parfois, lorsqu’Orphée juge les héros qui l’entourent, traitant en particulier le fier Jason d’imbécile tout au long de sa quête.

Mais, si l’on excepte le style et le point de vue adoptés, Silverberg ne touche aucunement aux mythes réécrits. Lorsqu’on connaît les histoires évoquées dans Le Dernier Chant d’Orphée, l’ouvrage perd une partie de son intérêt. On le lira avec plaisir, certes, ne serait-ce que pour apprécier une jolie écriture et une belle expression de sentiments, et pour voir brasser tout un tas de thèmes antiques et mythologiques (destin, mort, rapport de l’art, de l’harmonie et du cosmos…), mais on restera frustré par le manque d’audace de l’auteur quant à l’évolution du récit.

Je ne peux donc que vous donner un avis mi-figue, mi-raisin. Comme l’invite la préface du roman, le « bienheureux » lecteur sera celui qui ignore le mythe d’Orphée et aura ici la chance de le découvrir dans une belle version rassemblant toute la vie de l’aède, ainsi que les problématiques jalonnant son parcours. Mais, si l’ouvrage est soigné, il reste pour une passionnée de mythologie une simple curiosité.

Le Dernier Chant d’Orphée, Robert Silverberg (ActuSF, 2012)

Quelques minutes après minuit

Quelques minutes après minuit, Patrick Ness

Quelques minutes après minuit, Patrick Ness

J’ai entre les mains un livre et un roman magnifique.

Commençons par le roman. L’histoire en est brutalement sombre… Le jeune Conor est un adolescent persécuté au collège, fils de parents divorcés, élevé par sa mère gravement malade et tourmenté par sa grand-mère acariâtre. Comme si cela ne suffisait pas, il est hanté par le cauchemar, « celui avec les ténèbres et le vent et le hurlement », un rêve abominable qui le visite à tout instant depuis que sa mère est tombée malade. Autant dire que vous n’allez pas beaucoup rire en lisant ce bouquin…

Et voici que l’étrange se mêle du réel. Une nuit, à minuit sept, Conor est réveillé par le cauchemar et découvre un monstre dans le jardin. Un monstre immense, dissimulé dans le très vieil if du cimetière. Un monstre qui vient avec trois histoires de mort, de trahison et de mauvais hommes et qui attend que Conor livre sa propre histoire.

Destiné à la jeunesse, Quelques minutes après minuit s’attache à de pénibles problématiques. Mort, maladie, deuil, solitude, folie… Patrick Ness trouve ici une très juste mesure pour aborder ces questions difficiles et en parler aussi ouvertement que possible. Le roman blesse, retourne le couteau dans la plaie : Conor s’enferme dans son désespoir et sa colère, de plus en plus tourmenté au fil des pages, au fil des histoires du monstre. Rien n’est épargné, rien n’est caché – et la tragédie en est d’autant plus sublime. Pourtant, pourtant, quoique violent, brutal et douloureux, le roman est bien plus triste que sinistre. Oh, vous en verserez, des larmes, je vous le promets ! Mais vous refermerez Quelques minutes après minuit avec un sentiment de profond réconfort – car quelque chose aura été dit.

Et, de toute manière, le récit aussi noir soit-il est d’une grande beauté. L’écriture de Patrick Ness est vivante, peuplée de figures et de tournures efficaces, capable de rendre avec peu de moyens et beaucoup de poésie une expression de sentiments sans fard. Ajoutez à cela un grand talent de conteur, avec la figure magnifique de son monstre-pin aux contes terrifiants, et d’architecte : le style de Patrick Ness n’étant pas simplement langagier mais aussi visuel. La mise en page et la typographie sont particulièrement soignées : l’histoire est dessinée – avec des retours à la ligne, des répétitions, des parenthèses, des italiques, toute une floraison de techniques qui soutiennent l’ambiance inquiétante et mystérieuse du roman.

Qui plus est, l’histoire a son écrin. Quelques minutes après minuit, à la couverture bleue et noire, abrite les illustrations de Jim Kay. De petites touches finement détaillées coincées à l’angle d’une page, de plus amples dessins encadrant les textes ou de superbes doubles-pages noires et terribles, dressant le monstre-pin dans un étonnant décor haché, strié ou tacheté (la page 112 a ma préférence, mais toutes sont merveilleuses à contempler). Oui, le livre, comme le texte qu’il enferme, est magnifique.

Lisez, regardez et pleurez, voilà ce que je vous conseille.

Quelques minutes après minuit, Patrick Ness sur une idée de Siobhan Dowd, ill. de Jim Kay (Gallimard jeunesse, 2012)

Amulettes

Amulettes, Véronique Ajarrag

J’ai découvert Amulettes par hasard sur le stand de sa maison d’édition lors de la manifestation Les Imaginales. J’ai d’abord été attirée par le titre et l’illustration de la couverture, l’air mystérieux de la jeune femme m’intriguait effectivement. Et puis j’ai lu le résumé et j’au aussitôt pensé à un autre livre que j’avais beaucoup aimé, et dont je vous parlerai plus tard : My Name is Memory. Voilà les raisons qui m’ont poussée à lire ce livre que je n’aurais probablement pas remarqué s’il avait été en rayon dans une grande enseigne, noyé parmi tant d’autres livres aux titres et aux couvertures similaires.

Finalement, ce roman s’est avéré être intéressant, malgré la fin qui me semble avoir été bâclée et qui m’a déçue en comparaison de l’intrigue dont elle est l’issue.

En effet, j’ai tout d’abord aimé ce roman pour son thème : la réincarnation, les vies antérieures, une histoire d’amour qui traverse le temps et un couple d’amoureux maudits qui peine à se retrouver et à rester ensemble. C’est d’ailleurs cette succession de vies, de temps et de lieux qui confère à la narration son originalité en faisant voyager le lecteur entre le cabinet d’un psy de notre époque et un palais royal de l’ancienne Mésopotamie. Tour à tour, on se retrouve plongé dans des souvenirs, dans des visions, dans un récit en bonne et due forme, mais on lit également le rapport d’une commission à propos du psy, ainsi que les notes du médecin en question.

Ce puzzle narratif est d’autant plus intéressant qu’il se transforme en véritable jeu de piste pour le lecteur qui s’amuse à essayer de comprendre ce qui se passe, comme Ian : est-ce qu’Agrippine est folle, est-ce qu’elle dit la vérité ? Et dans ce cas, si toutes les personnes de sa vie antérieure se sont réincarnées, qui sont-elles ?  Un grand Qui est Qui se met alors en place, et pour ma part, j’avoue que je me suis laissée bernée et qu’au final, je n’avais pas du tout réussi à résoudre cette énigme.

Mais justement, j’ai trouvé que les masques tombaient un peu trop rapidement. Après des chapitres de course contre la montre à travers différentes villes et différents pays, j’attendais un dénouement à la hauteur de l’intrigue, alors qu’au final, une fois l’identité de chaque protagoniste révélée, la question de la malédiction des amants est réglée très, voire trop, simplement et l’histoire s’arrête là. En fait, j’ai eu l’impression que le dénouement était très simpliste par rapport à la complexité de l’intrigue, comme si on lisait deux romans destinés à deux publics différents.

Malgré tout, Amulettes reste un roman agréable à lire, en particulier lorsqu’Agrippine parle avec un vocabulaire précieux, un peu suranné mais tellement élégant. Je le conseillerais en particulier à des personnes qui aimeraient marier le genre plutôt policier (Mais qui est la grande méchante qui veut absolument tuer Agrippine ?) avec celui de la fantasy (Et si l’histoire d’Agrippine était vraie …)

Amulettes, Véronique Ajarrag (Edition du Chat Noir, 2013)

Le Palais des mirages

Le Palais des mirages, Hervé Jubert

Le Palais des mirages, Hervé Jubert

Un roman d’Hervé Jubert ressemble à l’une de ces lourdes malles retrouvées au fond des greniers, qui nous paraissent sans fond et dont on ne sait jamais ce qu’on va sortir. Si Magies secrètes (dont vous pouvez lire la critique ici) avait tout de la hotte du père Noël, avec ses références mythologiques, historiques, légendaires, littéraires, sociales, architecturales, j’en passe et des meilleures, Le Palais des mirages relève le challenge avec davantage de modestie.

Pour tout avouer, j’en suis à mon troisième Jubert, et j’y reconnais à peu près les mêmes défauts et les mêmes qualités que dans les deux autres romans que j’ai pu goûter. Le plus important des points forts du Palais des mirages est son ancrage historique. Hervé Jubert nous propose servie sur un plateau d’argent – tenez-vous bien – l’exposition universelle de 1900 ! La GRANDE exposition universelle de Paris, celle que vous avez croisée dans vos bouquins d’histoire. Avec ses pavillons anglais, suédois, finlandais, allemand, son métro tout neuf, son trottoir roulant, sa passerelle de l’Alma, son Vieux Paris reconstitué – avec un pendu, s’il vous plaît ! – et la fière Tour Eiffel dotée déjà de quelques petites rides. Et sa foule de touristes, de marchands ambulants, d’escrocs, de danseurs, de jeunes demoiselles en détresse, de choristes suédois, de terroristes, de cyclistes, de bandits russes et de dieux nordiques (Ne posez pas de questions, nous sommes chez Jubert, tout est normal).

Bref, un décor comme Hervé Jubert aime les poser et comme on aime les lire.

Et le tout dans sa langue travaillée, colorée et théâtralisée. Oui, monsieur sait y faire !

Mais restons-en là pour les compliments. Le Palais des mirages a en effet plutôt l’allure d’un roman qu’on referme en soupirant : « Oui, c’était sympa, mais… » Mais on regrettera un scénario trop farfelu, un langage trop précieux, des personnages tellement mis en scène qu’ils en deviennent irréalistes ou tendent à la caricature. Sur une toile de fond sympathique, Hervé Jubert nous raconte une histoire confuse : Clara Charpentier, fée du Palais des mirages, survit à un attentat perpétré par une dangereuse secte russe financée par de grands patrons européens possesseurs d’une mystérieuse fiole volée dans un laboratoire suédois… Pour démêler les innombrables fils de l’intrigue, la jeune fille s’associe au beau Lukas, qui lui sert de garde-malade, de premier amour et de prétexte pour partir à l’aventure, chasser les écureuils et pendre des pantins. Et je ne vous ai pas encore parlé du mur qui parle, des elfes noirs ou de la vraie identité de la Tour Eiffel. On nage en eaux très troubles, même si le roman nous conduit mine de rien à une conclusion bien plus stable que ce à quoi les péripéties nous préparaient.

Et il y a aussi, comme je le signalais ci-dessus, cette théâtralisation perpétuelle qui, associée au style particulier de Jubert, donne au roman un drôle de relief. Les dialogues semblent surjoués, préécrits, comme si les personnages répétaient une pièce de théâtre, et le roman manque de spontanéité et de naturel. Même si certains protagonistes surprennent, plus profonds qu’il n’y paraît au premier coup d’œil : Clara, en particulier, sous son allure de jolie chipie proprette, cache des tourments qu’Hervé Jubert traite avec une jolie simplicité.

En fin de compte, Le Palais des mirages a pu m’intriguer, par son ancrage historique et sa charmante reconstitution de l’exposition de 1900, mais le roman me semble manquer de structure et de relief. La faute en incombe surtout à une histoire tirée par les cheveux, un chaudron rempli d’idées éparpillées – trop, vraiment trop d’idées.

Mais prenez tout de même le temps de vous promener sur le site d’Hervé Jubert, que je trouve à l’instar de ses romans, fourmillant d’idées pas toujours pratiques mais souvent lumineuses : http://www.hervejubert.fr/

Le Palais des mirages, Hervé Jubert (Albin Michel Jeunesse, 2009)

 

La saga Entre Chiens et Loups

La sage Entre Chien et Loup, Malory Blackmann

La sage Entre Chiens et Loups, Malorie Blackman

J’ai découvert la trilogie de Malorie Blackman il y a de nombreuses années et pourtant, je la relie toujours avec autant d’intérêt, car elle me parait toujours aussi juste et «  d’actualité ».

L’originalité de cette trilogie repose en grande partie sur son univers de référence, une sorte de miroir inversé de notre société. En effet, dans le monde de Callum et Sephy,  ce sont les personnes noires, appelée les Prima,  qui sont au pouvoir, riches et toutes puissantes, tandis que les personnes blanches, les Nihil (d’un terme latin qui signifie « rien ») sont considérées comme des citoyens de seconde zone, méprisés et rendus coupables de tous les maux. La découverte de ce monde est donc un véritable choc culturel, néanmoins, cela entraine une véritable remise en question : cette disparité entre les personnes blanches et noires n’est-t-elle pas aussi absurde que celle que l’on peut effectivement rencontrer dans la réalité ?

L’autre point fort de cette trilogie réside également dans le caractère polyphonique du récit, qui propose les visions croisées des différents protagonistes vivant les mêmes événements. Cela permet ainsi au lecteur de dépasser une impression trop manichéiste qui aurait surement existé si l’histoire n’avait été narrée que du point de vue d’un seul personnage. En effet cette multiplicité des récits nous permet de comprendre qu’aucune action, aucune décision n’est simple, et l’on peut ainsi se rendre compte que finalement, la vie de chacun est intimement liée à celle des autres, qu’une mauvaise décision peut avoir des répercussions non seulement pour celui qui la prend, mais aussi pour les personnes qui le côtoient, et ce parfois même sur plusieurs générations.

Il est en effet question de différentes générations tout au long des trois romans, depuis les parents de Sephy et Callum, jusqu’à Calli Rose. Dans le premier tome, Entre Chien et Loup, l’intrigue est principalement centrée sur le couple Sephy / Callum qui ne sont alors que des ados, pris dans les problèmes de leurs familles respectives, entre le père de Sephy qui est un puissant politicien et la mère de Callum qui est l’ancienne nourrice de la jeune fille. Entre amour et haine, les deux jeunes gens se déchirent pour mieux se retrouver … jusqu’au point de non retour. 

Le deuxième tome, La Couleur de la haine, met l’accent sur un autre membre de la famille de Callum, son frère Jude qui est devenu un véritable terroriste anti Prima mais qui tombe malheureusement amoureux de l’une d’entre elle. Cruel dilemme pour celui qui entendait consacrer sa vie à venger sa famille … Ce tome est aussi l’occasion de faire la connaissance de Callie Rose, la fille de Sephy et Callum. On retrouve ensuite la jeune fille dans le troisième tome, Le Choix d’aimer, à peu près à l’âge qu’avait sa mère à l’époque du premier tome. Mais entre mère et fille, les relations sont tendues, voire explosives …

Un quatrième tome existe, mais je ne l’ai pas encore lu car j’avoue que je crains un peu d’être déçue. Il s’est écoulé tellement de temps entre la sortie du troisième tome et du quatrième que me suis demandé si l’auteur avait vraiment continué l’histoire parce qu’elle avait encore de quoi écrire ou s’il s’agit d’un geste purement commercial. D’où mon hésitation à lire Le Retour de l’Aube, car je ne voudrais pas achever cette saga sur une mauvaise impression.

Quoi qu’il en soit, je vous invite à découvrir ces romans qui sont à la base étiquetée « littérature pour adolescents » mais qui pourraient aussi séduire les adultes par les thèmes abordé, l’univers construit et la narration si originale. 

 Entre Chiens et Loups, La Couleur de la Haine, Le Choix d’Aimer, Le Retour de l’Aube, Malorie Blackman (Milan)

Thomas le Rimeur

Thomas le Rimeur, Ellen Kushner

Thomas le Rimeur, Ellen Kushner

Je me suis longtemps méfiée de Thomas le Rimeur. Les histoires de poètes transportés dans le pays des Elfes, ça ne m’a jamais inspirée… Mais c’était sans compter le talent d’Ellen Kushner, son joli style poétique et ses univers déroutants.

Thomas le Rimeur est à l’origine le héros d’une balade du XIIe siècle, l’histoire d’un harpiste talentueux qui vécut sept ans aux pays des fées et tira de ses entretiens avec la reine elfique un don de prophétie. D’un point de vue narratif, la réécriture d’Ellen Kushner est fidèle : on découvre effectivement Thomas, jeune poète ambitieux et talentueux, qui chante à la table des rois et charme les jeunes femmes. Un jour, « sous l’Arbre d’Eildon », le garçon échange un baiser avec la reine des Elfes, tout à la fois par bravade et passion. Dès lors, il doit servir sa nouvelle souveraine pendant sept années humaines, chargé de divertir la cour elfique par sa musique. Puis, une fois sa servitude achevée, il revient sur terre avec « la langue qui ne peut pas mentir » et d’encombrants dons de prophétie.

Voilà pour le cœur du roman. Mais tout l’art d’Ellen Kushner a été d’habiller la légende, de doter les protagonistes d’une véritable psychologie, d’une véritable identité. Autour de Thomas, gravitent Gavin, Meg et Elspeth, les trois autres « voix » de l’histoire, ceux qui nous font découvrir Thomas hors du pays des Elfes, avant et après son expérience. Le récit suit donc quatre étapes assez distinctes les unes des autres. Gavin, avec ses expressions paysannes, « modeste fermier qui vit là-haut », introduit l’histoire, nous présente ce Thomas pétillant et raconteur, un tout jeune artiste en début de carrière qui se laisse emporter par le monde et la musique ; un garçon un peu gauche, un peu vantard, guidé par l’air du monde. Puis le poète prend la parole, seul apte à décrire son expérience au pays des Elfes, avec sa langue poétique et ses chansons, nous transportant dans cette dimension hors du temps. Et enfin, au retour du Rimeur sur terre, Meg (sa presque-mère) et Elspeth (son épouse) nous font redécouvrir ce personnage complètement changé, elles aussi avec leur langue à elles, entre franc-parler paysan et modeste éducation.

À chaque narrateur, son visage de Thomas. Le portrait du Rimeur est une petite merveille, composé avec pertinence, évoluant avec justesse. De retour du royaume elfique, ayant disparu pendant sept ans, Thomas a tout à réapprendre – redécouvrant, comme s’il naissait une seconde fois, l’odeur de la terre et la réalité. Le personnage a perdu la malice qui faisait son charme au début du roman et est devenu mélancolique, écartelé entre son besoin de retrouver pied dans la réalité et son envie de revenir au royaume ensorcelé qu’il a perdu, croyant entendre dans le mugissement du vent les cors de chasse des Elfes. Mais Ellen Kushner ne fait pas de son roman une tragédie : entre la douceur de Meg et la fraîcheur d’Elspeth, sans oublier la bougonnerie de Gavin qui ouvre le livre, l’histoire douce-amère reste lumineuse.

Et puis il y a toute cette poésie et cette musique, qui nous font voyager dans ce Moyen-âge, de la chaumière de Gavin et Meg aux montagnes d’Eildon, de la cour du roi (dont le nom devinable par quelques indices n’est jamais révélé, plaçant le récit dans une intemporalité propre aux légendes) à la salle de banquet des elfes, de la tour où s’établissent Thomas et Elspeth à la chambre de la reine des elfes. Tandis que le Rimeur chante : des histoires de miséreux jouant d’un violon magique, de chevalier transformé en oiseau, d’amoureux cherchant leur femme au pays des morts.

Thomas le Rimeur est une très belle réécriture de légende, capable de rénover ses sources et de nous proposer un conte mêlant cadre ancien et réflexions modernes. Ce petit bijou est par ailleurs très accessible, beaucoup plus qu’un autre roman d’Ellen Kushner, À la pointe de l’épée, une belle œuvre complexe et ambiguë. Alors qu’il y a, dans Thomas le Rimeur, une mythologie poétique, inspirée de nos contes et légendes, et des leçons très humaines.

Thomas le Rimeur, Ellen Kushner (Hoëbeke, 2000)