Incarceron

Incarceron, Claudia Fisher

Incarceron, Claudia Fisher

Amateurs de littératures de l’imaginaire, Incarceron vous gâte. En ouvrant un roman de ce vaste genre, j’aime tout particulièrement m’imprégner du monde élaboré par l’auteur, des règles qu’il instaure à son univers, des coutumes des peuples qu’il crée. En cela, le premier tome d’Incarceron m’a instantanément plu car il propose au lecteur de découvrir non pas un, mais deux mondes imaginaires.

Vous avez donc le Dehors et Incarceron. Le Dehors, l’Extérieur est déjà en soi un univers étonnant : dotés d’une technologie avancée, les habitants s’enferment pourtant dans un XVIIIe siècle instauré par la couronne, soucieuse de freiner et de contrôler le progrès. Ainsi, à coup d’hologrammes, le peuple simule des décors d’autrefois et s’impose la science et les usages de leurs lointains ancêtres, contraint de vérifier constamment que la moindre décoration, le moindre détail demeure conforme à leur époque figée. La doctrine royale va jusqu’à réprimer la nouveauté artistique, obligeant les artistes à recopier sans cesse les mêmes œuvres. Et dans ce Dehors rumine Claudia, une jeune fille au caractère bien trempée, fille du directeur d’Incarceron et promise de l’héritier du trône.

Quelque part au-delà du Dehors (en dessous, au-dessus, dans un univers parallèle ? Personne ne le sait vraiment), se trouve Incarceron, une immense prison qui fut initialement conçue comme un paradis où criminels de tous poils seraient exilés et invités à refonder une société nouvelle. Mais l’expérience a mal tourné et Incarceron se révèle être une entité terrifiante, hantée par des êtres sans scrupules. Le jeune Finn, qui est persuadé d’être originaire du Dehors, en est l’un des innombrables prisonniers.

Un beau jour, les héros dénichent tous deux un fragment de clé qui leur permet d’entrer en contact l’un avec l’autre, par-delà leur monde. Tout en préparant de mauvaise grâce son mariage, Claudia aide Finn à trouver un moyen de s’évader, et le jeune homme se met en quête d’une sortie au travers d’Incarceron, accompagné de son impitoyable frère de sang, d’une ancienne esclave dégourdie et d’un vieux sage.

L’aspect scénaristique est bien abouti, certes, mais loin d’être la facette de ce roman qui m’a le plus séduite. L’intrigue est solide, l’action menée tambour battant, rebondissements et explications alternent sans heurts, même si l’on pressent aisément la plupart des révélations. Mais ce sont vraiment les deux univers mis en place qui ont retenu toute mon attention. Le Dehors et en soi une jolie réussite : immobiliser un peuple modernisé au XVIIIsiècle apporte tout son lot d’originalité et de situations étranges. Soucieuse du détail, l’auteur évoque la femme de chambre qui dissimule une machine à laver interdite pour éviter de battre le linge, ou les quartiers des domestiques, invisibles aux yeux des invités, qui regorgent de câbles électriques et d’écrans d’ordinateur… La haute société imaginée dans ce roman possède alors un côté plutôt ridicule, risible même, recréant une vie d’autrefois à l’aide d’une technologie de pointe, s’enfermant dans un paradis révolu qui n’est sympathique qu’en surface. Tout cet univers chatoyant est figé politiquement, scientifiquement, artistiquement, et il gagne au fil du roman un aspect étouffant et terrifiant – qu’incarne très bien la reine, une souveraine sans pitié à l’allure de petite fille sans âge.

Si le portrait d’Incarceron, prison sinistre, est moins subtil et moins surprenant, il déborde lui aussi d’une originalité d’un autre genre. Ce sont avant tout les décors plantés qui m’ont charmée. On erre au travers d’un enfer horrifiant et grotesque, qui nous remet en tête tout un tas de références littéraires et picturales. Tartare antique alternant gouffres, lacs noirs, forêst d’arbres métalliques, évocation des neuf cercles de l’Enfer tels ceux que Dante décrivit, une visite angoissante à un labyrinthe semblable à celui de Minos… L’ambiance est réussie, le cadre sale, lugubre et inquiétant, et les prisonniers sont pour moitié fous, dangereux et cruels. La prison elle-même est une créature à demi-vivante, une sorte d’énorme léviathan abritant dans son estomac sans fin toute une armée de condamnés.

La lecture de ce roman a donc été pour moi un délice – si l’on excepte quelques détails : le scénario parfois trop prévisible ou le fait que l’action, en se centrant complètement sur Finn et Claudia, laisse un peu de côté des personnages secondaires fort intéressants. Incarceron, sans être un excellent roman, est une très belle découverte, mettant en scène un double univers fascinant et me donnant irrésistiblement envie de découvrir le second tome.

Incarceron, Claudia Fisher (Pocket jeunesse, 2010)

La Fille de l’alchimiste

La Fille de l'alchimiste, Kai Meyer

La Fille de l’alchimiste, Kai Meyer

La Fille de l’alchimiste, déniché chez un bouquiniste strasbourgeois, trône sur mon étagère depuis plusieurs années. Mon exemplaire a un peu vécu, la couverture écornée, le coin des pages jaunis. Un lustre ancien pour un roman fantastico-horrifique.

C’est une grande histoire de famille. Christopher, orphelin de dix-sept ans, est adopté au début du roman par les Institoris, une riche maison logeant dans un antique château campé sur un îlot (un décor tout droit inspiré de L’Île des morts de Böcklin). Le jeune homme fait la connaissance de ses nouveaux parents, la mère Charlotte qui le couve comme un poussin, la fille aînée Aura qui le méprise, la cadette Sylvette qui l’adore et Daniel, l’autre fils adoptif, qui le déteste. Il ne manque plus que Nestor, le père, un vieux savant fou enfermé jour et nuit dans son laboratoire. Et comme Christopher est dévoré par une curiosité diabolique, il ne trouve rien de mieux que d’aller espionner son nouveau père dès son deuxième jour au château. Il découvre alors que Nestor est un alchimiste en quête de la vie éternelle et il décide de servir d’apprenti au vieil homme. Un jour avant qu’un assassin envoyé par un vieil ennemi des Institoris n’arrive au château.

Pendant ce temps, Aura Institoris, envoyée en pension au milieu des montagnes, tombe sous le charme d’un type qui essaie de la tuer et se voit mêlée à un trafic de jeunes filles enlevées et massacrées.

Le roman s’ouvre d’agréable manière. Le style est élégant, les décors sont réussis, avec cette ambiance à la Böcklin, ce château au bord de la mer qu’on ne peut rejoindre que par bateau et dont aucune fenêtre ne peut s’ouvrir. Le manoir est creusé de tunnels secrets, doté d’un grenier mystérieux où Nestor a fait aménager une serre emplie de plantes exotiques. Les autres décors mis en scène, monastère en Géorgie, pension sinistre dans les montagnes suisses, catacombes de Vienne et même l’étonnant atelier d’un fabricant d’yeux de poupée à Paris, aident eux aussi à l’installation d’une ambiance réussie, parfumée de romantisme allemand, où les personnages, troubles, passionnés, taciturnes, trouvent idéalement leur place.

Mais, si j’ai trouvé le cadre du roman original et même fascinant, l’intrigue n’a pas réussi à me convaincre. Kai Meyer traite d’alchimie et semble donc décider à évoquer dans son récit tout ce qui a trait à la recherche de l’immortalité. Bains de sang de vierges, relations incestueuses, drogues cultivées sur la tombe d’un cadavre, secrets gardés par les Templiers, hermaphrodisme, plongées dans le passé… Toutes ces manières donnant lieu à des assassinats, des complots, des secrets de famille bien gardées, des filatures, des courses-poursuites, des fusillades, de longs voyages un peu partout en Europe… La mise en scène, d’un épisode à l’autre, est plutôt aboutie, mais l’histoire dans son ensemble est difficile à suivre, multipliant les révélations et les rebondissements ; on a même droit à un « sept ans plus tard » au milieu du livre qui n’a fait que renforcer mon agacement.

De plus, j’ai eu du mal à avoir de la sympathie pour les protagonistes principaux. Christopher, en particulier, est un personnage complètement amoral, en dépit de tous les remords dont il se dit rongé. S’il m’avait initialement semblé intéressant, avec son goût pour les études, son étrange allergie à la colle à livres, ses réactions d’adolescent devenant adulte, le jeune homme m’a vite insupportée : obnubilé par sa quête de l’immortalité, il se fait criminel, complice de meurtre, maître-chanteur, et les regrets qu’il exprime sonnent complètement creux. Les autres personnages, plus sympathiques peut-être, restent cependant troubles : Charlotte devient de plus en plus folle au fil des pages, Aura s’automutile et développe un sacré syndrome de Stockholm… Tandis que quelques protagonistes semblent au contraire épargnés par cette soif malsaine de la vie éternelle : Sylvette rayonne d’un bout à l’autre du roman comme un soleil et Daniel a le rôle du malheureux personnage qui a été d’une faible utilité au début du bouquin et dont l’auteur cherche à se débarrasser au premier tournant venu.

En fin de compte, si l’ambiance est travaillée et le décor réussi, le récit s’emberlificote de pages en pages et les personnages ont des comportements parfois gênants, qui cadrent bien avec l’allure du roman mais ne les rendent pas plus appréciables. Ce livre est loin d’être inintéressant, cependant je l’ai trouvé trop brouillon et sinistre pour me convaincre de sa valeur.

La Fille de l’alchimiste, Kai Meyer (Le Livre de poche, 2005)

Mordred

Mordred, Justine Niogret

Mordred, Justine Niogret

J’ai souvent trouvé aux éditions Mnémos une allure d’orfèvrerie. Leurs romans sont soignés, ciselés, travaillés avec art et dorure ; mais, si une poignée (comme les œuvres de Charlotte Bousquet ou La Pucelle de Diable-Vert de Paul Béorn) m’ont enchantée, beaucoup m’ont malheureusement déçue, portés par un souffle qui s’épuise, une histoire qui se prend les pieds dans le tapis. Chien du heaume et sa suite, Mordre le bouclier, sont plutôt de ce genre-ci. Premiers romans de Justine Niogret, bouquins de feu et de fer, les tribulations de Chien se cassent les dents sur leurs intrigues, en dépit de toutes leurs autres qualités.

Et voilà que Mordred, nouveau-né de Niogret chez Mnémos, me nargue sur le présentoir des nouveautés de la bibliothèque reconstruite de Saint-Max. Temps de vacances, je l’emprunte et l’avale. Avec cette petite crainte au coin de l’esprit de finir ma lecture aussi désappointée qu’après Chien.

Le début me donne raison : Mordred – fils de Morgause, « neveu » d’Arthur – souffre d’une grave blessure au fond de son lit et rêve d’une poignée de souvenirs : la maisonnette de sa mère, ses promenades dans la forêt et la campagne, sa rencontre avec l’affreux Polîk, sa rencontre avec son « oncle » Arthur… Des petits décors diablement bien mis en scène, colorés, vivants, intimes… et rien de plus, cependant. Je soupire, car Chien du heaume m’avait semblé de même acabit : une forge grondante créant des scènes de toute beauté mais ne parvenant pas à faire avancer l’histoire. Et je m’obstine et Mordred finit par me convaincre.

Après tout, Justine Niogret a vraiment une langue étourdissante. Pas un seul mot de travers, pas une seule expression facile : tout est pesé et martelé. Le vocabulaire est riche, la phrase tournée avec ancienneté et poésie, les images traduisent force et profondeur, les détails chatoient. Chien du heaume jaillissait directement des flammes de la forge en une langue brutale et magnifique, mais Mordred est plus délicat : à côté de quelques scènes violentes, le combat avec l’Aspic ou la bataille, les souvenirs d’enfance posent en contraste des décors apaisants, mélancoliques – comme le superbe portrait de l’Ouzom, le torrent voisin de la demeure de Morgause, que Mordred tient « au secret de lui-même ».

Puis vient l’histoire. J’ai mis quelques temps à comprendre l’enjeu, ne me rappelant de Mordred que le chevalier félon qui trahit Arthur, son parent et son roi. La quatrième de couverture, en cela, est un peu salvatrice : elle résume le rôle de Mordred dans sa légende, révélant quelques ficelles plutôt bienvenues pour décrypter le récit de Justine Niogret qui n’affirme jamais nettement les choses. Le mythe est ici repris, retravaillé, réécrit : Mordred, personnage fou et ombrageux au noir destin, est doté d’un visage humain, de souvenirs touchants et d’un amour profond pour Arthur, qui transforme le crime inévitable du chevalier en un acte tout autre – loin d’une trahison inique. Mordred est ici un homme entre deux chemins, bercé entre les doux souvenirs de son enfance marquée par la figure maternelle de Morgause, et la vie brutale du chevalier s’entraînant, combattant, tuant sous les ordres de son parent Arthur. Blessé au cours d’une joute, le jeune homme interdit à sa blessure de guérir et, pendant un an, garde le lit dans une vaine tentative d’esquiver le destin que sa légende a défini. Viennent alors les rêves et les souvenirs, qui dressent le portrait élaboré de ce personnage tragique et nous permettent de comprendre sa relation centrale avec Arthur. Le roi de légende, loin de la figure épique que l’on connaît, est un homme vieillissant, lucide quant à ses faiblesses.

La réécriture est belle, oui, teintant le mythe de réalisme et d’originalité. Mais elle ne m’a qu’en partie convaincue. Brève (cent soixante pages), elle est rythmée de manière étrange : le début nous endort un peu dans l’intimité des souvenirs de Mordred, le lent récit met posément les personnages en place, Mordred se souvient, se souvient et se souvient encore, les mêmes souvenirs finissant par tourner en boucle ; puis il guérit, et son destin tombe comme un couperet, se résout en quelques pages. J’ai été certes très touchée par la fin, mais je l’aurais aimé plus étoffée : la résolution (bien que fidèle aux légendes) jaillit presque en même temps que les fils de l’intrigue à dénouer ; après avoir été enfermé pendant des jours dans une chambre obscure, le lecteur est jeté dehors, tourbillonne sur lui-même pour regrouper les indices, se fait gifler par les dernières pages. Le roman se clôt dans un fracas ; le doux début n’est plus qu’un vague souvenir.

De plus, mais c’est là un argument bien plus personnel, Mordred est un roman enfermé, un presque huis-clos, tout comme l’est Chien du heaume. Et j’ai étouffé au cours de la lecture, même si les souvenirs permettent d’ouvrir le récit de fort jolie manière.

Mais enfin je n’ai pas détesté ce roman. Je n’avais pas détesté Chien du heaume et Mordre le bouclier. Justine Niogret a un talent indéniable, une écriture de métal forgé, une peinture acérée des âmes et des actes. Ses romans sont des curiosités qui méritent amplement d’être connues et, sans les avoir nettement appréciés, je n’hésite pas à les recommander. Mordred m’a d’ailleurs davantage intéressée que les deux tomes traitant de Chien. Je ne sais même pas pourquoi… Car je connaissais déjà l’art de Justine Niogret et savais donc par avance ce qui me plairait et ce qui me gênerait ? Car j’ai trouvé que ses délicates descriptions de l’enfance de Mordred ajoutaient une facette supplémentaire à son style de forgeron ? Peut-être aussi grâce à la nouvelle présentation des romans de Mnémos : un livre plus petit, plus carré, une couverture plus sobre, élégante. Quoiqu’il en soit, Mordred est atypique, et à lire, en dépit de ce que je peux en penser.

 Mordred, Justine Niogret (Mnémos, 2013)

 

Les Petits Secrets d’Emma

Les Petits Secrets d'Emma, Sophie Kinsella

Les Petits Secrets d’Emma, Sophie Kinsella

Qui n’a jamais eu d’innocent petit secret gardé bien au chaud ? Qui n’a jamais menti à son petit ami sur son poids ? Qui n’a jamais prétendu adorer un cadeau de Noël horrible ? Qui ne s’est jamais inventé un don pour les langues devant ses collègues de bureaux ? Qui n’a jamais feint d’avoir lu un livre alors qu’il n’en a jamais lu que la quatrième de couverture ?

Seulement, qui est déjà allé déballer tous ces petits mensonges ordinaires à la seule personne au monde qui devrait les ignorer ? Et bien Emma, justement. Persuadée que l’avion dans lequel elle voyage va s’écraser, elle se livre à son voisin, qui n’est autre que le grand patron de son entreprise. Aïe, aïe, aïe, surtout quand ledit patron s’invite pour une visite surprise dans les locaux de l’entreprise et qu’il a tout retenu, dans les moindres détails, des secrets révélés.

En commençant ce livre, je me suis dit que l’intrigue était cousue de fil blanc : Emma se confie à son voisin qui la trouve absolument irrésistible avec tous ses adorables petits défauts et hop, ils sont super amoureux, font plein d’enfants et vivent heureux et pour longtemps.

C’est pourquoi j’ai été ravie de constater qu’il n’en était rien. Bien sûr une belle histoire d’amour se profile, mais pas si simple de sortir avec une personne pour qui on n’a plus aucun secret, surtout quand à la base on forme le couple parfait avec Mister Perfection, qu’une colocataire fouineuse et avide de potins s’en mêle et que son avocate de meilleure amie, danseuse étoile à ses heures perdues, essaye tant bien que mal de gérer tout ce bazar.  Au final, l’histoire se révèle très captivante, notamment avec ce mystère qui plane autour du patron et de ses secrets qu’il refuse catégoriquement de partager.

L’autre point fort du roman est sa galerie de personnages hauts en couleurs : Emma dans le rôle de la girl next  door maladroite et gaffeuse, mais néanmoins attachante, ainsi que toute sa famille, en passant par sa sœur super chic, super intelligente, super riche, bref, super parfaite, jusqu’à son grand père un peu sénile mais tellement drôle. Sans oublier les deux colocataires d’Emma : entre celle qui cherche l’homme (riche) parfait qui lui passera un diamant au doigt et celle qui est accro aux mots croisés, la vie quotidienne ne manque pas de piquant.

En résumé, Les Petits Secrets d’Emma est le roman qui m’a fait découvrir Sophie Kinsella et qui m’a fait adorer son univers.

 Les Petits Secrets d’Emma, Sophie Kinsella (Pocket, 2008)