Au bord du gouffre (La Chronique des immortels I)

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein

Quelque part dans un Moyen âge non daté, vous parcourez les plaines transylvaniennes et découvrez un petit village propret, avec sa petite forteresse locale. Tout semble aller comme il se doit, sauf que les rues sont vides, les demeures abandonnées, le silence seul maître de la cité. Et, quand vous poussez la porte à deux vantaux de la forteresse, vous tombez sur un tapis de cadavres fraîchement égorgés…

Ainsi s’ouvre lugubrement La Chronique des immortels. Andrej Delãny, paria du village de Borsa, choisit de rentrer un jour dans son bourg natal et y trouve tous les habitants assassinés. L’unique survivant, le petit Frédéric, l’informe que l’Inquisition, escortée de trois effrayants guerriers à l’armure d’or, est venue semer la mort à Borsa, massacrant la moitié des villageois et réduisant les autres en esclavage. Accompagné de l’enfant, Andrej décide de traquer les meurtriers pour se venger et comprendre la raison de cette tuerie.

Ah, de la fantasy à la sauce allemande, bien sombre et sanglante ! J’avais depuis belle lurette entendu parler de ce cycle : Wolfgang Hohlbein, bien qu’assez peu connu en France, est très réputé en Allemagne. Et puis, mine de rien, ce début royalement sinistre promettait poursuite haletante, combats acharnés, mystérieux secrets dévoilés. Malheureusement, le soufflé est pour moi vite retombé.

Je pense que c’est l’allure du roman qui m’a tout d’abord pesé. Une traque à tout bout de champ interrompue par les embuscades et les attaques parfois brouillonnes, ainsi que des rencontres qui finalement ne permettent pas au personnage de vraiment avancer – tout cela pour nous conduire à des révélations attendues. L’aventure m’a paru s’essouffler, le héros ne sachant pas très bien où il va, pas très bien ce qu’il cherche, et ressassant le peu qu’il apprend. Pour tout avouer, j’ai fini par m’ennuyer.

À côté de cela, les personnages m’ont été dans l’ensemble antipathiques. Frédéric, qu’Andrej traîne comme un poids mort avec lui, possède une morale contestable et une soif de sang déplaisante, contre lesquelles notre pauvre héros s’évertue à lutter par de grandes leçons sans résultat. Les autres figures demeurent quant à elles plutôt pâlichonnes, rapidement esquissées, et même parfois rapidement oubliées. Quant à l’histoire d’amour qui pousse comme une mauvaise herbe au milieu du roman…, je la trouve bien trop plaquée pour y croire.

En dépit de toutes mes critiques, je reconnais que ce livre peut séduire. Le voyage vaut déjà le coup d’œil, nous promenant au travers d’une ancienne Europe de l’Est. De plus, Andrej est un personnage davantage étoffé que le reste de la population du roman. Il possède un passé tragique décrit par petites touches, ainsi que des aptitudes surnaturelles peu à peu dévoilées – dommage qu’il tombe si bêtement amoureux.

Ce premier tome possède certes quelques atouts charmants, qui présupposent une suite bien plus intéressante, mais j’avoue ne pas avoir été séduite. L’avancée du roman m’a paru poussive, et la fin évidente. Pour ceux qui, au contraire, auraient apprécié cette œuvre, je me permets de conseiller La Fille de l’alchimiste de Kai Meyer : pas tout à fait le même décor (quoique), mais une ambiance semblable et un autre aspect de la fantasy allemande (j’avoue que je n’ai pas été tendre non plus avec ce roman). Et j’ajoute également, dans la même veine du antihéros perdu dans un univers de cauchemar, Le Chien de guerre et la douleur du monde de Michael Moorcock : la critique, laudative, de ce roman arrivera sous peu.

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein (L’Atalante, 2007)

Lavinia

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Avant que les littératures de l’imaginaire n’envahissent mes étagères, les dictionnaires de langues anciennes et les ouvrages bilingues de la collection Budé régnaient en maîtres incontestés dans ma bibliothèque. On y trouvait d’ailleurs, en très bonne place, l’Énéide, pendant longtemps mon livre de chevet et même mon sujet de mémoire.

Bref, avec un tel bagage culturel, je ne pouvais pas ignorer éternellement Lavinia. Fille du roi Latinus, souverain du Latium, le personnage éponyme est mis en scène par Virgile au livre VII de l’Énéide, alors qu’Énée débarque en Italie après son long périple. Destiné à construire une ville sur cette terre et à fonder la lignée qui érigera Rome, le héros prétend à la main de Lavinia et entre en guerre contre Turnus, un prince local qui désire tout autant épouser la jeune fille. La guerre est brève mais extrêmement violente, et se clôt brutalement (Virgile mourant en laissant son œuvre inachevée).

Pendant tout ce conflit, Lavinia n’est qu’une figure en arrière-plan, un prétexte à la guerre, et L’Énéide ne lui donne jamais la parole. Le roman d’Ursula K. Le Guin propose de réparer cet impair : de compléter l’Énéide, d’écrire ce que Virgile a laissé de côté – la voix et l’opinion de Lavinia, et l’ « après Énéide », ce qu’il advint d’Énée et de sa promise. Le projet, déjà, me séduisait. Car l’Énéide, si belle soit-elle, s’achève comme un couperet s’abattant, et la compléter était déjà une entreprise louable. De plus, Ursula le Guin renoue entièrement avec la tradition antique de réécrire et encore réécrire les classiques. Au centre de la latinité, Virgile était le poète copié, recopié, retravaillé, récité, commenté, le modèle par excellence de la poésie latine et l’exemple-type enseigné à l’école. Je trouve admirable cette manière de faire toujours revivre les grands classiques : datée du premier siècle avant notre ère, l’Énéide est encore source d’inspiration et de création.

Vous me pardonnerez, je l’espère, cette longue introduction : j’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ce roman délicat. Il s’agissait de ma première rencontre avec Ursula Le Guin, connue en particulièrement pour le cycle de Terremer, et j’avoue avoir été conquise. Avec ma connaissance précise de l’Énéide, j’avais l’impression d’être ce spectateur chanceux qui, à la suite d’une pièce admirable, obtient l’autorisation de visiter les coulisses et l’arrière-scène. Lavinia est un envers du décor, l’Énéide racontée par un personnage secondaire, qui ne se tient pas au côté du héros. Qu’arrivait-il au peuple latin, tandis que le grand Énée ferraillait contre les Rutules ? Que se passait-il derrière les murailles de Lavinium, alors que Turnus pourchassait les Troyens ? La voix de Lavinia, douce, timide, réaliste, évoque avec beaucoup d’humanité la guerre, le sang, les blessés, les morts, la colère, la tristesse, ces éléments qui, dans l’épopée virgilienne, étaient glorifiés et amplifiés. Une manière aussi de moderniser le grand classique.

Je fais peut-être peur à certains, en parlant de Virgile à tout-va : Lavinia peut bien sûr être lue sans connaître l’Énéide. Ursula Le Guin utilise une astuce pour nous raconter le début des aventures d’Énée : Virgile en personne, sur son lit de mort, retrouve Lavinia dans une sorte de rêve éveillé et lui raconte sa propre œuvre – en citant, d’ailleurs, de véritables vers traduits de l’Énéide. C’est au travers des propos de son auteur que la jeune fille découvre la prophétie attachée à sa personne : elle devra épouser un étranger, et non un prince latin. Poussée par une mère peu aimante à se trouver rapidement un époux, la jeune fille prude utilise cette prophétie pour retarder son mariage et empêcher l’impatient Turnus d’obtenir sa main. Énée survint comme convenu, la guerre éclate rapidement.

Comme j’avais commencé à l’évoquer plus haut, la voix de Lavinia donne une description nouvelle du terrible conflit qui oppose Troyens et Italiens. Les éclatantes trompettes de l’épopée se taisent pour laisser place à une vision beaucoup plus humaine, et quelque part beaucoup plus violente. Les grands héros descendent de leur piédestal pour se parer d’émotions : ils saignent, ils souffrent, ils fuient avec lâcheté ou meurent par témérité stupide. Lavinia, occupée à panser les blessés dans la cour du palais, apprend le récit des grandes batailles de la bouche des soldats mourants mais n’assiste jamais aux assauts pleins de gloire décrits par Virgile. Les héros antiques redeviennent des hommes sous la plume délicate d’Ursula Le Guin.

Autour des passages retranscrits de l’Énéide, on voit surgir un récit nouveau : l’enfance de Lavinia et son quotidien, rythmé par les tâches habituelles d’une puella. Le roman est d’ailleurs assez précis historiquement, et Ursula Le Guin évoque les rites religieux de l’Italie antique avec un souci du détail (La postface de l’auteure donne plus d’indications à ce sujet). On assiste aussi à l’après-Énéide, le mariage, la maternité, la vieillesse de la jeune fille – elle qui n’était qu’une évocation chez Virgile et qui gagne ici une véritable personnalité, tout en accord avec son rôle mythologique.

En dépit de mon enthousiasme à parler de cette œuvre, j’admets tout de même ne pas avoir été entièrement convaincue. La voix de Lavinia est douce et poétique, ajoutant une touche de féminité à l’œuvre marmoréenne de Virgile, mais elle reste assez distante, parfois même quelconque. Si le récit peut nous toucher, le personnage demeure souvent froid et timoré. Et puis le roman semble s’essouffler, s’endormir, quand les faits de l’Énéide prennent fin : pendant plusieurs pages, notre Lavinia nous raconte que tout va bien et nous endort. Jusqu’à ce que, conformément aux mythes de la fondation des cités italiennes, Ursula Le Guin relance l’action. Mais voilà, le final n’a plus le même souffle que les deux premiers tiers du roman.

Cependant l’écriture est belle et le travail autour du l’œuvre virgilienne admirable. Il est vrai qu’une grande partie de mon enthousiasme pour ce roman est due à mes études de latiniste, mais l’œuvre s’adresse bien à tous. Ce doit d’ailleurs être un plaisir certain, pour le lecteur qui ne connaît pas Virgile, de découvrir l’Énéide sous cette forme.

Lavinia, Ursula K. Le Guin (L’Atalante, 2011)

Petit ajout pour les curieux : je vous conseille la lecture d’un article de Sandra Provini qui étudie la transformation de l’épopée virgilienne en roman de fantasy, le passage du point de vue masculin au féminin, les différentes influences antiques qui apparaissent dans Lavinia. Sandra Provini, « L’épopée au féminin. De l’Énéide de Virgile à Lavinia d’Ursula le Guin », in L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, Mélanie Bost-Fiévet et Sandra Provini (dir.) (Classiques Garnier, 2014), p. 81-100. [Il s’agit des actes du colloque « L’Antiquité gréco-latine aux sources de l’imaginaire contemporain » qui s’est déroulé à Rouen et Paris en juin 2012.]

Princes de la pègre (Les Bas-fonds d’Ildecca I)

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Voleurs, assassins, flibustiers sont à la noce depuis plusieurs années dans la sphère de la fantasy. On en voit passer, de ces couvertures hantées par un homme à capuchon, armé de dagues, errant dans une ruelle sinistre… De visu, le roman qui nous intéresse aujourd’hui ne semble pas dépareiller. Pourtant, sous l’allure commune, se cache un livre intéressant et efficace.

Ma lecture de Princes de la pègre ne commençait pas sous de bons auspices : j’avais encore en tête la splendide Camorr et les frasques éblouissantes de Locke Lamora (voir la critique toute récente des Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch). J’avais aussi le souvenir de romans de voleurs-assassins qui ne m’avaient pas toujours enchanté, comme Lame damnée de Jon Courtenay Grimwood, un roman dont le sinistre n’avait pas su me convaincre… Et puis, cette couverture noirâtre, vraiment, ça ne me disait rien.

J’ouvre le roman, d’avance blasée, et je tombe sur une scène de torture. Gasp. Il fait beau, la mer est à mes pieds, j’accepte de continuer. Bien m’en prend. Après quelques détails sanguinolents, qui au final n’ont rien à envier à la scène la plus horrible des Mensonges de Locke Lamora, le narrateur, Drothe, consent à nous donner quelques informations sur sa situation. Nous voici donc à Ildrecca, une cité aux airs italiens gouvernée tour à tour par les trois réincarnations d’un empereur fou. Les quartiers populaires sont eux sous la coupe des parrains de la pègre qui, après la chute de leur propre empereur, Isidore le noir, se disputent les pauvres terrains qu’ils possèdent.

Habitué à cette ville, Drothe est un nez, un traqueur de rumeurs et d’informations à la solde de Nicco, l’un des parrains locaux. Connu à travers toute la cité, entretenant des amitiés et des informateurs plutôt coûteux, menant son propre petit trafic de reliques, Drothe est chargé par son boss d’enquêter sur un rival, au cœur de Dommage, l’un des plus pauvres et dangereux quartiers de la ville. Puis tout déraille : la mission tourne à la catastrophe, au complot, à la trahison, et notre limier se retrouve mêlé à une intrigue joliment menée.

Si la narration à la première personne peut momentanément déplaire (un vague air d’Assassin royal…), Drothe est un personnage suffisamment ouvert et informé sur son univers pour ne pas nous donner l’impression d’étouffer dans un unique point de vue. Réflexions politiques, anecdotes historiques, portraits de malfrats et de personnalités de la rue fleurissent tout au long de la narration. Drothe est un homme cultivé, intéressé par tout ce qu’il entend, à l’affût de l’information, et nous voyons par ses réflexions se dessiner un univers plutôt original. Le décor, vu d’ensemble, est assez classique : portrait d’une cité envahie par la misère et la pègre ; mais quelques touches donnent au monde de Douglas Hulick meilleure allure. La triple réincarnation de l’empereur, l’argot retravaillé des rues, le système de magie, l’ordre guerrier des déganes… Et une écriture assez vivante, assez détaillée, pour nous faire ressentir le plaisir de visiter Ildrecca.

Avant tout, Princes de la pègre est un roman qui n’ennuie pas. L’intrigue est extrêmement vive, presque trop. Pas un répit, dans cette accumulation d’indices, d’actions, de combats à la rapière et à la dague, de rebondissements, de révélations. Drothe passe son temps à chercher un coin pour dormir et finit toujours par croiser un assassin en chemin ou se souvenir d’une personne qu’il doit absolument interroger. Doté d’une endurance surnaturelle, l’homme rusé et de petite taille ne nous laisse pas souffler… J’aurais apprécié, cependant, qu’il prenne parfois davantage de temps – pour compléter l’histoire d’un protagoniste, détailler un épisode historique ou raconter avec moins de mystère et plus de précision sa propre enfance. Malgré toute sa fougue, le roman réussit cependant à nous proposer un juste portrait de son héros, un voleur plus honorable qu’il ne veut le faire croire, un sous-fifre qui s’acharne à faire plus qu’on ne lui demande.

Sans grandement renouveler l’attrait de la fantasy pour les canailles et les meurtriers, Princes de la pègre se révèle pourtant plus qu’appréciable. L’intrigue est solide, menée « tambour battant » (la quatrième de couverture le dit, et cette fois-ci c’est vrai !), le héros tire son épingle du jeu, l’univers citadin mis en scène sait se rendre original et vivant. Non, vraiment, ce fut un plaisir de parcourir ce bon roman.

Je profite du moment pour vous renvoyer again à la critique des Mensonges de Locke Lamora et vous conseiller de nouveau de lire ce roman génial. Dans la même veine, et après avoir lu une critique de Princes de la pègre citant ce même ouvrage, je vous enjoins à lire Frey de Chris Wooding, les tribulations d’un pirate capitaine d’un aéronef, plus que doué pour se créer des problèmes : c’est frais, sympathique, bien filé.

Princes de la pègre, Douglas Hulick (L’Atalante, 2012)