Le Bâtard de Kosigan

Le Bâtard de Kosigan. L'Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

« Du plus loin que je me souvienne, (mon père) m’a toujours appelé bâtard, et ça a d’ailleurs été également le cas des autres membres de ma famille, exception faite de ma mère…

Une espèce de deuxième prénom en quelque sorte.

Alors, quand l’exil a fait de moi un mercenaire et que tuer est devenu mon lot quotidien, j’ai choisi d’adopter cette insulte en tant que nom de guerre : le Bâtard de Kosigan. J’en aime la sonorité, l’impact qu’il peut avoir sur mes ennemis et, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à le regretter. »

J’ai mis pas mal de temps à l’obtenir, ce Bâtard de Kosigan, et je ne le regrette pas non plus. Comme la plupart des romans de Mnémos, le livre a bel aspect et couverture élégante. Et le résumé donne diablement envie de le parcourir.

Nous voilà plongés dans un roman de fantasy historique ! J’adore ce mélange de véritable passé et d’imaginaire, que certains auteurs savent faire mijoter avec brio (en particulier Guy Gavriel Kay avec sa géniale Tigane). Notre bouquin du moment s’ouvre en novembre 1339, alors qu’« il fait un froid de glace », dans une Champagne à la réalité politique retravaillée. La comtesse Catherine, par ailleurs princesse elfe, organise un grand tournoi dans la cité de Troyes, qui sera aussi l’occasion pour elle de choisir le futur époux – et donc le futur comte – de sa fille Solenne : Français et Bourguignons proposent chacun leur prétendant, afin de rafler la belle et le comté encore indépendant. Tandis que Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard du frère du duc de Bourgogne, chef d’un groupe de mercenaires, « Traître. Bonimenteur. Assassin. Homme à femmes. Détourneur de jeunes filles », profite de cette opportunité pour avancer ses propres pions, s’illustrer au combat, séduire les princesses, tromper les Français, échapper aux Bourguignons et déjouer les intrigues des Anglais.

Entre chaque manœuvre inavouable du Bâtard, des lettres s’insèrent dans le récit. Datées de 1899, elles sont rédigées par le descendant des Kosigan, un archéologue orphelin qui touche soudain un héritage de son lointain ancêtre et cherche à comprendre qui fut ce mercenaire aux manigances mystérieuses…

Pour qui aime complots, traîtrises et secrets, Le Bâtard de Kosigan est un délice. Le roman suit cependant un rythme un peu curieux : l’intrigue centrale n’est abordée qu’au bout de cent cinquante pages. La première moitié du livre, en une sorte de longue introduction, brosse le portrait au jour le jour du Bâtard de Kosigan : le mercenaire arrive à Troyes, échappe à des assassins, s’inscrit au tournoi, assiste à des combats et en livre d’autres, et nous présente à toute une galerie de chevaliers d’origines variées – tout en nous répétant que chacune de ses actions vise à concevoir un plan bien plus complexe, qui reste longtemps complètement secret. Oh, ce début est loin de m’avoir déplu ! J’ai pris un immense plaisir à me familiariser aux manières du fourbe Bâtard et surtout à assister à un tournoi bien plus haletant que je l’aurais cru. Seulement… lorsque la mission principale de Kosigan est enfin dévoilée, le roman est déjà bien entamé : cette intrigue centrale apparaît un peu comme par magie, après un début qui tournait en comparaison à vide, sans véritable direction.

Il y a aussi deux autres points qui ne m’ont que moyennement convaincue dans cet ouvrage : tout d’abord, toutes les références mythologiques et légendaires évoquées, elfes, Sidhes, dragons, magie, m’ont semblé trop peu exploitées et m’ont ainsi paru plaquées comme un décor interchangeable dans l’univers créé par l’auteur, une toile de fond davantage imposée par la culture globale des littératures de l’imaginaire que par l’ambiance propre au roman. Je ne critique pas ici la présence d’elfes ou de nains dans un livre de fantasy, mais je trouve en fait dommage qu’une œuvre aussi originale par bien d’autres aspects sorte aussi peu des carcans habituels quand elle évoque les créatures ensorcelées. L’idée d’ajouter des provinces elfiques au royaume de France est plaisante, mais assez pauvrement développée. D’autres détails de ce type ont trouvé cependant complètement grâce à mes yeux : les petits pouvoirs magiques de Kosigan (son oreille gauche, entre autres) m’ont fait sourire, et une créature telle que Gunthar von Weisshaupt, chevalier léonin, est diaboliquement bien mise en scène.

Autre déconvenue, les lettres de l’héritier des Kosigan : elles ont leur petit cachet, mettent en place leur histoire en parallèle, mais suivent finalement une route trop éloignée du récit du Bâtard de Kosigan. J’ai cependant beaucoup aimé le grand moment du dénouement : alternant les missives de plus en plus brèves de l’héritier, les comptes-rendus de Gunthar von Weisshaupt et des chapitres relativement courts pendant lesquels agit le Bâtard, Fabien Cerutti parvient à créer une tension presque insoutenable pour le lecteur, en jonglant ainsi entre trois narrateurs qui, chacun de leur côté, ne nous faisaient apercevoir qu’un pan de la scène.

Après ces critiques, n’allez pas, internautes sceptiques, croire que je vous déconseillerais cet ouvrage. Il y a vraiment quelque chose de plaisant, dans ce roman : comme je le disais, on espionne, on trahit, on manigance et on trompe, on banquette aussi et on se rue sur l’ennemi avec une lance ou une masse d’armes. Quant au Bâtard de Kosigan, même si je vois dans son charme auprès des dames une arme un peu trop facile, le forban est séduisant. Son esprit est peut-être moins ingénieux que je ne l’aurais pensé, mais il dispose d’une bonne dose de machiavélisme, d’ambition, de culot et d’humour pour nous complaire. Sa fine équipe ne demeure pas en reste, sans parler d’une brochette de chevaliers triés sur le volet : des loyaux, des idiots, des fourbes, des violents. Et si l’on se perd un peu entre tous les noms, ce n’est finalement qu’un moindre mal.

Sans l’ombre d’un doute, ce roman a tenu ses promesses. Tout ne m’a pas conquise, mais l’ensemble est de fort bonne teneur, piqueté d’humour et de suspense. Je serais bien curieuse de voir, maintenant, si le Bâtard de Kosigan réapparaîtra une autre fois sous la plume de Fabien Cerutti.

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti (Mnémos, 2013)

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