Rencontre avec Gaeria (Iluvendan I)

Rencontre avec Gaeria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin

Rencontre avec Gaeria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin

Je surveille avec assiduité l’actualité des éditions de l’Homme sans nom, mais je dois avouer que le tome initial d’Iluvendan est le premier roman que je lis de cette maison. Je crois bien que c’est la couverture qui m’a décidée à acquérir ce livre – couverture illustrée par Alexandre Dainche, qui a aussi dessiné celle de l’Enfant Meredhian, roman publié par l’Homme sans nom que j’ai acheté pour la même raison.

Rencontre avec Gaeria m’a… non, pas déplu, mais pas non plus transportée (d’autant plus que je ne m’attendais pas à ce que ce roman soit plutôt destiné à la jeunesse). Et pourtant, je sens que je m’attellerai rapidement le second tome.

Trois jeunes provinciaux, les jumeaux Klaod et Fëasil et leur amie Imenel, se rendent à Iluvendan, la magnifique capitale de leur pays, pour poursuivre leurs études. Klaod entre dans l’armée, Fëasil souhaite maîtriser l’art magique de la Gravure et Imenel s’engage dans la voie des Acrombes, clan des acrobates, des espions et des voleurs. Dans un univers régi par la consommation permanente du Iolthän, un cristal fournissant différentes sortes d’énergie, le Sénat d’Iluvendan choisit d’entrer en guerre contre son voisin, El-Menin, pour pallier une possible pénurie de sa ressource première. Klaod est envoyé au front, tandis que Fëasil et Imenel s’engagent dans un mouvement de résistance et quittent la cité pour découvrir d’autres terres et d’autres manières d’utiliser le Iolthän.

Avant d’évoquer l’intrigue ou les personnages, je dois avouer que le style m’a posé pas mal de problèmes. Je l’ai trouvé de façon générale trop scolaire, ponctué de « Cependant » et de « Néanmoins », et de ce souci souvent présent de justifier le moindre comportement : les gardes regardent les héros ainsi car ils pensent sûrement que… ils ne dirent rien car untel risquerait de… et autres précautions de ce type qui donnent au récit une allure parfois trop rigide. C’est assez dommage, car l’univers imaginé se prêterait volontiers à des descriptions moins figées par cette manière d’écrire.

Passant outre cette remarque, je dois admettre que le début du roman m’a charmée… jusqu’à ce que nos trois héros, leurs examens passés, décident de visiter Iluvendan quartiers par quartiers, à la mode touristes contemplatifs. La cité inventée est extraordinaire à visiter, mais la manière dont sa découverte est amenée m’a assez ennuyée. Fort heureusement, l’intrigue s’engage ensuite véritablement, une fois les jeunes gens admis dans leurs universités respectives. Au final, en dépit de jolies inventions, de villes étonnantes et de ce mystérieux Iolthän qui est la source de bien des maux et de bien des questionnements, l’histoire est relativement classique, et les révélations finales sont assez cousues de fil blanc, basées sur une symbolique peu innovante. Les rebondissements ne sont pas très nombreux, l’action assez peu fréquente, les personnages voyageant beaucoup et parlant beaucoup. Les protagonistes centraux ne sont pas grandement fouillés, approchant les stéréotypes : le trio guerrier/voleuse/magicien, la figure du vieux maître-mage obtus et celle de la jeune aventurière belle, farouche et pleine de ressources… À l’exception de quelques figures plus surprenantes : les prêtres de Narg, petits bonhommes au langage loufoque, ou les centaures et leur pouvoir dont j’ai beaucoup aimé la mise en scène. Quant à nos trois héros, si j’ai trouvé Imenel et Fëasil souvent trop puérils, je reconnais que le personnage de Klaod, initialement le plus gamin des trois, évolue avec une belle justesse durant la guerre à laquelle il est mêlé.

Mais, baste ! J’aurais plein de reproches à faire à ce roman, mais je dois lui rendre justice : je l’ai trouvé foncièrement sympathique et suffisamment bien cadencé pour ne pas m’avoir lassée. Il n’a rien d’excellent ni de surprenant, mais il donne cependant envie de connaître la suite et de visiter plus amplement l’univers proposé par les deux auteurs.

Ce sera donc une conclusion mi-figue, mi-raisin. M’ayant quelque part autant déçu que Sanctuaire d’Alexandre Malagoli, je lui trouve cependant une mine plus fraîche, un petit côté bien à lui qui me donne envie de poursuivre ma découverte d’Iluvendan.

Rencontre avec Gaëria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin (Éditions de l’Homme sans nom, 2012)

Le Palais adamantin (Les Rois-dragons I)

Le Palais adamantin, Stephen Deas

Le Palais adamantin, Stephen Deas

Quand on vous dit qu’il doit toujours y avoir des dragons en fantasy… Sous une couverture qui rappelle bien des romans du même genre (le stéréotype du dragon/château/guerre de Forteresse draconis), Le Palais adamantin dissimule cependant de très bonnes surprises.

Dans un univers moyenâgeux-fantastique relativement classique, les hommes sont parvenus à dompter les dragons au moyen d’une drogue qu’ils leur administrent quotidiennement. Ils utilisent les « pauvres » bêtes comme moyens pratiques de transport, engins de guerre ou cadeaux de mariage, et chaque grand seigneur possède son aire remplie de dragons et de chevaliers aptes à les monter. Cependant, entre eux, les hommes se s’entendent pas : dirigés par un Orateur, les différents rois qui tiennent l’empire briguent tous le pouvoir suprême. Le prince Jehal, en particulier, entend bien faire disparaître tous les obstacles à son accession au trône. Empoisonneur de son père, assassin de sa maîtresse, la reine Aliphera, et amant de la rouée Zafir, la propre fille d’Aliphera, le jeune homme réussit à épouser la plus jeune fille de la reine Shezira, la première prétendante au rang d’Oratrice. En cadeau de noces, Shezira envoie à son nouveau gendre une dragonne parfaite d’une blancheur immaculée. Cependant, dans ce sac d’intrigues et de complots, le convoi de Shezira est attaqué, et la dragonne s’enfuit dans la confusion. Privée de sa drogue quotidienne, la créature retrouve peu à peu son intelligence reptilienne et décide de se venger des hommes qui ont soumis son peuple durant de longues années…

L’intrigue opposant les hommes aux dragons est finalement le pan qui m’a le moins intéressée. J’avais une impression de déjà-vu, et les scènes de dragons surpuissants acculant les faibles hommes m’ont paru un peu ternes par rapport aux conspirations menées au palais adamantin. Les différents pans de l’histoire promettent cependant tous beaucoup : le roman est bien agencé, bien rythmé et scandé par des révélations soudaines et des rebondissements efficaces. Il n’y a pas réellement de nouveauté, mais un bon style, des personnages hauts en couleur, de l’action en-veux-tu-en-voilà tiennent aisément le lecteur en haleine.

On pourra reprocher au roman, comme à tant d’autres œuvres de fantasy, de nous noyer sous un arbre généalogique touffu, entre les rois, les reines, les princes et princesses, les soldats, les alchimistes, les maîtres d’aire, les maréchaux ou les mercenaires – sans parler des dragons. Mais, assez vite, les personnages centraux se dégagent et réussissent à remettre de l’ordre dans cette population. Joliment portraiturés, Jehal et Zafir forment le cœur des « méchants », un duo d’amants diaboliques efficaces, dont l’attitude et les comportements n’ont pas été sans me rappeler le couple de Valmont et Merteuil. Ruses, trahisons, faux-semblants, comédies, mensonges sont l’apanage de ces deux larrons – et Jehal, bien que détestable au plus haut point, réussit à se rendre attachant. La maisonnée de la reine Shezira, a contrario, pourrait sembler bien sage… si l’on fermait les yeux sur l’absence de scrupules de la maîtresse de maison, sur les méthodes contestables de sa maréchale pour protéger sa supérieure, sur le caractère des trois princesses, franches, têtues et, pour l’une d’entre elles, à la limite de l’asociabilité. Bref, les protagonistes ne sont pas piqués des vers, évoluant dans un univers politique sans pitié.

Le monde imaginé en tant que tel, découvert à dos de dragon, offre quelques décors impressionnants, différentes villes splendides, grottes obscures et montagnes hostiles, et le lecteur-voyageur trouvera de quoi se régaler. Reste qu’une carte aurait vraiment été bienvenue…

Quelques jours après avoir refermé le roman, je ne le trouve plus aussi marquant qu’en l’ayant achevé. Mais il est fort bien mené, solide, plaisant, entraînant, et c’est peut-être cela qui m’a le plus surprise : la découverte d’un très bon roman de fantasy duquel je n’attendais rien.

 Le Palais adamantin, Stephen Deas (Flammarion, département Pygmalion, 2009)

La Cité des livres qui rêvent

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

Amoureux des livres et lecteurs insatiables, ce roman ne peut être que pour vous… Imaginez donc une cité entièrement consacrée aux bouquins, à la littérature, à la poésie, aux librairies et aux éditions, une cité où les princes se font enterrés avec leurs livres, où les écrivains lisent leurs dernières œuvres dans les tavernes chaque soir, où les étudiants s’évanouissent de bonheur en croisant leur poète préféré. Et vous n’en avez encore vu que la surface…

« Traduit du zamonien » par Walter Moers, La Cité des livres qui rêvent est un trésor d’inventivité. En le lisant, mille romans formidables mettant en scène des mondes merveilleux me sont revenus à l’esprit, à commencer par Abarat de Clive Barker (en deux tomes) et Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos, deux pavés de la littérature jeunesse dont je vous conseille chaudement la lecture. Ce bouquin est un peu du même tonneau : l’auteur lâche la bride à son imagination pour nous faire visiter un univers complètement délirant, où l’on s’éclaire à la méduse, où de vieux châteaux servent de système d’aération aux géants, où des livres vivants, des livres sanglants, des livres dangereux piègent le malheureux lecteur qui les ouvre. Au cœur de la Zamonie, au sommet de la Citadelle des Dragons, vit Hildegunst Taillemythes, notre narrateur, un jeune dragon de soixante-dix-sept printemps qui, comme tout dragon de son âge, a reçu une éducation distinguée en arts et littérature. Futur écrivain, filleul d’un célèbre auteur de traités d’horticulture, Hildegunst découvre un jour un manuscrit d’une perfection absolue : il décide d’en retrouver l’auteur pour se faire initier au grand art de la poésie et part donc à Bouquinbourg, cité entièrement dévolue au livre, où il sait que se cache son idole. Mais Hildegunst, dragonnet assez maladroit, touriste un peu balourd, se fait avoir, plonge tête baissée dans un complot inattendu et se retrouve vite en péril. Errant dans les rues de Bouquinbourg puis dans les catacombes labyrinthiques qui s’enfoncent sous la ville, il nous dépeint alors un univers étonnant, horrifique, désopilant et complètement givré.

Un roman de cette taille (et de ce poids) ne peut se savourer que lentement : j’avoue d’emblée qu’on peut parfois s’y ennuyer, car il y a dans ce bouquin tout un fatras de détails sur lesquels l’auteur prend un grand plaisir à s’appesantir. Le gavage des choux-fleurs, par exemple ! Mais voilà, l’œuvre est prenante : on se laisse assez facilement hypnotiser par l’univers abracadabrant de l’auteur (pardon, du traducteur en zamonien), avec ces dessins sympathiques (de Moers en personne) et ces petites notes qui s’entassent timidement au bas de quelques pages. À ce monde génial et complexe, se greffent une intrigue plutôt bien filée (en dépit de quelques révélations attendues) et des personnages fascinants, hilarants ou inquiétants. La vérité sur les Rongelivres fait sourire, des figures comme Clairdepluie ou le roi des Ombres impressionnent, les ancêtres des Suiffard sont tous plus frappés les uns que les autres… Et Hildegunst Taillemythes sait se rendre attachant – avec tous ses défauts, sa balourdise, sa lâcheté, son hypocondrie, tous les préjugés que sa jeunesse a imprimés dans sa tête et qui lui font commettre nombre d’impairs ; mais aussi avec ses qualités, sa jeune naïveté, son humour, son honnêteté, son érudition.

Et puis il y a aussi tous les livres inventés, qui sont comme de petites ficelles d’histoire jetées au milieu du long récit. Pour la plupart, ce ne sont que des titres cités au détour d’un paragraphe : Un village nommé Flocon de neige, Un pélican dans la pâte feuilletée, La Harpe cercueil, Un pivert dans le tonneau de cornichons… Des titres sans indication, sans résumé, qui nous invitent cependant à rêver des histoires qu’ils renferment. Nous trouvons aussi des livres plus longuement évoqués, dont des chapitres entiers sont résumés : Le Chevalier Ampule qui commence par cent pages sur l’entretien des lances ou Les Catacombes de Bouquinbourg de Colophonius Clairdepluie, résumé et cité à diverses reprises. Et il y a encore les hommages plus directs à notre littérature : l’évocation de mouvements artistiques rappelant ceux que nous connaissons (le dadaïsme, par exemple) ou, mieux, les anagrammes d’auteurs réputés. Goethe, Hölderlin, Balzac apparaissent ainsi si on remet bien les lettres dans l’ordre, et j’avoue ne pas avoir résolu toutes ces énigmes (Les solutions peuvent être trouvées sur Wikipédia ; c’est un peu de la triche, mais enfin…).

Si le roman traîne parfois la patte (la faute à ces auteurs qui commencent leurs œuvres par cent pages sur l’entretien des lances ou le gavage des choux !), il n’en est pas moins réussi. L’écriture en est fluide et drôle, et l’univers créé est merveilleux à découvrir. Je vous le conseille vivement, amateurs de livres et de mondes imaginaires, vous y trouverez un plaisir certain.

La Cité des livres qui rêvent, traduit du zamonien et illustré par Walter Moers (Panama, 2006)

Le Chien de guerre et la douleur du monde

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock

Michael Moorcock, connu pour ses antihéros remarquables à la tête desquels se dresse Elric de Melniboné, nous raconte ici la quête de von Bek, le Krieghund, un sombre capitaine de mercenaire dont le destin n’est pas sans rappeler celui de Faust.

Dans une Allemagne détruite par la guerre de Trente Ans, au cœur d’un monde qui semble toucher à sa fin, Ulrich von Bek en vient à ne plus croire en rien et, au lendemain d’un énième massacre, abandonne ses hommes et fuit. Il cavale jusqu’à la profonde forêt de Thuringe, « frontière entre la Terre et l’enfer », et y découvre un adorable petit château où il décide de se reposer quelque temps. La demeure, malheureusement, appartient à Lucifer en personne. L’Ange Déchu reçoit von Bek dans sa bibliothèque pour lui proposer un pacte : en échange de son âme damnée, le mercenaire devra lui rapporter le remède à la douleur du monde – le Saint-Graal. Ni une, ni deux, von Bek accepte et traverse l’Europe réelle et surnaturelle pour mettre la main sur ce trésor légendaire.

À l’instar d’une partie du cycle d’Elric, que j’ai eu l’occasion de lire, le roman souffre de son vieillissement. Dans cette petite œuvre de deux cents pages, les raccourcis sont fréquents : un regard conduit à l’amour le plus fou, un sourire scelle l’amitié la plus fidèle et un bref dialogue fait naître une haine horriblement tenace entre deux personnages qui ne s’étaient encore jamais parlé. Le voyage de von Bek est également rapporté à toute allure, après une longue introduction et en dehors de quelques scènes bien plus développées. J’aurais parfois aimé que l’auteur s’arrête davantage dans l’un des pays qu’il n’évoque qu’en passant et qu’il s’attarde un peu moins dans le château de Thuringe ; et le style de Moorcock se révèle parfois un peu trop expéditif à mon goût.

Cependant, l’œuvre est plaisante. L’imaginaire de notre auteur est foisonnant, et le voyage de von Bek propre à nous le prouver. Nous visitons des pays réels déchirés par une guerre absolument hideuse, massacres et tueries s’accumulant dans un paysage de plus en plus apocalyptique, en phase avec l’évolution du roman. Nous basculons parfois dans la Mittelmarch, un monde parallèle à notre Terre, où les saisons sont inversées et où on trouve des pays et des êtres épatants : des ermites farfelus, des guerriers jaillis de l’enfer, d’effroyables aigles géants, un dragon, des démons, un génie dans une bouteille… et une volière extraordinaire laissée à l’abandon. Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer aussi le personnage de Philander Groot, un curieux ermite-magicien amateur de mode française. Sans parler de toutes les références historiques et littéraires que revisite l’ouvrage : la quête du Graal, le pacte avec le diable, les légendes évoquant la fin du monde…

C’est au final une petite pièce fort appréciable que nous sert encore Moorcock. Si le cycle d’Elric ne m’avait pas toujours été convaincue, j’avais été frappée par l’imagination de l’auteur, les paysages et les nations étonnantes qu’il instaurait et ses personnages parfois grandioses ; j’ai eu plaisir à redécouvrir ces différents aspects dans le bref Chien de guerre et la douleur du monde.

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock (Pocket, 2000)