Erenn, Tome 1: l’Eveil

Erenn, Emily Musso

Déroutant, je crois que c’est le terme qui qualifie le mieux Erenn.

Au départ, j’ai acheté Erenn car le résumé du livre mentionnait l’île d’Emeraude, l’Irlande, et il me semblait que c’était plutôt prometteur. Mais à force de regarder la couverture, j’avais un peu peur qu’il s’agisse encore d’une histoire d’amour entre une lycéenne et un vampire… Heureusement, mes craintes se sont avérées infondées, même si le doute concernant l’identité réelle d’Adrian continue à planer pendant une bonne partie du roman.

Ainsi, l’intrigue de ce roman n’a rien d’une histoire convenue et déjà vue, bien au contraire. Dès le commencement, le lecteur apprend qu’un lourd secret pèse sur Charline, sans savoir ce qui l’a autant traumatisée. L’héroïne apparaît alors comme une jeune femme quasiment dépressive, ou tout du moins très fortement désabusée, qui entraîne le lecteur dans ses visions et ses propres doutes : devient-elle folle ? Quelle est cette forêt enchanteresse qu’elle voit dans ses rêves ?

Et puis apparait Adrian, un inconnu que Charline est persuadée de connaitre depuis toujours, et dont elle tombe éperdument amoureuse, envers et contre tout. Mais lorsque  le jeune homme l’entraine dans un club SM et la mord jusqu’au sang, j’avoue que je suis restée assez perplexe, en me demandant quel genre de livre j’avais entre les mains.

Il faut dire que le personnage d’Adrian est vraiment intéressant dans le sens où il est ambigu, manipulateur, blessant, voire sadique parfois, et à d’autres moments tendre et compressif. Bref, un personnage aux multiples facettes qui se succèdent et déroutent aussi bien Charline que le lecteur. Moi-même je me disais souvent qu’il fallait que Charline s’éloigne de lui, sans pouvoir m’empêcher de retomber sous le charme machiavélique d’Adrian en même temps qu’elle.

En ce qui concerne l’intrigue en elle-même, elle est bien construite, elle m’a tenue en haleine jusqu’à la fin, et m’a donné envie de lire la suite, puisqu’un second tome devrait être publié. Entre le mystère qui entoure le passé de Charline, ses visions, et son voyage impromptu en Irlande qui l’entrainera bien plus loin sur les traces de ses origines, il y a sans cesse de nouvelles énigmes à résoudre, des voiles à lever et des indices à assembler. Le cadre de l’Irlande est également propice à une atmosphère mystérieuse et envoutante, à travers des paysages enchanteurs.  

L’éveil, Emily Musso ( Rebelle Editions, 2012)

La Cité infernale (The Elder Scrolls I)

Cité infernale

La Cité infernale, Greg Keyes

Quand on tombe sur un livre dont la couverture indique en grandes lettres rouges « Un roman tiré du jeu vidéo The Elder Scrolls », on a de quoi s’inquiéter. Pourtant, pourtant, le nom de l’auteur rassure : je me méfie comme de la peste des adaptations vidéoludiques mais, quand elle est signée Greg Keyes, je peux lui accorder un certain crédit.

Ce cher Keyes avait de l’or entre les mains : l’univers de The Elder Scrolls est en effet fourmillant d’idées – les amateurs de Morrowind, d’Oblivion ou plus récemment de Skyrim pourront le confirmer. Sur un fond de fantasy classique (on maniera des épées, on rencontrera l’empereur, tout ça, tout ça), les jeux de cette série accordent au joueur une complète liberté de mouvement et le laissent décider pleinement de son parcours, choisir de se spécialiser dans telle ou telle discipline et changer en cours de route, s’atteler à la quête principale ou l’abandonner pour partir à la cueillette aux champignons ; tandis qu’il pourra découvrir l’univers de Tamriel, avec sa logique interne travaillée, son histoire, sa littérature, son architecture, sa faune et sa flore.

En y repensant, je songe qu’installer un roman dans un tel univers a dû être complexe…, demandant de rester suffisamment fidèle à Tamriel, un monde déjà bien établi, tout en ménageant une place suffisante à sa propre création. Keyes s’en est sorti… plus ou moins bien.

D’une manière générale, La Cité infernale fonctionne mal. La faute en incombe surtout à l’intrigue qui oscille entre un manque d’originalité et une complication continue des faits. Une cité flottante, Umbriel, surplombe Tamriel et trucide ou enlève toutes les personnes du continent qu’elle croise. Là-dessus, plein de petits héros en herbe surgissent pour l’arrêter – dont un jeune prince qui a tout à prouver, un mage brûlant de se venger et puis l’héroïne principale, une jeune inconnue pleine de charmes et de talents qui va sauver le monde. Et, si vous en doutiez, il y a aussi un complot contre la couronne à déjouer. Pour tout avouer, je n’aurais pas eu autant de reproches à faire à cette histoire si elle s’était déroulée ailleurs qu’à Tamriel. Mais, connaissant le potentiel de l’univers de The Elder Scrolls, j’ai été plutôt déçue que l’intrigue ne décolle pas davantage. Greg Keyes fait constamment l’effort de nous rappeler que nous sommes à Tamriel, mais on se retrouve avec une succession de références qui apparaissent comme plaquées : sucre de lune, skouma, Vivec (Vivec-ville dans la traduction), Anvil, daedras… On va bien croiser des Argoniens ou des Khajiits, assez bien mis en scène d’ailleurs, mais… tout cela prend une allure assez forcée.

Ne me faites pas non plus dire que La Cité infernale est complètement ratée, loin de là. Parce que ce roman, comme je l’ai souligné dès le début, a tout de même été écrit par Greg Keyes, l’auteur entre autres des fameux Royaumes d’épines et d’os, une très belle série de quatre volumes. Keyes écrit bien, rien à dire à ce sujet. Ses personnages, en dépit de leur rôle parfois caricatural, sont intéressants : Annaïg, qui passe son temps à expérimenter des potions ou de drôles de recettes de cuisine, a son petit grain de folie ; son ami Glim n’a pas la langue dans sa poche ; les habitants d’Umbriel ont chacun une allure curieuse ; l’espion Colin est intriguant. Et puis, il y a Umbriel – le territoire de Keyes. Une cité farfelue aux règles étonnantes, où l’on passe son temps à ramasser de la nourriture dans le puisard et à l’apprêter dans d’immenses cuisines pour les grands seigneurs. Avec Umbriel, Keyes s’éloigne des codes instaurés de Tamriel et s’amuse. On entre avec Annaïg dans une énorme cuisine dirigée comme un camp militaire et on la voit préparer des plats complètement délirants, faits de vapeurs et de senteurs. On suit Glim sous l’eau à la recherche de mollusques ou occupé à cultiver les vers qui deviendront plus tard des humains.

À partir de l’arrivée sur Umbriel, le roman prend une allure un peu plus personnelle. J’ai eu l’impression que Keyes prenait peu à peu possession de l’univers de The Elder Scrolls et réussissait à nous offrir des paysages plus véritablement « tamrielesques » au fil des aventures de ses héros. L’intrigue reste malheureusement conventionnelle et la résolution emberlificotée que nous propose ce premier tome ne la rend pas plus originale. Greg Keyes nous offre ici une adaptation vidéoludique d’une qualité plutôt appréciable, certes, réussissant à ajouter son grain de sel à un univers imposé. Mais, pour quelqu’un qui, comme moi, apprécie tout autant les jeux vidéo que l’auteur, l’expérience sera plutôt décevante, l’univers trop classique pour rendre hommage à la série et l’écrivain trop frileux pour réaliser un ouvrage qui lui soit vraiment propre.

La Cité infernale, Greg Keyes (2011, Fleuve noir)

La Prophétie des pierres

La prophétie des Pierres, Flavia Bujor

La prophétie des Pierres, Flavia Bujor

La première chose à savoir à propos de ce roman est qu’il a été écrit par une auteur alors très jeune (13 ans), ce qui peut expliquer certaines faiblesses de l’histoire.

L’intrigue est a priori plutôt simple : trois jeunes filles que tout oppose découvrent le jour de leur quatorzième anniversaire qu’elles sont dotées de pouvoirs magiques, en lien avec une pierre dont elles portent le nom : Ambre, Jade et Opale. Elles vont devoir s’unir malgré leurs différences et surmonter plusieurs épreuves initiatiques pour sauver un monde de la menace du Conseil des Douze Heureusement, la présence de personnages secondaires qui autorisent quelques parenthèses dans la chronologie de la narration permettent de rendre l’intrigue un peu moins convenue et donc plus intéressante et captivante.

En revanche, j’ai eu beaucoup de mal à m’attacher aux héroïnes qui me semblent trop caricaturales : Ambre est la jeune bergère courageuse et rêveuse qui rencontre le prince charmant qui la tirera de sa campagne, Opale est la jeune fille introvertie, sombre, mystérieuse, et donc attirante, que l’amour rend soudainement plus ouverte et lumineuse, quant à Jade, c’est le stéréotype parfait de la petite princesse pourrie gâtée, belle, riche, intelligente, à qui tout réussit et qui se retrouve sans rien du jour au lendemain. Même le nom des héroïnes, en lien avec leur pierre – talisman est convenu : Ambre pour la blonde solaire qui adore la chaleur et la lumière, celle qui est chaleureuse et rieuse, Opale pour celle dont les cheveux sont aussi noirs que l’état d’esprit, et Jade, une pierre particulièrement précieuse en Orient pour la riche héritière.

Les seuls personnages que j’ai vraiment appréciés sont Oonagh une fille / femme qui a l’apparence d’une enfant, mais la sagesse de quelqu’un qui aurait vécu des siècles et des siècles, ainsi que  La Mort qui a elle aussi les traits d’une petite fille un peu boulotte mais contre toute attente très sympathique et … bonne vivante. Cette dernière décide de faire grève car elle ne supporte plus que les gens pleurent en la voyant et n’aspire qu’à se faire des amis, ce qui est très paradoxale, et en même temps très attachant.

Le dénouement de l’histoire est cependant assez surprenant, même si j’ai pu regretter, en relisant ce livre une fois un peu plus grande, que l’auteur ait voulu qu’il y ait un happy end à tout prix. Sans vous en dire trop sur la résolution de l’intrigue, je pense que même si les héroïnes étaient allées au bout de leur  projet et que tout s’était déroulé selon leur plan, ça n’aurait en rien gâché la fin du roman. Mais l’auteur étant jeune, comme je l’ai dit, je peux comprendre qu’elle ait eu envie de préserver ses héroïnes. Sans doute que mon jugement est aussi faussé par le fait que moi-même je ne tenais pas particulièrement aux trois filles, mais un autre argument me laisse penser qu’elles auraient pu finir autrement : sont-elles réellement les héroïnes de cette histoire ? Ou serait-ce la narratrice … 

Quoi qu’il en soit, je pense que ce roman peut tout de même être divertissant, et une bonne entrée en matière dans le monde de la fantaisie. Mais je le recommanderais plutôt à un public d’adolescents, voire de pré- adolescents.

La Prophétie des Pierres, Flavia Bujor ( Edition France Loisir 2002)

Le Combat d’hiver

Le Combat d'hiver, Jean-Claude Mourlevat

Le Combat d’hiver, Jean-Claude Mourlevat

Après l’adorable expérience du Chagrin du roi mort (dont la critique se trouve ici), j’ai eu envie de poursuivre ma redécouverte de Jean-Claude Mourlevat. Le Combat d’hiver, salué d’une myriade de prix, s’est imposé sans hésiter. Un très beau roman, oui, mais qui m’a légèrement déçue.

Le livre tourne autour de quatre figures adolescentes, quatre jeunes gens qui se rencontrent sur un pont au tout début du roman. Milena et Bartolomeo s’aiment d’un regard, Helen et Milos se savent faits l’un pour l’autre. Tous quatre sont orphelins, emprisonnés dans des internats aux règles cruelles, et tous quatre se sentent appelés à changer l’univers dans lequel ils vivent, un monde régi par la dictature de la Phalange. Un soir, Bartolomeo et Milena disparaissent, décidés à rejoindre la résistance. Helen et Milos choisissent donc de les retrouver, s’évadent à leur tour et s’enfoncent dans les montagnes enneigées.

Le Combat d’hiver est une œuvre oscillant entre brutalité et douceur. Car Jean-Claude Mourlevat ne nous épargne rien. Dans sa langue magnifique, toute juste et toute délicate, il nous dépeint un âpre combat pour la liberté, une résistance ancrée dans le réel, dans le quotidien. Le roman s’ouvre entre les murs d’un internat sinistre, où les élèves sont enfermés au Ciel, une geôle souterraine et aveugle, pour expier le retard d’un autre pensionnaire. Il se poursuit dans les montagnes glaciales au milieu d’une tempête de neige, dans les cuisines d’un réfectoire pour ouvriers où l’on travaille à un rythme effréné, dans l’infirmerie de fortune d’un impitoyable camp d’entraînement.

Et en même temps certains passages vous donnent envie de vous installer au coin du feu avec une bonne tasse de thé sucré. En dépit de la tempête qui secoue les carreaux du refuge ou de la menace des hommes-chiens de la Phalange qui rôdent dehors, les personnages se blottissent les uns contre les autres, s’épaulent, se réconfortent. Quoiqu’il arrive, quelque part, on sait que « tout va bien ». Les personnages sont sans cesse menacés, la Phalange semble invincible et omniprésente, et la fin tirera des larmes même à un cœur de pierre – mais il y a à côté du côté terrible de cet univers un monde de délicatesse où Mourlevat met en scène des consoleuses énormes où « bras, épaules, seins ou ventre[,] tout se confond[…] en une douce chaleur », un peuple d’hommes-chevaux aux grands yeux humides et au visage bienveillant, ou encore « la voix de Milena » qui parle « à chacun et à chacune de ce qui lui [est] le plus secret ».

Le roman est superbe, je ne le nierai pas, et pourtant il y a quelque chose en lui qui ne m’a pas entièrement convaincue. Peut-être parce que j’étais encore bercée par l’émotion que m’avait procurée la lecture du Chagrin du roi mort. Quelque part, Le Combat d’hiver m’a semblé plus sévère, plus adulte que ce à quoi je m’attendais. Son ambiance a parfois quelque chose du conte, avec ces étonnantes consoleuses géantes, ces hommes-chiens inquiétants, ces hommes-chevaux doux et amusants, ce personnel monstrueux qui domine l’internat. Mais le roman est en même temps empreint d’un grand sérieux – dans ses problématiques, dans ses personnages principaux, dans les émotions qu’il procure. Et cet univers m’a moins touchée que celui du Chagrin du roi mort.

Mais, en dépit de cette petite réserve qui m’est propre, Le Combat d’hiver est un très beau roman, solide et émouvant.

Le Combat d’hiver, Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse, 2008)

Les Enfants de la porte du serpent (Les Larmes d’Artamon III)

Les Enfants de la porte du serpent, Sarah Ash

Les Enfants de la porte du serpent, Sarah Ash

Que roulent les tambours, que sonnent les trompettes ! Voici venir la critique du final des Larmes d’Artamon !

(Il me paraît difficile de vous proposer cette critique sans vous dévoiler des faits des deux premiers tomes de la série, dont vous trouverez les critiques ici et ici. Si vous avez grande envie de lire Les Larmes d’Artamon, je vous conseille de ne pas vous jeter trop vivement dans ce texte, qui contient quelques révélations mineures sur l’intrigue.)

Je suis certaine que vous bouillonniez d’impatience, depuis que je vous ai abandonnés avec un Gavril beaucoup moins flageolant que dans le premier tome ! Notre héros ci-nommé a parcouru un âpre chemin, de l’amoureux transi peinturlurant sa princesse bien-aimée au fier seigneur Nagarian, roi-dragon du terrible Nord, prêt à tout pour défendre ses sujets, récupérer son trône et délivrer sa nouvelle fiancée d’un terrible sortilège. Pendant ce temps, le royaume de la Nouvelle Rossiya va mal. L’empereur Eugène se débat entre une révolte de la Smarna et une invasion de la Francia, son mage a été enlevé, son épouse a fugué, son beau-frère est revenu d’entre les morts, tout part à vau-l’eau. Et quatre nouveaux Drakhaouls s’échappent de leurs enfers pour posséder les descendants d’Artamon, attiser les haines, élaborer de sanglants sacrifices humains, bref, mettre le monde à feu et à sang. Après deux tomes plutôt bien menés scénaristiquement, on s’attend donc à un final à la hauteur des évènements.

   Des dragons, en voulez-vous, en voilà !

Débrouillarde en intrigues dragoniennes et impériales, Sarah Ash garde le cap : Les Enfants de la porte du serpent n’est ni meilleur ni pire que les tomes précédents. Un récit bien ficelé permettant de donner une réponse aux questions posées depuis le début de la série ; rien à redire à ce sujet, tout ce qu’on désire y est. Rebondissements, combats, passions, pas mal d’excursions en terres inconnues pour colorer l’ensemble. Après tout, les Drakhaouls dotant leur hôte d’ailes, on se retrouve avec cinq princes-dragons avides de découvertes – et donc cinq points de vue sur la question de la possession d’un humain par un démon surpuissant et charmeur. Avec une habileté à laquelle je ne m’attendais pas tout à fait, Sarah Ash réussit à ne pas rendre son propos monotone ou à ne pas disperser l’histoire, ce qu’on aurait pu craindre en multipliant ainsi les dragons. Chacun des cinq hommes possédés réagit à sa manière, acceptant son Drakhaoul en étant plus ou moins consentant ou bien le rejetant complètement. De plus, l’action reste essentiellement centrée sur Gavril et Eugène, devenus tous deux des personnages plus charismatiques et plus profonds qu’ils n’y paraissaient auparavant.

On ne trouvera donc que peu de chose à redire sur les dragons – ainsi que sur la plupart des têtes connues. On pourra se plaindre que quelques personnages demeurent un peu trop fades, comme Kiukiu ou Elysia, ou tirant sur la caricature, comme Célestine la belle espionne orpheline ou son amoureux transi de lieutenant qui n’apporte malheureusement rien à l’intrigue. En contrepartie, les figures secondaires attachantes le sont restées : Pavel possède son petit charme efficace, la vieille Malusha n’a pas perdu sa langue dans sa poche, le mage Linnaius commence à se dévoiler… Et, surprise d’entre les surprises, notre chère Astasia agaçante et superficielle se révèle bien plus intéressante qu’elle ne l’avait été jusqu’alors. « Bon, me direz-vous, ce tome a l’air d’avoir atteint la perfection ! » Ouais…

   Réunion de famille

Je suis bien navrée de vous décevoir, mais Les Enfants de la porte du serpent m’a semblé plus terne que Le Prisonnier de la tour de fer. Oh, Sarah Ash a amélioré sa recette. L’histoire avance et aboutit bien, les personnages gagnent en confiance. Mais ce dernier tome possède des tares qu’on croise parfois dans les séries de fantasy, pour ne parler que d’elles, a fortiori dans les tomes finaux (même David Eddings n’y a pas vraiment échappé). À savoir : 1) la multiplicaticité des protagonistes, donc des points de vue ; 2) la perte de personnages en cours de route.

Sarah Ash nous offre ici un final. Id est la toute dernière fois que nous rencontrerons Gavril, Eugène, Astasia et tutti quanti. Il s’agit de faire les choses en beauté ! Nous n’échapperons pas ainsi aux retrouvailles avec à peu près tous les personnages croisés depuis le début. On reverra entre autres de très vieilles têtes, comme Palmyre, Askold, Oleg, Sosia – ou encore Oskar Alvborg (« Mince, c’était qui, déjà ? »), on versera une larme pour Jaromir, on assistera même à une scène de Lilias, comme au bon vieux temps. Et on apprivoisera les nouvelles têtes, comme tous ces Franciens artistes ou despotiques. Si Sarah Ash sait trouver une mesure plutôt raisonnable dans sa multiplicaticité, on se retrouve néanmoins englouti sous ces messieurs et dames venus d’un peu partout. La mode aux mille protagonistes dans la fantasy est assez courante, qu’on l’apprécie ou non (Tolkien a après tout donné le la). Certains l’utilisent avec un grand talent (allez jeter un œil à Kushiel de Jacqueline Carey ou, plus simplement, à La Belgariade de David Eddings). D’autres sont plus maladroits… et Les Larmes d’Artamon, pour moi, ne brillent pas par cette technique.

Enfin, ce n’est pas ce point qui m’a le plus agacée. Je préfère m’énerver sur le sort réservé à ces multiples personnages. La trilogie passe son temps à nous promener d’un regard à un autre, parfois avec une grande brusquerie, ce qui rend l’action confuse et bancale. Mais enfin, soit, ça fonctionne dans l’ensemble… Il est cependant triste qu’une partie de ces personnages n’ait droit qu’à une fin bouclée en deux mots. Que ce soit un bête paragraphe intégré à la volée pour conclure qu’ils se marièrent ou eurent beaucoup d’enfants ; ou bien un simple discours rapporté nous informant qu’un tel est en vie et voilà ; ou encore une mort sur laquelle on pleure pendant un paragraphe, avant de ne plus évoquer le défunt de la série. Technique encore plus expéditive : on fait tout simplement disparaître le personnage en cours d’histoire : « Cette fille… (…) Le vieil Evgeni est passé pour vendre du poisson, comme d’habitude, et elle est partie avec lui. » Et ne cherchez pas « cette fille », vous n’en entendrez plus jamais parler* ! (Avouons tout de même que c’est un excellent moyen de se débarrasser d’un personnage qui m’insupportait.)

Voilà donc les détails pénibles de ce dernier tome.

 [*Sauf si vous lisez la seconde série de Sarah Ash, Préquelle aux Larmes d’Artamon (Bragelonne).]

   Et finalement…

Mais attendez avant de jeter ce roman par la fenêtre que je vous donne LE MOT DE LA FIN ! Les Enfants de la porte du serpent a ses petits côtés agaçants mais, comme je le disais plus tôt, il les partage avec bien d’autres romans du même genre. Abandonner ses personnages secondaires en fin de série pour s’axer sur ses héros est parfaitement légitime, même s’il existe des manières plus ou moins subtiles de s’y atteler. Je maudirai toujours David Coe pour l’avoir fait dans La Couronne des sept royaumes, combien même j’ai apprécié cette longue série qui commence en boitillant et se termine en flamboyant. En fin de compte, Les Larmes d’Artamon possède un final bien appréciable pour quelqu’un de moins pointilleux que moi.

Permettez-moi encore quelques mots pour conclure sur cette trilogie : Les Larmes d’Artamon est au final une série plus intéressante qu’il n’y paraît. Si son style n’est pas toujours fameux et si ses personnages ne sont pas toujours idéaux, Sarah Ash sait mieux y faire avec le scénario, manquant d’originalité mais solide et efficace. L’auteure corrige certains de ses défauts (Gavril…) en avançant et finit par nous rendre ses protagonistes dans l’ensemble attachants, tandis que son univers a un petit côté bien à lui. Sans en devenir fou d’enthousiasme, on y trouvera un plaisir certain.

Les Enfants de la porte du serpent, Sarah Ash (Bragelonne, 2007)