Filles à papa (Dad I)

Filles à papa, Nob

Filles à papa, Nob

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de critiquer une bande-dessinée. Première fois que je m’attelle à cet exercice… Mais enfin, avant même de lire le premier tome de Dad, je me sentais prête à en parler, touchée par la présentation que m’en avait faite la personne qui me l’a conseillé.

J’avais déjà croisé Dad en librairie, puis j’en avais vu quelques critiques plutôt positives de ci de là. Mais je n’avais pas vraiment eu loisir de la feuilleter… D’autant plus que je ne lis généralement les bandes-dessinées que lorsqu’on me les jette entre les mains.

Alors, Dad, c’est à première vue une histoire bien sympathique. On suit notre héros, « Dad. Juste Dad », un père de famille qui a raté sa carrière d’acteur et ses quatre histoires de couple, et se retrouve à élever ses (pestes de) filles en vivant de la pension alimentaire versée par sa première épouse (ainsi que nous l’apprend le premier tome). D’historiette en historiette, Dad devra donc composer avec ses quatre amours de filles, Panda une future avocate au sale caractère, Ondine qui ne pense qu’aux garçons et se teint les cheveux en rose, Roxane la sportive du lot, et Bébérénice encore en poussette. Il faudra nourrir ce petit monde, faire les courses, essuyer les mauvais regards des mères de famille à la sortie de l’école, emmener la plus petite au parc, surveiller les petits copains de la puinée, trouver un job… Tout un programme que le pauvre Dad peine à tenir, poursuivi par tout un tas de tracas de santé, le torticolis, la fatigue, les moustiques… D’autant plus que, malheureusement pour lui, ses filles sont loin d’être des anges et lui mènent la vie dure.

On va ainsi accompagner Dad au quotidien. Harcelé par ses filles, il gérera son stress en dévorant tout ce qu’il lui passe sous la main, mais trouvera parfois quelques instants pour nous faire profiter de quelques souvenirs du temps où il n’avait pas encore les cheveux gris. Les blagues se succèdent alors, entre ses inquiétudes vis à vis de ses filles et les bêtises qu’accumulent les quatre espiègles demoiselles, moqueuses, sournoises, impitoyables si elles veulent – et adorables quand elles le souhaitent. On rit, ou à défaut on sourit : sans être une franche rigolade, la bande-dessinée m’a vraiment semblé sympathique, mettant en scène tous les déboires de ce pauvre père de famille, et toutes les facéties des jeunes filles. On se moque de l’âge du paternel, de son ventre, de sa maladresse aux jeux-vidéo, de sa peur des maladies… Mais, au delà de la rigolade, la BD est aussi pleine de tendresse.

Et c’est à partir de là qu’on peut parler de l’autre émotion qui se dégage de ce livre : sous les gags, il y a une sorte de mélancolie sous-jacente. Nostalgie qu’on repère dans les souvenirs ressassés par Dad, lorsque ses filles étaient petites et lui-même plus brun, plus mince, destiné à devenir un acteur connu. Et aussi difficultés de la vie évoquées entre deux : la complexité de retrouver un travail digne de ce nom, le souci constant de plaire à ses filles, de s’occuper d’elles aussi bien que possible en étant seul à la maison, seul à s’inquiéter pour elles. Parce qu’il y a une grande absence dans ce livre, c’est celle des mères – on croisera brièvement celle de l’aînée, mais rien n’est dévoilé sur les trois autres.

Sous la rigolade, il y a donc cette autre dimension, ce côté « dures réalités de la vie » que rencontre ce père qui cache ses angoisses sous les clowneries. Et le portrait de famille en devient tout à la fois drôle, malicieux, touchant et réaliste. Dad, certes, ça prête à rire mais ça vous raconte aussi quelque chose de plus grave entre les blagues. Quelque part, cette situation de monoparentalité, de même que les graphismes, m’ont rappelé Lou ! de Julien Neel, qui nous raconte également avec beaucoup de sensibilité l’adolescence d’une jeune fille élevée par une mère célibataire et fantasque. Sauf qu’ici, dans Dad, Nob cède la parole au père, prenant à contrepied l’archétype de la femme au foyer.

Niveau graphismes, de mon point de vue de novice, j’ai trouvé ça coloré et charmant, un trait dynamique et amusant, fourmillant de détails (j’adore la piscine à balles qui nous semble gigantesque). Et comme j’apprécie énormément les pages de garde fourre-tout, ça tombait bien.

Bref, j’avais envie de vous recommander Dad, parce que cette bande-dessinée m’a mise de bonne humeur et qu’elle se révèle plus profonde qu’elle n’y paraît de prime abord. C’est le joli portrait d’une famille rapiécée, tout à la fois drôle et délicat.

Filles à papa, Nob (Dupuis, 2015)

Le Pacte de la voleuse (Widdershins I)

Le Pacte de la voleuse, Ari Marmell

Le Pacte de la voleuse, Ari Marmell

Troisième né des jeunes éditions Lumen, Le Pacte de la voleuse m’intriguait depuis un bon moment. Pour tout avouer, la couverture, première et quatrième confondues, ne m’inspiraient pas un sentiment très exaltant, mais j’avais envie de découvrir le travail de cette nouvelle maison d’éditions dédiée à l’imaginaire.

Nous voici donc en compagnie de Widdershins – qu’est-ce que c’est que ce nom, sacrebleu –, une jeune voleuse talentueuse, mignonne et culottée, qui fut autrefois une orpheline chapardeuse puis la protégée d’un riche aristocrate, avant de déchoir brutalement. La particularité de la donzelle est de servir d’asile à un dieu un peu grognon et souvent moqueur, Olgun, qui favorise sa chance et l’aide à commettre ses méfaits. Alternant épisodes du passé et faits actuels d’une manière très lockelamoresque, le roman nous raconte comment Widdershins en est arrivée à devenir ce qu’elle est et la plonge dans une intrigue mêlant querelles religieuses, cambriolages périlleux, complots et meurtres. On a donc de quoi s’occuper.

Ne mentons pas, j’avoue avoir trouvé cette lecture agréable. Le style de l’auteur, parfois ampoulé, reste cependant vivant et sympathique tout au long du livre, et le rythme est bien géré. On s’amuse, on rit un peu à certaines situations, on attend de savoir la suite… Bref, ça fonctionne. Et puis l’ensemble est énergique, je ne me suis aucunement ennuyée.

Reste que ça n’a rien de follement original. L’univers mis en place ne décolle pas vraiment, on reste en terrain connu, entre aristocratie, polythéisme et une guilde de voleurs comme on en a vu passer dans tout un tas d’autres romans et jeux-vidéo du même genre. Il y a quelques petites touches plus intéressantes, cela dit : le système des dieux protecteurs des grandes familles, qui influent sur leur fortune, le Dieu voilé et sa malédiction, le principe du Seigneur voilé… Le tout nous offre une cité vivante, oui, mais assez peu différente de celles que l’on a pu croiser dans d’autres romans, avec ses gardes toujours sur le qui-vive, ses bas-fonds, ses auberges et ses places de marché, ses baaaaals de la noblesse (j’ai beau dire, j’adore les mises en scène de bals et de festivités).

Le plus gros souci de cet ouvrage, finalement, me semble surtout être son héroïne. Elle a tout pour plaire, cette miss, au point que c’en est exaspérant. Certains aspects de sa personnalité m’ont plu, son énergie infatigable en particulier, sa manière de parler à Olgun à voix haute sans se soucier des regards de travers qu’on lui jette… Mais voilà, elle est talentueuse, elle est belle, elle a toujours raison et on lui donne toujours raison… sans parler de sa chance insolente qui la rend si sûre d’elle – et du fait qu’elle a tellement souffert. Ce n’est pas vraiment l’accumulation de ces qualités qui me gênent, mais plutôt leur mise en scène – qui fait que ses amis comme ses ennemis se définissent presque toujours par rapport à elle et n’ont guère de consistance en dehors de leur relation avec elle. Prenez Bouniard, par exemple (encore un nom de ces noms merveilleux…), l’archétype du jeune policier qui veut tout faire pour arrêter cette dangereuse criminelle et passe ses nuits à penser à elle…

Mais baste, on passe tout de même un bon moment, même si j’ai très vite deviné la solution de plusieurs énigmes du roman (l’identité du Seigneur voilé, quelle surprise…). Je n’attendais pas plus de ce récit, quelque part, et j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire. Car on ne s’ennuie pas, on s’amuse même plutôt bien et c’est tout ce que je demandais en ouvrant ce livre.

Le Pacte de la voleuse, Ami Marmell (Lumen, 2014)

Dernière fenêtre sur l’aurore

Dernière fenêtre sur l'aurore, David Coulon

Dernière fenêtre sur l’aurore, David Coulon

Merci aux éditions Actusf et à l’équipe de Babelio pour m’avoir permis de découvrir ce roman !

J’ai un maudit syndrome quatrième de couverture, qui me fait toujours lire le résumé du bouquin avant de pouvoir m’y plonger. Au risque, parfois, d’en savoir trop sur l’histoire à venir et de me gâcher une partie du suspense. Bien m’a pris, cependant, d’ignorer la quatrième de ce roman-ci, cette Dernière fenêtre sur l’aurore qui venait d’atterrir dans ma boîte aux lettres. Sans connaître l’auteur, sans connaître l’intrigue, faisant totalement confiance à un éditeur que j’apprécie beaucoup, je me suis lancée sans a priori dans ma lecture.

Ça a été relativement bref. Le polar compte deux cents cinquante pages et sait où il va. J’avoue que j’ai été un instant sceptique (premier polar d’une collection dédiée à l’imaginaire, auteur inconnu, hum-hum…). Et puis c’est vite passé : car il y a un style, une vivacité, dans cette écriture. Phrases brèves voire averbales, propositions courtes saccadées par des virgules. Alternance des narrateurs, la première personne du singulier remplaçant brutalement la troisième en chemin. Et désordre dans le récit, les fragments des souvenirs de Bernard Longbey sciant l’intrigue policière.

Après m’être adaptée au style, me voilà plongée dans l’histoire. Les bons polars se lisent à toute allure, me semble-t-il… Bref, nous suivons Bernard Longbey qui est loin d’être l’homme le plus joyeux du monde. Bernard travaille à la brigade des mineurs d’une ville ironiquement nommée Bois-Joli, il a perdu sa femme et sa fille quelques années plus tôt, il sombre peu à peu dans un noir désespoir. Un beau jour, il débarque sur une scène de crime qui ne le regarde en rien : Aurore, une belle et jeune étudiante, a été égorgée dans son studio. Assez facilement, Longbey s’immisce dans l’enquête de son collègue Bellec et commence même à mener des investigations parallèles. Et ses réflexions personnelles, ses dialogues intérieurs, ses souvenirs morcelés (fictifs ou véritables ? On ne sait parfois plus) accompagnent une histoire extrêmement sombre.

Aucun temps mort, comme je l’indiquais plus tôt. Le roman happe, pas moyen de le dire autrement. Le portrait de Bernard est psychologiquement fin et très fort, sa descente aux Enfers suit les différentes étapes d’une enquête aux nombreux rebondissements. Les révélations sont foison… dispensées par miettes tout au long du récit, faisant deviner des choses au détour d’une phrase avec l’air de ne pas y toucher, nous invitant à nous poser quantités de questions pour recomposer la vérité. Et bon sang, ça marche diablement bien !

Cela dit, que les âmes fragiles s’abstinent. Dernière fenêtre sur l’aurore est sinistre et macabre à souhait, et c’est là que j’ai croisé mes premières difficultés de lecture. Je n’avais pas envie, mais pas du tout envie, à l’instant où je me suis penchée sur ce roman, d’une histoire sordide et sanglante… J’ai été assez bien servie en la matière. Aussi excellent que soit le roman par ailleurs, je n’avais juste pas la tête à ça au moment de ma lecture. Mais, sur ce point, le roman n’y est pour rien, il n’y a que mon humeur à blâmer.

J’aurais cependant des reproches plus constructifs à énoncer. Tout d’abord une certaine frustration sur le suivi de l’enquête principale. On en revient toujours à Aurore mais on passe par tant de chemins détournés, d’intrigues différentes qui se croisent et s’entremêlent, que cette pauvre Aurore m’a semblé plutôt terne. Et finalement son histoire se résout un peu entre deux, à la va-vite, au milieu d’autres révélations bien plus importantes, comme si son meurtre n’était qu’un effet collatéral. De plus, j’avais deviné à mi-parcours la résolution finale, ce qui gâte toujours une partie du suspense.

Enfin, ce qui m’a vraiment déplu, c’est l’épilogue. Un surplus, à mon sens, un manque de subtilité dans un roman qui est pourtant loin d’en être dépourvu.

En dépit de ces quelques anicroches, David Coulon nous livre cependant un premier polar féroce et prenant. Je ne peux encore que remercier l’auteur et les éditions Actusf de ce travail et souhaiter bon vent aux Hélios noirs.

Dernière fenêtre sur l’aurore, David Coulon (Actusf, 2015 ; coll. Hélios)

L’Archange du chaos

L'Archange du chaos, Dominique Sylvain

L’Archange du chaos, Dominique Sylvain

Grand merci aux éditions Viviane Hamy et à Babelio pour m’avoir donné l’occasion de découvrir ce roman !

Pour ma première critique de polar, j’avoue être un peu stressée. S’il me semble facile de critiquer un roman d’imaginaire, parce que je possède un bagage culturel suffisant pour faire des rapprochements et des comparaisons avec d’autres œuvres et que je suis suffisamment familiarisée avec ce genre, j’avoue ne pas avoir la même facilité avec un roman policier. Pourtant, j’en lis… mais il m’arrive de délaisser le genre pendant plusieurs mois, voire une ou deux années. Et cela faisait bien six mois que je n’en avais pas lu.

Mais il s’agissait du dernier Dominique Sylvain, et je n’allais pas rater cette occasion.

Dans la maison de mon enfance, il existe une étagère noire sur laquelle s’alignent quantités de polars : on y trouve entre autres tous les Vargas et tous les Sylvain, sagement installés à leur place. Alors, quand j’eus épuisé le stock de Vargas, on me mit entre les mains un Sylvain en m’assurant : « Tu vas voir, ça va te plaire. » (Il s’agissait de L’Absence de l’ogre et, oui, ça m’a plu.)

Bref, il y a dans la poignée de Dominique Sylvain que j’ai lus une énergie de style et d’action, une galerie vivante et attachante de portraits, une actualité tant dans le décor que dans les thèmes abordés, qui me parlent. J’attendais, avec L’Archange du chaos, de naviguer en eaux connues.

En partie, oui : le style est excellent, l’action bien menée, le rythme haletant. De l’enquête rodée avec un suspense qui nous pousse à tourner encore et encore les pages pour découvrir qui. Tout commence par un meurtre horrible auquel l’auteure nous fait en partie assister, et par la découverte d’un cadavre torturé. Tout commence aussi par la présentation d’une brigade de police qui ne brille pas par sa grande forme. Le commandant Carat, nouveau-venu sous la plume de Dominique Sylvain, essaie tant bien que mal de recoller les morceaux d’une équipe dont l’un des membres a été envoyé en cure de désintoxication, un autre cherche à obtenir d’urgence une mutation et une dernière, protégée de la divisionnaire, fait ses premiers pas dans la Criminelle.

L’enquête est vraiment bien filée, les soupçons se portent d’un suspect à l’autre tandis qu’on déterre des secrets, qu’on découvre de nouveaux indices, petit bout par petit bout, et qu’on s’égare dans des fausses pistes. Plus encore que le tueur, dont la personnalité ne m’a que moyennement intéressée et dont l’histoire m’a semblé pousser comme une mauvaise herbe dans le dernier quart du roman, ce sont les autres personnages qui portent le récit. Des portraits de maître, il y en a à foison ici – à la tête desquels on trouvera Franka Kehlmann, la petite nouvelle, une belle jeune femme acharnée à l’histoire déchirée, sœur d’un livreur de pizza à l’âme de grand artiste et fille d’un père célèbre historien à la sinistre spécialisation. On se délectera aussi de toutes les autres mines croquées avec talent : Bergerin le « Viking en mal de pillage », le si rancunier Colin Mansour, Louis Bagneux la « star du prétoire »… – et Carat, la tête pensante de l’équipe qui ne m’a cependant pas autant fascinée que je l’aurais voulu. Mais passons. Tous ces protagonistes sont épatants.

Il me faut juste exprimer un regret, car les romans de Dominique Sylvain que j’avais déjà lus mettaient en scène Lola Jost et Ingrid Diesel – un duo aussi comique qu’efficace. Ici, en contraste, tout est très sombre. Parfois, une ou deux blagues en passant, mais les personnages traînent tous derrière eux de sacrés passifs, enfances difficiles, alcoolisme, veuvage, accident, problèmes psychologiques… J’avais l’habitude de sourire davantage en lisant un Sylvain.

Et enfin j’ai été gêné par la fin – une sorte de double fin. J’avais l’impression que ça n’en finissait pas… que tout s’accumulait, que rien ne souriait…

Mais le polar valait le détour. Rien que pour passer quelques jours à ne pas lâcher ce bouquin, à en parcourir une ou deux pages juste avant de partir au boulot, juste avant de dîner, juste le temps que le train s’arrête en gare – car le suspense vous tient (presque) jusqu’à la fin. C’est un bon roman policier, ce n’est juste pas, pour moi, le meilleur roman de Dominique Sylvain.

L’Archange du chaos, Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 2015)

Le Corbeau et la torche (La Voix de l’empereur I)

Le Corbeau et la torche, Nabil Ouali

Le Corbeau et la torche, Nabil Ouali

C’est tout d’abord la sobre, belle et classieuse couverture de ce roman qui m’a attirée. Après avoir entraperçu cet élégant ouvrage sur les tables d’une librairie, j’ai eu la chance de rencontrer l’auteur au dernier Salon fantastique et je n’ai pas hésité, alors, à m’approprier Le Corbeau et la torche.

Sachez tout d’abord que la critique est en retard : j’ai si bien dévoré le roman au sortir du salon (commencé samedi, fini lundi) que je me suis retrouvée avec une lecture finie et un article à faire dans un moment où je n’avais pas le temps de m’atteler au second. Je ferai de mon mieux pour vous traduire tous les excellents sentiments que j’ai à l’égard de cet ouvrage.

Car, oui, ce fut une belle, très belle surprise ! J’en ai déjà parlé dans quelques articles précédents, j’ai beaucoup d’admiration pour les éditions Mnémos mais il m’arrive plus d’une fois de ne pas apprécier l’un de leurs ouvrages. Cela ne m’empêche pas, cependant, d’acheter toujours leurs nouveautés… Après un Mordred apprécié, un Sang que l’on verse au goût plutôt amer et un Bâtard de Kosigan que j’avais tout simplement adoré, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Nabil Ouali m’avait un peu présenté son univers, j’avais parcouru la quatrième de couverture sans vraiment me focaliser sur ce qu’elle disait et j’avais admiré la belle carte couleur sépia qui ouvrait le roman. J’avais plongé tête la première… et ce fut génial.

Car j’aime la fantasy classique, les romans qui n’endorment pas, les écritures soignées et les personnages attachants. Et il y a tout cela ici. J’aime aussi la poésie versifiée, les secrets et complots de Cour, et tout un tas d’autres éléments dont ce roman regorge. L’histoire nous conte trois garçons qui, d’une manière ou d’une autre, en viennent à approcher le prince de leur pays, Elin. Frimas, enfant du froid, devient garde du corps royal et se retrouve empêtré dans les intrigues des courtisans tenus par la religion. Ravel, jeune paladin à la solde du clergé, part pour des contrées de montagne et de neige à la poursuite d’un traître à la couronne. Glawol, ce cher Glawol, essaye de se tailler une place de choix dans le schéma politique du pays pour dénoncer les abus de la religion qui manipule les puissants. Et on ne sent, dans ce premier tome, que les prémices d’un scénario bien plus abouti qui devrait se développer avec brio dans les tomes suivants.

Certes, des râleurs pourraient prétendre que ce roman ne s’écarte que timidement du droit chemin. Un empire en faillite, des religieux avides de pouvoir, pléthore de rôles classiques, paladin, troubadour, aubergiste, fille de joie et… qu’importe ! Car il y a ici une énergie inhérente au roman qui donne à toute cette fantasy déjà connue un petit air printanier, un brin de nouveauté : nous lisons, nous sommes entraînés, nous reconnaissons bien des paysages déjà parcourus, mais qu’importe. Car le roman est solide, élégant, et j’ai passé un moment véritablement passionnant en sa compagnie. Les personnages, en particulier, nous apportent plein de sentiments. Glawol, que tout un chacun finira par apprécier, est par exemple une figure extrêmement attachante, un jeune clerc plein d’arrogance, de connaissance et d’intelligence qui n’en est pas moins très humain, curieux, souvent agaçant, plein d’humour, mais aussi peureux et ridicule quand il doit l’être.

J’ai donc été enchantée… à un ou deux détails près. Quelques scènes m’ont semblé justement « un peu trop classiques », comme plaquées parce qu’elles vont bien dans un roman de fantasy, et elles ajoutent quelques fausses notes dans un ouvrage que je trouve malgré tout, je le dis encore, très réussi. Enfin, le seul véritable reproche que j’aurais à exprimer concerne le nombre assez conséquent de fautes de typographie. Je sais que beaucoup de personnes considèrent que ce n’est pas bien grave de mal placer une virgule ou d’oublier un point, mais je ne peux malheureusement pas m’empêcher d’être gênée dans ma lecture lorsque je croise un alinéa trop long, une virgule manquante ou un saut de ligne à la mauvaise place. Je pinaille peut-être mais je trouve dommage qu’un ouvrage de cette qualité, qui plus est un objet aussi soigné, comporte un tel nombre d’erreurs typographiques.

Mis à part ce dernier point, c’est un excellent premier roman. J’attends déjà la suite avec impatience et regrette de m’être lancée si précipitamment dans la lecture de cette passionnante nouveauté…

Le Corbeau et la torche, Nabil Ouali (Mnémos, 2014)

Une nouvelle venue à la confiserie !

La confiserie est ravie de vous annoncer l’arrivée sur son blog d’une nouvelle chroniqueuse, Bergamote !

Bergamote a rencontré Miss Violette lors de la soirée de lancement des fameux Outrepasseurs et a très gentiment accepté de rejoindre notre antre rempli de bouquins, de tasses de thé et de berlingots. Mordue de lecture, elle a suivi des études de traduction et rêve de se faire un nom dans la traduction littéraire ; en attendant, elle dévore tous les livres qui lui tombent sous la main.

Bienvenue à elle, en tout cas !

Notre-Dame des loups

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas

Au cœur des éditions Mnémos, Adrien Tomas commence à avoir sa petite réputation. N’ayant pas le temps de m’atteler à l’énorme pavé qu’est La Geste du sixième royaume, le premier roman de cet auteur, je me suis décidée à le découvrir au travers de Notre-Dame des loups, un roman beaucoup moins conséquent dont le synopsis m’intriguait.

Mi-XIXème siècle, entre bois hostiles et bourrasques enneigées, nous suivons une troupe de Veneurs sans scrupule, qui traquent un gibier bien singulier : les wendigos – ou loups-garous – engeance débarquée d’Europe pour infester les forêts américaines. Armés de munitions d’argent, les sinistres chasseurs s’enfoncent dans la forêt blanche pour débusquer Notre-Dame des loups, reine des lycanthropes, et éradiquer ainsi ce peuple monstrueux. Les uns après les autres, ils se cèdent la parole pour rapporter les étapes de la chasse et ajouter à la narration de la traque leur propre histoire – souvent chargée de deuil, de déception, de destruction.

Le thème du loup-garou m’a toujours intriguée, alors que les vampires par exemple ne m’ont jamais vraiment intéressée, et j’ai eu d’autant plus de plaisir à découvrir cette œuvre assez atypique. Entre fantastique, horreur et un rien de western, avec une miette de polar en prime, Notre-Dame des loups sait se rendre étonnant. Au fil des pages, l’ambiance s’installe efficacement : avancée dans le froid et sous la neige, repas froid avalé en vitesse, calme des grands bois hantés par les loups, perception d’un danger toujours latent, de plus en plus prononcé tandis que la nuit tombe… Nous participons pleinement à la traque, dépeinte par toute une série de narrateurs première personne. L’atmosphère inquiétante et hivernale est réussie et immersive.

La construction du récit est à mon sens une autre des belles trouvailles de cet ouvrage – même si j’émettrai quelques réserves sur ce point dans la suite de ma critique. L’enchaînement des points de vue des différents traqueurs nous permet d’avancer dans le récit sans jamais nous ennuyer, dans l’attente de découvrir une nouvelle histoire, une nouvelle personnalité, et même un nouveau langage – car chaque protagoniste a sa manière de dire les choses et d’analyser la situation. Alors qu’Arlington, ancien journaliste, prendra le temps de poser le décor, le jeune Billy aura un langage beaucoup plus grossier et vivant, tandis que le cultivé Würm parlera avec une élégante distinction. Et chaque personnage a ses raisons bien à lui d’intégrer la troupe, qu’il ne nous dévoile entièrement qu’à son tour de parole.

Il y a donc toute une ambiance et toute une toile d’intrigues à déguster, dans ce petit roman bien riche, à l’écriture soignée et aux références historico-littéraires multiples. Nous reviennent en tête les différentes bêtes anthropophages qui ont battu nos campagnes (la bête du Gévaudan étant explicitement citée), les récits liés aux lycanthropes et à leur phobie de l’argent, à leur métamorphose nocturne, à la hiérarchie de leur meute ; et, dans un tout autre registre, les western où une horde de cow-boys dépenaillés poursuivent des brigands sans foi ni loi, ainsi que les différents mythes liés aux chasses éternelles et mystérieuses. Peu de pages, une seule traque, et pourtant tout un paquet de références qui me rattrapent à la volée des alinéas.

Mais des choses ratent, mine de rien. Comme plusieurs romans édités chez Mnémos (je songe aux livres de Justine Niogret), Notre-Dame des loups est – trop – court. Tout allait bien jusqu’à ce que l’auteur se précipite, soucieux de terminer son roman en moins de deux cents pages, et la fin m’a parue trop hâtive, trop ramassée. Ce n’est pas la longueur du livre qui me dérange, non, ça n’a même rien à voir avec ce que je veux exprimer ici. Mais la conclusion m’a semblé cinglante, une résolution brutale en un épilogue à rebondissements vaguement inattendus, qui trouve bizarrement sa place dans un roman où l’on s’était confortablement installé. La traque s’achevait, oui, il fallait bien en arriver à la confrontation avec la Dame, mais les trois dernières pages-guillotine m’ont laissée sur ma faim.

Il y a aussi quelque chose qui m’a gênée au niveau de la construction du roman. Si j’ai beaucoup apprécié ce parcours narratif, qui nous fait aller d’un personnage à un autre pour nous faire découvrir toute la troupe histoire par histoire, les transitions si semblables entre un narrateur et un autre m’ont un peu gâché la surprise de l’intrigue. On a vite fait de comprendre ce qui clôturera chaque chapitre et, de ce point de vue-là, la table des matières est un beau moyen de se spoiler une part de l’histoire. Cet aspect du bouquin n’a pas fonctionné avec moi – et difficile d’en dire plus sans dévoiler un pan important de l’affaire. Bref, si l’idée de la traque m’a plu, la partie devinable de son avancement ne m’a pas pleinement convaincue.

Cependant, l’ouvrage m’a intriguée et j’ai joué le jeu jusqu’à l’avant-dernier chapitre, savourant les nuits glaciales emplies d’yeux jaunes et la pénible traversée des bois, rythmée par les détonations des balles d’argent. Si toute l’évolution de l’intrigue ne m’a pas entièrement satisfaite, j’ai cependant bien envie de me lancer, enfin, dans la longue lecture de La Geste du sixième royaume.

Notre-Dame des loups, Adrien Tomas (Mnémos, 2014)

La Voie de la colère (Le Livre et l’épée I)

La Voie de la colère, Antoine Rouaud

La Voie de la colère, Antoine Rouaud

Dans la sphère bragelonienne, La Voie de la colère avait fait assez de tapage à sa sortie pour que je me promette de m’y atteler un jour ou l’autre. Entre temps, j’avais lu, au milieu de quelques éloges, plusieurs critiques négatives et je m’attendais à être davantage déçue qu’enthousiasmée. Débutant ma lecture avec un a priori négatif, j’ai finalement trouvé plaisir à ce roman, même si je suis loin d’avoir été conquise.

Ce livre nous raconte donc une histoire avant de… nous la raconter à nouveau. Tout commence avec Dun-Cadal, un vieux général au passé héroïque qui pleure son ancien empereur renversé par une jeune république. Oublié de tous, le soldat dépressif passe ses journées à boire, jusqu’à ce que Viola, une jeune historienne têtue, le retrouve pour l’interroger sur l’épée de l’empereur, une précieuse antiquité qui a disparu à la chute de l’empire. Comme un coup de pied dans la fourmilière, la demande de Viola plonge Dun dans ses souvenirs : batailles, gloires d’antan, combats et rivalités, ainsi que la rencontre avec Grenouille, un mystérieux gamin hargneux que Dun éleva comme son fils et dont il chercha à faire le plus grand chevalier du monde. Mi-roman, la tendance s’inverse et c’est à présent Grenouille qui prend la parole pour nous rapporter ces mêmes souvenirs, mais de son point de vue. En parallèle, à l’époque « actuelle », Viola harcèle toujours Dun pour qu’il lui remettre l’épée impériale et celui-ci part sur les traces d’un assassin qui poursuit les conseillers de la république.

La construction du roman est assez complexe… et je l’ai trouvée à plus d’une reprise intéressante, et même originale. Le récit alterne généralement une scène du passé avec une scène du présent, et opère la transition de différentes façons : un simple saut de ligne, ou bien un enchaînement plus subtil, des flashbacks sous forme de citations qui envahissent peu à peu le présent ou un souvenir interrompu par les appels répétés d’un personnage actuel. Le procédé m’a intriguée, mais l’auteur en use malheureusement à tout-bout-de-champ. Son récit est émaillé d’italiques : paroles rapportées une fois, deux fois, dix fois, répétées dès que l’occasion se présente, des litanies que Dun et Grenouille rabâchent à chaque instant fort ou nostalgique du roman – c’est à dire tout le temps.

De plus, comme je l’ai précisé plus tôt, le roman est en deux parties : Dun et Grenouille rapportent la même histoire et, s’ils ne présentent pas toujours la même version des faits, ils ont tout de même passé la meilleure partie de leur vie ensemble. Une même bataille, un même discours (parfois mot pour mot) sera redécrit, et l’avancée du récit en souffrira. On pourra vite se lasser, même si l’intrigue qui se déroule dans le temps présent n’est heureusement, quant à elle, transcrite qu’une unique fois – à un rythme saccadé, continuellement interrompu par les souvenirs.

La lecture traîne donc la patte à plus d’une reprise dans ce livre, en dépit d’une intrigue qui est loin d’être dénuée d’intérêt – et qui promet d’être de plus en plus étoffée dans les tomes suivants. Le style est solide, les batailles impressionnantes, le roman adopte une allure souvent grandiose – évoquant la vengeance la plus tenace, la détermination la plus féroce. Mais, traités avec un sérieux inflexible, les personnages principaux évoluent peu : Dun reprend la figure du vieux soldat détruit qui garde en lui une flamme des anciens jours, une allure qui m’a un peu rappelé celle du Druss de David Gemmell. Quant à Grenouille, il vit enfermé dans sa vengeance et sa décision de devenir un chevalier hors pair, fermé à tout autre sentiment – hormis une romance trop mièvre pour un personnage aussi brutal. Bloqué sur ces deux portraits qui ne se développent guère, le roman nous brosse d’autres figures assez plates, amis, alliés et ennemis pas assez développés pour se distinguer ou personnages féminins absolument creux.

Dommage, dommage, car il y a des idées. Il y a une rigidité dans l’ouvrage, dans les caractères proposés et les thèmes abordés qui m’a fait un peu étouffer, et l’emboîtement des deux époques, des différentes scènes de souvenirs, m’a également ennuyée à plusieurs reprises. En même temps, je reconnais des qualités à l’ouvrage : le style et l’intrigue m’ont plu, ainsi que certains procédés de mise en scène que l’auteur répète malheureusement trop souvent pour les rendre plaisants.

La Voie de la colère, Antoine Rouaud (Bragelonne, 2013)

Rencontre avec Gaeria (Iluvendan I)

Rencontre avec Gaeria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin

Rencontre avec Gaeria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin

Je surveille avec assiduité l’actualité des éditions de l’Homme sans nom, mais je dois avouer que le tome initial d’Iluvendan est le premier roman que je lis de cette maison. Je crois bien que c’est la couverture qui m’a décidée à acquérir ce livre – couverture illustrée par Alexandre Dainche, qui a aussi dessiné celle de l’Enfant Meredhian, roman publié par l’Homme sans nom que j’ai acheté pour la même raison.

Rencontre avec Gaeria m’a… non, pas déplu, mais pas non plus transportée (d’autant plus que je ne m’attendais pas à ce que ce roman soit plutôt destiné à la jeunesse). Et pourtant, je sens que je m’attellerai rapidement le second tome.

Trois jeunes provinciaux, les jumeaux Klaod et Fëasil et leur amie Imenel, se rendent à Iluvendan, la magnifique capitale de leur pays, pour poursuivre leurs études. Klaod entre dans l’armée, Fëasil souhaite maîtriser l’art magique de la Gravure et Imenel s’engage dans la voie des Acrombes, clan des acrobates, des espions et des voleurs. Dans un univers régi par la consommation permanente du Iolthän, un cristal fournissant différentes sortes d’énergie, le Sénat d’Iluvendan choisit d’entrer en guerre contre son voisin, El-Menin, pour pallier une possible pénurie de sa ressource première. Klaod est envoyé au front, tandis que Fëasil et Imenel s’engagent dans un mouvement de résistance et quittent la cité pour découvrir d’autres terres et d’autres manières d’utiliser le Iolthän.

Avant d’évoquer l’intrigue ou les personnages, je dois avouer que le style m’a posé pas mal de problèmes. Je l’ai trouvé de façon générale trop scolaire, ponctué de « Cependant » et de « Néanmoins », et de ce souci souvent présent de justifier le moindre comportement : les gardes regardent les héros ainsi car ils pensent sûrement que… ils ne dirent rien car untel risquerait de… et autres précautions de ce type qui donnent au récit une allure parfois trop rigide. C’est assez dommage, car l’univers imaginé se prêterait volontiers à des descriptions moins figées par cette manière d’écrire.

Passant outre cette remarque, je dois admettre que le début du roman m’a charmée… jusqu’à ce que nos trois héros, leurs examens passés, décident de visiter Iluvendan quartiers par quartiers, à la mode touristes contemplatifs. La cité inventée est extraordinaire à visiter, mais la manière dont sa découverte est amenée m’a assez ennuyée. Fort heureusement, l’intrigue s’engage ensuite véritablement, une fois les jeunes gens admis dans leurs universités respectives. Au final, en dépit de jolies inventions, de villes étonnantes et de ce mystérieux Iolthän qui est la source de bien des maux et de bien des questionnements, l’histoire est relativement classique, et les révélations finales sont assez cousues de fil blanc, basées sur une symbolique peu innovante. Les rebondissements ne sont pas très nombreux, l’action assez peu fréquente, les personnages voyageant beaucoup et parlant beaucoup. Les protagonistes centraux ne sont pas grandement fouillés, approchant les stéréotypes : le trio guerrier/voleuse/magicien, la figure du vieux maître-mage obtus et celle de la jeune aventurière belle, farouche et pleine de ressources… À l’exception de quelques figures plus surprenantes : les prêtres de Narg, petits bonhommes au langage loufoque, ou les centaures et leur pouvoir dont j’ai beaucoup aimé la mise en scène. Quant à nos trois héros, si j’ai trouvé Imenel et Fëasil souvent trop puérils, je reconnais que le personnage de Klaod, initialement le plus gamin des trois, évolue avec une belle justesse durant la guerre à laquelle il est mêlé.

Mais, baste ! J’aurais plein de reproches à faire à ce roman, mais je dois lui rendre justice : je l’ai trouvé foncièrement sympathique et suffisamment bien cadencé pour ne pas m’avoir lassée. Il n’a rien d’excellent ni de surprenant, mais il donne cependant envie de connaître la suite et de visiter plus amplement l’univers proposé par les deux auteurs.

Ce sera donc une conclusion mi-figue, mi-raisin. M’ayant quelque part autant déçu que Sanctuaire d’Alexandre Malagoli, je lui trouve cependant une mine plus fraîche, un petit côté bien à lui qui me donne envie de poursuivre ma découverte d’Iluvendan.

Rencontre avec Gaëria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin (Éditions de l’Homme sans nom, 2012)

Le Palais adamantin (Les Rois-dragons I)

Le Palais adamantin, Stephen Deas

Le Palais adamantin, Stephen Deas

Quand on vous dit qu’il doit toujours y avoir des dragons en fantasy… Sous une couverture qui rappelle bien des romans du même genre (le stéréotype du dragon/château/guerre de Forteresse draconis), Le Palais adamantin dissimule cependant de très bonnes surprises.

Dans un univers moyenâgeux-fantastique relativement classique, les hommes sont parvenus à dompter les dragons au moyen d’une drogue qu’ils leur administrent quotidiennement. Ils utilisent les « pauvres » bêtes comme moyens pratiques de transport, engins de guerre ou cadeaux de mariage, et chaque grand seigneur possède son aire remplie de dragons et de chevaliers aptes à les monter. Cependant, entre eux, les hommes se s’entendent pas : dirigés par un Orateur, les différents rois qui tiennent l’empire briguent tous le pouvoir suprême. Le prince Jehal, en particulier, entend bien faire disparaître tous les obstacles à son accession au trône. Empoisonneur de son père, assassin de sa maîtresse, la reine Aliphera, et amant de la rouée Zafir, la propre fille d’Aliphera, le jeune homme réussit à épouser la plus jeune fille de la reine Shezira, la première prétendante au rang d’Oratrice. En cadeau de noces, Shezira envoie à son nouveau gendre une dragonne parfaite d’une blancheur immaculée. Cependant, dans ce sac d’intrigues et de complots, le convoi de Shezira est attaqué, et la dragonne s’enfuit dans la confusion. Privée de sa drogue quotidienne, la créature retrouve peu à peu son intelligence reptilienne et décide de se venger des hommes qui ont soumis son peuple durant de longues années…

L’intrigue opposant les hommes aux dragons est finalement le pan qui m’a le moins intéressée. J’avais une impression de déjà-vu, et les scènes de dragons surpuissants acculant les faibles hommes m’ont paru un peu ternes par rapport aux conspirations menées au palais adamantin. Les différents pans de l’histoire promettent cependant tous beaucoup : le roman est bien agencé, bien rythmé et scandé par des révélations soudaines et des rebondissements efficaces. Il n’y a pas réellement de nouveauté, mais un bon style, des personnages hauts en couleur, de l’action en-veux-tu-en-voilà tiennent aisément le lecteur en haleine.

On pourra reprocher au roman, comme à tant d’autres œuvres de fantasy, de nous noyer sous un arbre généalogique touffu, entre les rois, les reines, les princes et princesses, les soldats, les alchimistes, les maîtres d’aire, les maréchaux ou les mercenaires – sans parler des dragons. Mais, assez vite, les personnages centraux se dégagent et réussissent à remettre de l’ordre dans cette population. Joliment portraiturés, Jehal et Zafir forment le cœur des « méchants », un duo d’amants diaboliques efficaces, dont l’attitude et les comportements n’ont pas été sans me rappeler le couple de Valmont et Merteuil. Ruses, trahisons, faux-semblants, comédies, mensonges sont l’apanage de ces deux larrons – et Jehal, bien que détestable au plus haut point, réussit à se rendre attachant. La maisonnée de la reine Shezira, a contrario, pourrait sembler bien sage… si l’on fermait les yeux sur l’absence de scrupules de la maîtresse de maison, sur les méthodes contestables de sa maréchale pour protéger sa supérieure, sur le caractère des trois princesses, franches, têtues et, pour l’une d’entre elles, à la limite de l’asociabilité. Bref, les protagonistes ne sont pas piqués des vers, évoluant dans un univers politique sans pitié.

Le monde imaginé en tant que tel, découvert à dos de dragon, offre quelques décors impressionnants, différentes villes splendides, grottes obscures et montagnes hostiles, et le lecteur-voyageur trouvera de quoi se régaler. Reste qu’une carte aurait vraiment été bienvenue…

Quelques jours après avoir refermé le roman, je ne le trouve plus aussi marquant qu’en l’ayant achevé. Mais il est fort bien mené, solide, plaisant, entraînant, et c’est peut-être cela qui m’a le plus surprise : la découverte d’un très bon roman de fantasy duquel je n’attendais rien.

 Le Palais adamantin, Stephen Deas (Flammarion, département Pygmalion, 2009)