La Cité des livres qui rêvent

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

Amoureux des livres et lecteurs insatiables, ce roman ne peut être que pour vous… Imaginez donc une cité entièrement consacrée aux bouquins, à la littérature, à la poésie, aux librairies et aux éditions, une cité où les princes se font enterrés avec leurs livres, où les écrivains lisent leurs dernières œuvres dans les tavernes chaque soir, où les étudiants s’évanouissent de bonheur en croisant leur poète préféré. Et vous n’en avez encore vu que la surface…

« Traduit du zamonien » par Walter Moers, La Cité des livres qui rêvent est un trésor d’inventivité. En le lisant, mille romans formidables mettant en scène des mondes merveilleux me sont revenus à l’esprit, à commencer par Abarat de Clive Barker (en deux tomes) et Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos, deux pavés de la littérature jeunesse dont je vous conseille chaudement la lecture. Ce bouquin est un peu du même tonneau : l’auteur lâche la bride à son imagination pour nous faire visiter un univers complètement délirant, où l’on s’éclaire à la méduse, où de vieux châteaux servent de système d’aération aux géants, où des livres vivants, des livres sanglants, des livres dangereux piègent le malheureux lecteur qui les ouvre. Au cœur de la Zamonie, au sommet de la Citadelle des Dragons, vit Hildegunst Taillemythes, notre narrateur, un jeune dragon de soixante-dix-sept printemps qui, comme tout dragon de son âge, a reçu une éducation distinguée en arts et littérature. Futur écrivain, filleul d’un célèbre auteur de traités d’horticulture, Hildegunst découvre un jour un manuscrit d’une perfection absolue : il décide d’en retrouver l’auteur pour se faire initier au grand art de la poésie et part donc à Bouquinbourg, cité entièrement dévolue au livre, où il sait que se cache son idole. Mais Hildegunst, dragonnet assez maladroit, touriste un peu balourd, se fait avoir, plonge tête baissée dans un complot inattendu et se retrouve vite en péril. Errant dans les rues de Bouquinbourg puis dans les catacombes labyrinthiques qui s’enfoncent sous la ville, il nous dépeint alors un univers étonnant, horrifique, désopilant et complètement givré.

Un roman de cette taille (et de ce poids) ne peut se savourer que lentement : j’avoue d’emblée qu’on peut parfois s’y ennuyer, car il y a dans ce bouquin tout un fatras de détails sur lesquels l’auteur prend un grand plaisir à s’appesantir. Le gavage des choux-fleurs, par exemple ! Mais voilà, l’œuvre est prenante : on se laisse assez facilement hypnotiser par l’univers abracadabrant de l’auteur (pardon, du traducteur en zamonien), avec ces dessins sympathiques (de Moers en personne) et ces petites notes qui s’entassent timidement au bas de quelques pages. À ce monde génial et complexe, se greffent une intrigue plutôt bien filée (en dépit de quelques révélations attendues) et des personnages fascinants, hilarants ou inquiétants. La vérité sur les Rongelivres fait sourire, des figures comme Clairdepluie ou le roi des Ombres impressionnent, les ancêtres des Suiffard sont tous plus frappés les uns que les autres… Et Hildegunst Taillemythes sait se rendre attachant – avec tous ses défauts, sa balourdise, sa lâcheté, son hypocondrie, tous les préjugés que sa jeunesse a imprimés dans sa tête et qui lui font commettre nombre d’impairs ; mais aussi avec ses qualités, sa jeune naïveté, son humour, son honnêteté, son érudition.

Et puis il y a aussi tous les livres inventés, qui sont comme de petites ficelles d’histoire jetées au milieu du long récit. Pour la plupart, ce ne sont que des titres cités au détour d’un paragraphe : Un village nommé Flocon de neige, Un pélican dans la pâte feuilletée, La Harpe cercueil, Un pivert dans le tonneau de cornichons… Des titres sans indication, sans résumé, qui nous invitent cependant à rêver des histoires qu’ils renferment. Nous trouvons aussi des livres plus longuement évoqués, dont des chapitres entiers sont résumés : Le Chevalier Ampule qui commence par cent pages sur l’entretien des lances ou Les Catacombes de Bouquinbourg de Colophonius Clairdepluie, résumé et cité à diverses reprises. Et il y a encore les hommages plus directs à notre littérature : l’évocation de mouvements artistiques rappelant ceux que nous connaissons (le dadaïsme, par exemple) ou, mieux, les anagrammes d’auteurs réputés. Goethe, Hölderlin, Balzac apparaissent ainsi si on remet bien les lettres dans l’ordre, et j’avoue ne pas avoir résolu toutes ces énigmes (Les solutions peuvent être trouvées sur Wikipédia ; c’est un peu de la triche, mais enfin…).

Si le roman traîne parfois la patte (la faute à ces auteurs qui commencent leurs œuvres par cent pages sur l’entretien des lances ou le gavage des choux !), il n’en est pas moins réussi. L’écriture en est fluide et drôle, et l’univers créé est merveilleux à découvrir. Je vous le conseille vivement, amateurs de livres et de mondes imaginaires, vous y trouverez un plaisir certain.

La Cité des livres qui rêvent, traduit du zamonien et illustré par Walter Moers (Panama, 2006)

Le Chien de guerre et la douleur du monde

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock

Michael Moorcock, connu pour ses antihéros remarquables à la tête desquels se dresse Elric de Melniboné, nous raconte ici la quête de von Bek, le Krieghund, un sombre capitaine de mercenaire dont le destin n’est pas sans rappeler celui de Faust.

Dans une Allemagne détruite par la guerre de Trente Ans, au cœur d’un monde qui semble toucher à sa fin, Ulrich von Bek en vient à ne plus croire en rien et, au lendemain d’un énième massacre, abandonne ses hommes et fuit. Il cavale jusqu’à la profonde forêt de Thuringe, « frontière entre la Terre et l’enfer », et y découvre un adorable petit château où il décide de se reposer quelque temps. La demeure, malheureusement, appartient à Lucifer en personne. L’Ange Déchu reçoit von Bek dans sa bibliothèque pour lui proposer un pacte : en échange de son âme damnée, le mercenaire devra lui rapporter le remède à la douleur du monde – le Saint-Graal. Ni une, ni deux, von Bek accepte et traverse l’Europe réelle et surnaturelle pour mettre la main sur ce trésor légendaire.

À l’instar d’une partie du cycle d’Elric, que j’ai eu l’occasion de lire, le roman souffre de son vieillissement. Dans cette petite œuvre de deux cents pages, les raccourcis sont fréquents : un regard conduit à l’amour le plus fou, un sourire scelle l’amitié la plus fidèle et un bref dialogue fait naître une haine horriblement tenace entre deux personnages qui ne s’étaient encore jamais parlé. Le voyage de von Bek est également rapporté à toute allure, après une longue introduction et en dehors de quelques scènes bien plus développées. J’aurais parfois aimé que l’auteur s’arrête davantage dans l’un des pays qu’il n’évoque qu’en passant et qu’il s’attarde un peu moins dans le château de Thuringe ; et le style de Moorcock se révèle parfois un peu trop expéditif à mon goût.

Cependant, l’œuvre est plaisante. L’imaginaire de notre auteur est foisonnant, et le voyage de von Bek propre à nous le prouver. Nous visitons des pays réels déchirés par une guerre absolument hideuse, massacres et tueries s’accumulant dans un paysage de plus en plus apocalyptique, en phase avec l’évolution du roman. Nous basculons parfois dans la Mittelmarch, un monde parallèle à notre Terre, où les saisons sont inversées et où on trouve des pays et des êtres épatants : des ermites farfelus, des guerriers jaillis de l’enfer, d’effroyables aigles géants, un dragon, des démons, un génie dans une bouteille… et une volière extraordinaire laissée à l’abandon. Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer aussi le personnage de Philander Groot, un curieux ermite-magicien amateur de mode française. Sans parler de toutes les références historiques et littéraires que revisite l’ouvrage : la quête du Graal, le pacte avec le diable, les légendes évoquant la fin du monde…

C’est au final une petite pièce fort appréciable que nous sert encore Moorcock. Si le cycle d’Elric ne m’avait pas toujours été convaincue, j’avais été frappée par l’imagination de l’auteur, les paysages et les nations étonnantes qu’il instaurait et ses personnages parfois grandioses ; j’ai eu plaisir à redécouvrir ces différents aspects dans le bref Chien de guerre et la douleur du monde.

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock (Pocket, 2000)

Au bord du gouffre (La Chronique des immortels I)

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein

Quelque part dans un Moyen âge non daté, vous parcourez les plaines transylvaniennes et découvrez un petit village propret, avec sa petite forteresse locale. Tout semble aller comme il se doit, sauf que les rues sont vides, les demeures abandonnées, le silence seul maître de la cité. Et, quand vous poussez la porte à deux vantaux de la forteresse, vous tombez sur un tapis de cadavres fraîchement égorgés…

Ainsi s’ouvre lugubrement La Chronique des immortels. Andrej Delãny, paria du village de Borsa, choisit de rentrer un jour dans son bourg natal et y trouve tous les habitants assassinés. L’unique survivant, le petit Frédéric, l’informe que l’Inquisition, escortée de trois effrayants guerriers à l’armure d’or, est venue semer la mort à Borsa, massacrant la moitié des villageois et réduisant les autres en esclavage. Accompagné de l’enfant, Andrej décide de traquer les meurtriers pour se venger et comprendre la raison de cette tuerie.

Ah, de la fantasy à la sauce allemande, bien sombre et sanglante ! J’avais depuis belle lurette entendu parler de ce cycle : Wolfgang Hohlbein, bien qu’assez peu connu en France, est très réputé en Allemagne. Et puis, mine de rien, ce début royalement sinistre promettait poursuite haletante, combats acharnés, mystérieux secrets dévoilés. Malheureusement, le soufflé est pour moi vite retombé.

Je pense que c’est l’allure du roman qui m’a tout d’abord pesé. Une traque à tout bout de champ interrompue par les embuscades et les attaques parfois brouillonnes, ainsi que des rencontres qui finalement ne permettent pas au personnage de vraiment avancer – tout cela pour nous conduire à des révélations attendues. L’aventure m’a paru s’essouffler, le héros ne sachant pas très bien où il va, pas très bien ce qu’il cherche, et ressassant le peu qu’il apprend. Pour tout avouer, j’ai fini par m’ennuyer.

À côté de cela, les personnages m’ont été dans l’ensemble antipathiques. Frédéric, qu’Andrej traîne comme un poids mort avec lui, possède une morale contestable et une soif de sang déplaisante, contre lesquelles notre pauvre héros s’évertue à lutter par de grandes leçons sans résultat. Les autres figures demeurent quant à elles plutôt pâlichonnes, rapidement esquissées, et même parfois rapidement oubliées. Quant à l’histoire d’amour qui pousse comme une mauvaise herbe au milieu du roman…, je la trouve bien trop plaquée pour y croire.

En dépit de toutes mes critiques, je reconnais que ce livre peut séduire. Le voyage vaut déjà le coup d’œil, nous promenant au travers d’une ancienne Europe de l’Est. De plus, Andrej est un personnage davantage étoffé que le reste de la population du roman. Il possède un passé tragique décrit par petites touches, ainsi que des aptitudes surnaturelles peu à peu dévoilées – dommage qu’il tombe si bêtement amoureux.

Ce premier tome possède certes quelques atouts charmants, qui présupposent une suite bien plus intéressante, mais j’avoue ne pas avoir été séduite. L’avancée du roman m’a paru poussive, et la fin évidente. Pour ceux qui, au contraire, auraient apprécié cette œuvre, je me permets de conseiller La Fille de l’alchimiste de Kai Meyer : pas tout à fait le même décor (quoique), mais une ambiance semblable et un autre aspect de la fantasy allemande (j’avoue que je n’ai pas été tendre non plus avec ce roman). Et j’ajoute également, dans la même veine du antihéros perdu dans un univers de cauchemar, Le Chien de guerre et la douleur du monde de Michael Moorcock : la critique, laudative, de ce roman arrivera sous peu.

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein (L’Atalante, 2007)

Lavinia

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Avant que les littératures de l’imaginaire n’envahissent mes étagères, les dictionnaires de langues anciennes et les ouvrages bilingues de la collection Budé régnaient en maîtres incontestés dans ma bibliothèque. On y trouvait d’ailleurs, en très bonne place, l’Énéide, pendant longtemps mon livre de chevet et même mon sujet de mémoire.

Bref, avec un tel bagage culturel, je ne pouvais pas ignorer éternellement Lavinia. Fille du roi Latinus, souverain du Latium, le personnage éponyme est mis en scène par Virgile au livre VII de l’Énéide, alors qu’Énée débarque en Italie après son long périple. Destiné à construire une ville sur cette terre et à fonder la lignée qui érigera Rome, le héros prétend à la main de Lavinia et entre en guerre contre Turnus, un prince local qui désire tout autant épouser la jeune fille. La guerre est brève mais extrêmement violente, et se clôt brutalement (Virgile mourant en laissant son œuvre inachevée).

Pendant tout ce conflit, Lavinia n’est qu’une figure en arrière-plan, un prétexte à la guerre, et L’Énéide ne lui donne jamais la parole. Le roman d’Ursula K. Le Guin propose de réparer cet impair : de compléter l’Énéide, d’écrire ce que Virgile a laissé de côté – la voix et l’opinion de Lavinia, et l’ « après Énéide », ce qu’il advint d’Énée et de sa promise. Le projet, déjà, me séduisait. Car l’Énéide, si belle soit-elle, s’achève comme un couperet s’abattant, et la compléter était déjà une entreprise louable. De plus, Ursula le Guin renoue entièrement avec la tradition antique de réécrire et encore réécrire les classiques. Au centre de la latinité, Virgile était le poète copié, recopié, retravaillé, récité, commenté, le modèle par excellence de la poésie latine et l’exemple-type enseigné à l’école. Je trouve admirable cette manière de faire toujours revivre les grands classiques : datée du premier siècle avant notre ère, l’Énéide est encore source d’inspiration et de création.

Vous me pardonnerez, je l’espère, cette longue introduction : j’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ce roman délicat. Il s’agissait de ma première rencontre avec Ursula Le Guin, connue en particulièrement pour le cycle de Terremer, et j’avoue avoir été conquise. Avec ma connaissance précise de l’Énéide, j’avais l’impression d’être ce spectateur chanceux qui, à la suite d’une pièce admirable, obtient l’autorisation de visiter les coulisses et l’arrière-scène. Lavinia est un envers du décor, l’Énéide racontée par un personnage secondaire, qui ne se tient pas au côté du héros. Qu’arrivait-il au peuple latin, tandis que le grand Énée ferraillait contre les Rutules ? Que se passait-il derrière les murailles de Lavinium, alors que Turnus pourchassait les Troyens ? La voix de Lavinia, douce, timide, réaliste, évoque avec beaucoup d’humanité la guerre, le sang, les blessés, les morts, la colère, la tristesse, ces éléments qui, dans l’épopée virgilienne, étaient glorifiés et amplifiés. Une manière aussi de moderniser le grand classique.

Je fais peut-être peur à certains, en parlant de Virgile à tout-va : Lavinia peut bien sûr être lue sans connaître l’Énéide. Ursula Le Guin utilise une astuce pour nous raconter le début des aventures d’Énée : Virgile en personne, sur son lit de mort, retrouve Lavinia dans une sorte de rêve éveillé et lui raconte sa propre œuvre – en citant, d’ailleurs, de véritables vers traduits de l’Énéide. C’est au travers des propos de son auteur que la jeune fille découvre la prophétie attachée à sa personne : elle devra épouser un étranger, et non un prince latin. Poussée par une mère peu aimante à se trouver rapidement un époux, la jeune fille prude utilise cette prophétie pour retarder son mariage et empêcher l’impatient Turnus d’obtenir sa main. Énée survint comme convenu, la guerre éclate rapidement.

Comme j’avais commencé à l’évoquer plus haut, la voix de Lavinia donne une description nouvelle du terrible conflit qui oppose Troyens et Italiens. Les éclatantes trompettes de l’épopée se taisent pour laisser place à une vision beaucoup plus humaine, et quelque part beaucoup plus violente. Les grands héros descendent de leur piédestal pour se parer d’émotions : ils saignent, ils souffrent, ils fuient avec lâcheté ou meurent par témérité stupide. Lavinia, occupée à panser les blessés dans la cour du palais, apprend le récit des grandes batailles de la bouche des soldats mourants mais n’assiste jamais aux assauts pleins de gloire décrits par Virgile. Les héros antiques redeviennent des hommes sous la plume délicate d’Ursula Le Guin.

Autour des passages retranscrits de l’Énéide, on voit surgir un récit nouveau : l’enfance de Lavinia et son quotidien, rythmé par les tâches habituelles d’une puella. Le roman est d’ailleurs assez précis historiquement, et Ursula Le Guin évoque les rites religieux de l’Italie antique avec un souci du détail (La postface de l’auteure donne plus d’indications à ce sujet). On assiste aussi à l’après-Énéide, le mariage, la maternité, la vieillesse de la jeune fille – elle qui n’était qu’une évocation chez Virgile et qui gagne ici une véritable personnalité, tout en accord avec son rôle mythologique.

En dépit de mon enthousiasme à parler de cette œuvre, j’admets tout de même ne pas avoir été entièrement convaincue. La voix de Lavinia est douce et poétique, ajoutant une touche de féminité à l’œuvre marmoréenne de Virgile, mais elle reste assez distante, parfois même quelconque. Si le récit peut nous toucher, le personnage demeure souvent froid et timoré. Et puis le roman semble s’essouffler, s’endormir, quand les faits de l’Énéide prennent fin : pendant plusieurs pages, notre Lavinia nous raconte que tout va bien et nous endort. Jusqu’à ce que, conformément aux mythes de la fondation des cités italiennes, Ursula Le Guin relance l’action. Mais voilà, le final n’a plus le même souffle que les deux premiers tiers du roman.

Cependant l’écriture est belle et le travail autour du l’œuvre virgilienne admirable. Il est vrai qu’une grande partie de mon enthousiasme pour ce roman est due à mes études de latiniste, mais l’œuvre s’adresse bien à tous. Ce doit d’ailleurs être un plaisir certain, pour le lecteur qui ne connaît pas Virgile, de découvrir l’Énéide sous cette forme.

Lavinia, Ursula K. Le Guin (L’Atalante, 2011)

Petit ajout pour les curieux : je vous conseille la lecture d’un article de Sandra Provini qui étudie la transformation de l’épopée virgilienne en roman de fantasy, le passage du point de vue masculin au féminin, les différentes influences antiques qui apparaissent dans Lavinia. Sandra Provini, « L’épopée au féminin. De l’Énéide de Virgile à Lavinia d’Ursula le Guin », in L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, Mélanie Bost-Fiévet et Sandra Provini (dir.) (Classiques Garnier, 2014), p. 81-100. [Il s’agit des actes du colloque « L’Antiquité gréco-latine aux sources de l’imaginaire contemporain » qui s’est déroulé à Rouen et Paris en juin 2012.]

Princes de la pègre (Les Bas-fonds d’Ildecca I)

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Voleurs, assassins, flibustiers sont à la noce depuis plusieurs années dans la sphère de la fantasy. On en voit passer, de ces couvertures hantées par un homme à capuchon, armé de dagues, errant dans une ruelle sinistre… De visu, le roman qui nous intéresse aujourd’hui ne semble pas dépareiller. Pourtant, sous l’allure commune, se cache un livre intéressant et efficace.

Ma lecture de Princes de la pègre ne commençait pas sous de bons auspices : j’avais encore en tête la splendide Camorr et les frasques éblouissantes de Locke Lamora (voir la critique toute récente des Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch). J’avais aussi le souvenir de romans de voleurs-assassins qui ne m’avaient pas toujours enchanté, comme Lame damnée de Jon Courtenay Grimwood, un roman dont le sinistre n’avait pas su me convaincre… Et puis, cette couverture noirâtre, vraiment, ça ne me disait rien.

J’ouvre le roman, d’avance blasée, et je tombe sur une scène de torture. Gasp. Il fait beau, la mer est à mes pieds, j’accepte de continuer. Bien m’en prend. Après quelques détails sanguinolents, qui au final n’ont rien à envier à la scène la plus horrible des Mensonges de Locke Lamora, le narrateur, Drothe, consent à nous donner quelques informations sur sa situation. Nous voici donc à Ildrecca, une cité aux airs italiens gouvernée tour à tour par les trois réincarnations d’un empereur fou. Les quartiers populaires sont eux sous la coupe des parrains de la pègre qui, après la chute de leur propre empereur, Isidore le noir, se disputent les pauvres terrains qu’ils possèdent.

Habitué à cette ville, Drothe est un nez, un traqueur de rumeurs et d’informations à la solde de Nicco, l’un des parrains locaux. Connu à travers toute la cité, entretenant des amitiés et des informateurs plutôt coûteux, menant son propre petit trafic de reliques, Drothe est chargé par son boss d’enquêter sur un rival, au cœur de Dommage, l’un des plus pauvres et dangereux quartiers de la ville. Puis tout déraille : la mission tourne à la catastrophe, au complot, à la trahison, et notre limier se retrouve mêlé à une intrigue joliment menée.

Si la narration à la première personne peut momentanément déplaire (un vague air d’Assassin royal…), Drothe est un personnage suffisamment ouvert et informé sur son univers pour ne pas nous donner l’impression d’étouffer dans un unique point de vue. Réflexions politiques, anecdotes historiques, portraits de malfrats et de personnalités de la rue fleurissent tout au long de la narration. Drothe est un homme cultivé, intéressé par tout ce qu’il entend, à l’affût de l’information, et nous voyons par ses réflexions se dessiner un univers plutôt original. Le décor, vu d’ensemble, est assez classique : portrait d’une cité envahie par la misère et la pègre ; mais quelques touches donnent au monde de Douglas Hulick meilleure allure. La triple réincarnation de l’empereur, l’argot retravaillé des rues, le système de magie, l’ordre guerrier des déganes… Et une écriture assez vivante, assez détaillée, pour nous faire ressentir le plaisir de visiter Ildrecca.

Avant tout, Princes de la pègre est un roman qui n’ennuie pas. L’intrigue est extrêmement vive, presque trop. Pas un répit, dans cette accumulation d’indices, d’actions, de combats à la rapière et à la dague, de rebondissements, de révélations. Drothe passe son temps à chercher un coin pour dormir et finit toujours par croiser un assassin en chemin ou se souvenir d’une personne qu’il doit absolument interroger. Doté d’une endurance surnaturelle, l’homme rusé et de petite taille ne nous laisse pas souffler… J’aurais apprécié, cependant, qu’il prenne parfois davantage de temps – pour compléter l’histoire d’un protagoniste, détailler un épisode historique ou raconter avec moins de mystère et plus de précision sa propre enfance. Malgré toute sa fougue, le roman réussit cependant à nous proposer un juste portrait de son héros, un voleur plus honorable qu’il ne veut le faire croire, un sous-fifre qui s’acharne à faire plus qu’on ne lui demande.

Sans grandement renouveler l’attrait de la fantasy pour les canailles et les meurtriers, Princes de la pègre se révèle pourtant plus qu’appréciable. L’intrigue est solide, menée « tambour battant » (la quatrième de couverture le dit, et cette fois-ci c’est vrai !), le héros tire son épingle du jeu, l’univers citadin mis en scène sait se rendre original et vivant. Non, vraiment, ce fut un plaisir de parcourir ce bon roman.

Je profite du moment pour vous renvoyer again à la critique des Mensonges de Locke Lamora et vous conseiller de nouveau de lire ce roman génial. Dans la même veine, et après avoir lu une critique de Princes de la pègre citant ce même ouvrage, je vous enjoins à lire Frey de Chris Wooding, les tribulations d’un pirate capitaine d’un aéronef, plus que doué pour se créer des problèmes : c’est frais, sympathique, bien filé.

Princes de la pègre, Douglas Hulick (L’Atalante, 2012)

Eragon

Eragon, Christopher Paolini

Eragon, Christopher Paolini

J’ai découvert Eragon lors de sa sortie car le roman avait bénéficié d’une certaine publicité à cause du jeune âge de son auteur. Depuis je l’ai relu quelques fois, mais je m’étais toujours arrêtée au deuxième tome de la saga qui n’avait pas su me motiver pour poursuivre ma lecture. Récemment on m’a prêté les deux derniers tomes, ce qui m’a poussé à reprendre l’histoire depuis le début.

Eragon, qui est donc le premier tome de la série. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il s’agit typiquement d’un roman de fantasy dans la lignée de romans plus célèbres comme Le Seigneur des Anneaux, comme en témoignent les personnages.  Ainsi on retrouve dans cette saga des nains bruts de décoffrages qui vivent cachés sous terre / dans la montagne où ils forgent des armes, mais aussi des elfes hautains et énigmatiques qui se cachent dans les profondeurs de la forêt où ils vivent en harmonie avec la nature, et entre ces deux peuples, les humains basiques, sans capacités originales. Plus particulièrement, on croise un roi-sorcier mégalomane et diabolique qui opprime tout un peuple, un héros aux origines cachées, tiré de sa campagne profonde par des événements magiques et guidé dans sa quête par un vieux sage barbu. Enfin, on trouve aussi des super méchants, ici appelés des Urgals, mais qui auraient aussi bien pu s’appeler des Orcs.

Rien de très innovant donc, malgré tout quelques personnages m’ont quand même plu, et notamment la dragonne Saphira. Car il ne s’agit pas simplement d’une monture ailée crachant du feu, au contraire, c’est un personnage à part entière du roman, en binôme avec son dragonnier, dont elle est en quelque sorte la conscience. Mais n’allez pas croire que la dragonne est une créature ancestrale et d’une sagesse légendaire, au contraire, le début du roman est marqué par l’éclosion de son œuf et nous permet de suivre ses premiers mois où elle se révèle être aussi espiègle que n’importe quel bébé animal. La scène où elle se saoule à grand renfort de baril de vins des nains est d’ailleurs particulièrement comique.

Du côté des méchants, les Razacs sont également très étonnants, d’autant qu’ils restent très mystérieux jusqu’à la révélation de leur véritable nature dans le deuxième tome. Le mystère qui plane sur eux les rend donc particulièrement intrigants et les atrocités dont ils sont capables, terrifiants.

L’intrigue en elle-même est également très classique : Eragon, sous couvert d’une chasse vengeresse aux Razacs, poursuit une quête initiatique ayant pour but de faire de lui un dragonnier accompli. Cependant tout ne se passe pas comme prévu : d’une part son mentor est assassiné avant d’avoir eu le temps de lui enseigner tout ce qu’il aurait dû, d’autre part le jeune garçon fait la connaissance d’un fuyard qui lui sauve la vie et devient alors une sorte de frère.

Cependant, ce que j’ai apprécié dans la narration, c’est qu’il n’est jamais question de longues descriptions qui n’en finissent pas et lassent le lecteur. Pourtant, le héros traverse de nombreux paysages et villes, mais leurs descriptions restent sommaires, quoique bien représentative.J’avoue avoir particulièrement aimé le prologue où la scène est décrite de façon cinématographique : je n’ai eu absolument aucun mal à me la représenter comme si j’y étais, et pour capter l’attention d’un lecteur, ce prologue fonctionne parfaitement.

Pour conclure, je conseillerais ce roman plutôt à des adolescents qui auraient envie de découvrir la fantasy avec un roman classique mais abordable pour un jeune lectorat. 

Eragon, Christopher Paolini ( Bayard Jeunesse, 2004)

Les Mensonges de Locke Lamora (Les Salauds Gentilshommes I)

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch

Ce roman est juste génial, lisez-le !

J’avais découvert, dévoré, adoré Les Mensonges de Locke Lamora une première fois, en le lisant à mon arrivée à Paris – il y a de ça quelques années. La sortie française du tome 3 des Salauds Gentilshommes chez Bragelonne, qui a fait grand bruit en mars dernier, m’a donné envie de replonger dans le premier tome, reçu à point nommé comme judicieux cadeau de Noël.

Pour ceux qui l’ignorent encore, Les Mensonges de Locke Lamora introduit les péripéties de Locke Lamora, voleur d’élite, as du déguisement et du mensonge, bretteur plus que moyen et inventeur de traquenards incroyables. Pour tout un chacun, Locke n’est qu’une fripouille parmi d’autres, qui travaille pour le capa Barsavi, grand patron de la pègre de Camorr. En cachette, cependant, il se révèle être la Ronce de Camorr, un voleur légendaire qui ruine les riches et échappe à une police pas tout à fait certaine de son existence. À la tête de ses Salauds-Gentilshommes, son groupe de gredins, Locke se prépare en début de roman à dévaliser la noble famille des Salvara – tandis qu’un mystérieux individu surnommé le Roi Gris assassine les chefs de bande locaux, au nez et à la barbe d’un capa furibond.

Le roman est en outre entrecoupé de scènes tirées du passé de Locke et de ses acolytes, Jean Tannen, les jumeaux Sanza puis Moucheron (et la bien secrète Sabetha qu’on ne rencontrera pas). Tous des orphelins recueillis et instruits par le père Chains, prêtre dévoué au Treizième, le dieu des voleurs.

Et ce bouquin est une merveille ! Un immense chaudron d’inventivité d’où s’échappent des volutes aux mille odeurs. La Camorr fluviale proposée par Scott Lynch est chatoyante, colorée, bruyante, vivante et grouillante – tour à tour lumineuse et sans pitié. Nous visitons la triste Colline des Ombres, cimetière locale, les Taudis de Bois où s’entassent les épaves, de sinistres quartiers comme Prendfeu, Pleutcendres ou Fumehouille ; et, en contrepoint, des lieux plus paisibles, le calme parc des Deux Argents, le confortable Recoin Nord, les Cinq Tours qui dominent la ville. Nous invitant au cœur des quartiers, les héros nous font voir les lieux les plus surprenants : de la « vaste carcasse dématée » qui sert d’antre du capa à la Tour Brisée, de l’extraordinaire cave du temple de Perelandro au sinistre Trou-Qui-Résonne, de la maison des Roses de Verre au fabuleux Bief du Corbeau, en passant par toutes les références aux pays voisins.

Doter son œuvre d’une cartographie aboutie et d’une toponymie plaisante n’est cependant qu’une étape dans la construction d’un univers aussi fouillé que celui que nous propose Scott Lynch. Camorr vit, respire et palpite entre les pages du roman, ça grouille d’habitants et de bestioles, d’habitudes de vie et d’éléments de détail. À l’instar des Salauds-Gentilshommes qui ont reçu une éducation universelle, le lecteur aborde une foultitude d’aspects du quotidien de la cité. Grands évènements, telle la Foire aux Mâchoires, Beaux Arts de la table et mets subtils (les phantasmavola, ah !), cultes et traditions – le tout traité avec originalité et humour souvent noir. On voit, on admire, et on guette Locke et ses tours pendables au milieu de cette marmelade de faits et d’activités.

L’univers est pour moi l’atout le plus brillant de ce premier tome. Le reste demeure bien éclatant également. Les personnages sont attachants, fascinants, Locke lui-même brille sur la scène et ses plans qui « balaye[nt] ses pensées comme un équipage pirate abordant un bateau » sont géniaux à découvrir. J’ai eu cependant quelques regrets : l’histoire suit un rythme assez saccadé, souvent interrompue par les Interludes qui nous rapportent les souvenirs des Salauds-Gentilshommes. On assiste aussi, vers la fin du roman, à quelques scènes comiques (en particulier celle à la banque Meraggio) qui trouvent un peu brutalement leur place dans un récit qui tourne à l’aigre et à la tragédie. Et le Roi Gris demeure finalement assez plat et assez simple, comparé à un Locke hyperactif et à un Jean Tannen possédant des tas de ressources inattendues.

Petites épines dans le récit, ces quelques critiques n’altèrent pas beaucoup la qualité de l’ouvrage. C’était un véritable délice d’avaler pour la seconde fois le grand nombre de pages des Mensonges de Locke Lamora. Il serait plus que temps que je m’attèle à la suite qui, si j’en crois les critiques des uns et des autres, vaut aussi son pesant d’or.

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch (J’ai Lu, 2013)

Petit plus pour les intéressés, un article plutôt intéressant sur la cartographie de Camorr a été publié sur Elbakin.net : http://www.elbakin.net/fantasy/news/Suivez-nous-dans-les-rues-de-Camorr

Le Roi démon (Les Sept Royaumes I)

Le Roi démon, Cinda Williams Chima

Le Roi démon, Cinda Williams Chima

En piochant Le Roi démon dans les rayonnages, je me suis dit : « Encore la même recette… Rien qu’à lire le titre, ça nous parlera de démons, de princesses, de magiciens et de guerres… et peut-être même d’un dragon… » Mauvaise langue que je suis ! Soit, nous avons démons/princesses/magiciens/guerres, mais les dragons manquent à l’appel, et le roman, surtout, cache sous un titre éculé (et une couverture… heu, sans suspense ?) un récit bien efficace et un univers plus original qu’il n’y paraît.

Nous ne sommes cependant pas non plus au royaume des nouveautés. Tout commence d’ailleurs avec une carte moyennement lisible, un ancien voleur de rues reconverti pour l’heure en chasseur et un trio d’apprentis-magiciens pas franchement dégourdis. La confrontation voleur/magiciens menace de tourner au pugilat, et le malfrat, Han, réussit à faire fuir les ensorceleurs en récupérant, comme butin, une amulette ensorcelée. Dont il ne sait d’ailleurs pas vraiment quoi faire. À l’autre bout de la plaine, nous croisons un groupe d’aristocrates et de magiciens qui badinent en entamant une partie de chasse : la reine en personne se trouve là, entourée de son Haut Magicien – le seigneur Bayar, et de ses deux filles, la babillante Mellony et Raisa, notre seconde héroïne. Cette dernière, héritière du trône, s’apprête à célébrer sa cérémonie de passage à l’âge adulte et commence à réfléchir à son futur époux et à son futur rôle de reine.

Après cette présentation classique, dans un style plutôt sympathique, le roman prend une tournure plus intéressante. L’univers se dévoile à pas de loup : la légende du roi-démon et ses différentes versions (sans que l’on sache initialement quelle est la bonne), les guerres qui bouleversent les royaumes du sud, les traités régulant le pouvoir des magiciens qui logent à la Cour et les territoires des clans-marchands qui vivent dans la plaine… Le tout assorti des us quotidiens : la misère qui sévit dans les bas-fonds de la capitale, la Garde corrompue, les bandes de voleurs qui se partagent les rues, les trafics en tout genre, herbes médicinales ou objets saturés de magie – et en contrepoint, la brillante vie de la Cour, bals étourdissants, conspirations murmurées au creux des oreilles. Si aucun de ces aspects n’est véritablement novateur, l’ensemble est détaillé et coloré, et le récit vivant.

Dans ce cadre sympathique, prend place une intrigue agréablement fournie. Sa mystérieuse amulette dérobée en poche, Han, notre ancien voleur, cumule les lancers de mauvaise chance : volé par les gardes, attaqué par des bandes rivales, multipliant les petits boulots pour permettre à sa famille de survivre, il est finalement accusé d’être le mystérieux tueur en série qui apparaît dans la capitale. Tandis que, dans ses appartements princiers, Raisa entre en conflit avec sa mère, la reine, qui laisse le Haut-Magicien prendre peu à peu le pouvoir et impose à sa fille un mari dont cette dernière ne veut pas. La princesse opiniâtre dresse ses propres plans et, pour préparer son futur rôle de souveraine, décide de combattre la pauvreté qui gangrène la capitale : pour ce faire, quoi de mieux que de s’échapper incognito du palais et de parcourir sans escorte les rues sinistres de la cité, où on croise gardes corrompus, voleurs, trafiquants et un terrifiant tueur en série ? En filigrane, se dessine ainsi une double-intrigue, chaque jeune gens poursuivant son chemin – jusqu’à ce qu’Han et Raisa se rencontrent, d’une manière assez tirée par les cheveux d’ailleurs.

Il est difficile, au début, de vraiment définir l’axe du roman, puisque le récit suit plusieurs trames et que les personnages secondaires ont eux aussi leur propre route à parcourir : Danseur, l’ami d’Han, souffre d’un mal étrange, Micah Bayar, le fils du Haut-Conseiller, courtise Raisa qu’il lui est pourtant interdit de convoiter, Amon, fils du capitaine de la Garde, commence sa carrière de soldat en luttant contre la corruption de ses collègues. Il faudra attendre la toute fin de ce premier tome pour que la plupart des routes convergent, et le tome deux devrait nous proposer une intrigue plus compacte.

Les multiples figures qui peuplent cet ouvrage m’ont aussi charmée. Les protagonistes ne sont peut-être pas toujours très profonds, mais ils sont tous à leur manière franchement sympathiques. Le portrait d’Han reste souvent un peu faible, mais celui de Raisa, la future reine en devenir, dégage une vitalité plaisante : la princesse menue et têtue comme la plus têtue des mules agit souvent de manière décalée et peut même se révéler réellement drôle, quand elle juge la Cour et ses pairs.

Ne nous emballons pas, Le Roi démon n’est pas non plus un chef d’œuvre de fantasy. Le titre suffit à le faire deviner… Mais, sous ses oripeaux stéréotypés, ce roman dissimule pas mal de surprises : un univers chatoyant, des personnages vivants, un récit rebondissant. Amateurs de fantasy classique, vous y trouverez sûrement votre bonheur. Quant aux autres, ce peut être une belle manière de découvrir le genre.

Le Roi Démon, Cinda Williams Chima (Bragelonne, 2010)

Le Bâtard de Kosigan

Le Bâtard de Kosigan. L'Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

« Du plus loin que je me souvienne, (mon père) m’a toujours appelé bâtard, et ça a d’ailleurs été également le cas des autres membres de ma famille, exception faite de ma mère…

Une espèce de deuxième prénom en quelque sorte.

Alors, quand l’exil a fait de moi un mercenaire et que tuer est devenu mon lot quotidien, j’ai choisi d’adopter cette insulte en tant que nom de guerre : le Bâtard de Kosigan. J’en aime la sonorité, l’impact qu’il peut avoir sur mes ennemis et, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à le regretter. »

J’ai mis pas mal de temps à l’obtenir, ce Bâtard de Kosigan, et je ne le regrette pas non plus. Comme la plupart des romans de Mnémos, le livre a bel aspect et couverture élégante. Et le résumé donne diablement envie de le parcourir.

Nous voilà plongés dans un roman de fantasy historique ! J’adore ce mélange de véritable passé et d’imaginaire, que certains auteurs savent faire mijoter avec brio (en particulier Guy Gavriel Kay avec sa géniale Tigane). Notre bouquin du moment s’ouvre en novembre 1339, alors qu’« il fait un froid de glace », dans une Champagne à la réalité politique retravaillée. La comtesse Catherine, par ailleurs princesse elfe, organise un grand tournoi dans la cité de Troyes, qui sera aussi l’occasion pour elle de choisir le futur époux – et donc le futur comte – de sa fille Solenne : Français et Bourguignons proposent chacun leur prétendant, afin de rafler la belle et le comté encore indépendant. Tandis que Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard du frère du duc de Bourgogne, chef d’un groupe de mercenaires, « Traître. Bonimenteur. Assassin. Homme à femmes. Détourneur de jeunes filles », profite de cette opportunité pour avancer ses propres pions, s’illustrer au combat, séduire les princesses, tromper les Français, échapper aux Bourguignons et déjouer les intrigues des Anglais.

Entre chaque manœuvre inavouable du Bâtard, des lettres s’insèrent dans le récit. Datées de 1899, elles sont rédigées par le descendant des Kosigan, un archéologue orphelin qui touche soudain un héritage de son lointain ancêtre et cherche à comprendre qui fut ce mercenaire aux manigances mystérieuses…

Pour qui aime complots, traîtrises et secrets, Le Bâtard de Kosigan est un délice. Le roman suit cependant un rythme un peu curieux : l’intrigue centrale n’est abordée qu’au bout de cent cinquante pages. La première moitié du livre, en une sorte de longue introduction, brosse le portrait au jour le jour du Bâtard de Kosigan : le mercenaire arrive à Troyes, échappe à des assassins, s’inscrit au tournoi, assiste à des combats et en livre d’autres, et nous présente à toute une galerie de chevaliers d’origines variées – tout en nous répétant que chacune de ses actions vise à concevoir un plan bien plus complexe, qui reste longtemps complètement secret. Oh, ce début est loin de m’avoir déplu ! J’ai pris un immense plaisir à me familiariser aux manières du fourbe Bâtard et surtout à assister à un tournoi bien plus haletant que je l’aurais cru. Seulement… lorsque la mission principale de Kosigan est enfin dévoilée, le roman est déjà bien entamé : cette intrigue centrale apparaît un peu comme par magie, après un début qui tournait en comparaison à vide, sans véritable direction.

Il y a aussi deux autres points qui ne m’ont que moyennement convaincue dans cet ouvrage : tout d’abord, toutes les références mythologiques et légendaires évoquées, elfes, Sidhes, dragons, magie, m’ont semblé trop peu exploitées et m’ont ainsi paru plaquées comme un décor interchangeable dans l’univers créé par l’auteur, une toile de fond davantage imposée par la culture globale des littératures de l’imaginaire que par l’ambiance propre au roman. Je ne critique pas ici la présence d’elfes ou de nains dans un livre de fantasy, mais je trouve en fait dommage qu’une œuvre aussi originale par bien d’autres aspects sorte aussi peu des carcans habituels quand elle évoque les créatures ensorcelées. L’idée d’ajouter des provinces elfiques au royaume de France est plaisante, mais assez pauvrement développée. D’autres détails de ce type ont trouvé cependant complètement grâce à mes yeux : les petits pouvoirs magiques de Kosigan (son oreille gauche, entre autres) m’ont fait sourire, et une créature telle que Gunthar von Weisshaupt, chevalier léonin, est diaboliquement bien mise en scène.

Autre déconvenue, les lettres de l’héritier des Kosigan : elles ont leur petit cachet, mettent en place leur histoire en parallèle, mais suivent finalement une route trop éloignée du récit du Bâtard de Kosigan. J’ai cependant beaucoup aimé le grand moment du dénouement : alternant les missives de plus en plus brèves de l’héritier, les comptes-rendus de Gunthar von Weisshaupt et des chapitres relativement courts pendant lesquels agit le Bâtard, Fabien Cerutti parvient à créer une tension presque insoutenable pour le lecteur, en jonglant ainsi entre trois narrateurs qui, chacun de leur côté, ne nous faisaient apercevoir qu’un pan de la scène.

Après ces critiques, n’allez pas, internautes sceptiques, croire que je vous déconseillerais cet ouvrage. Il y a vraiment quelque chose de plaisant, dans ce roman : comme je le disais, on espionne, on trahit, on manigance et on trompe, on banquette aussi et on se rue sur l’ennemi avec une lance ou une masse d’armes. Quant au Bâtard de Kosigan, même si je vois dans son charme auprès des dames une arme un peu trop facile, le forban est séduisant. Son esprit est peut-être moins ingénieux que je ne l’aurais pensé, mais il dispose d’une bonne dose de machiavélisme, d’ambition, de culot et d’humour pour nous complaire. Sa fine équipe ne demeure pas en reste, sans parler d’une brochette de chevaliers triés sur le volet : des loyaux, des idiots, des fourbes, des violents. Et si l’on se perd un peu entre tous les noms, ce n’est finalement qu’un moindre mal.

Sans l’ombre d’un doute, ce roman a tenu ses promesses. Tout ne m’a pas conquise, mais l’ensemble est de fort bonne teneur, piqueté d’humour et de suspense. Je serais bien curieuse de voir, maintenant, si le Bâtard de Kosigan réapparaîtra une autre fois sous la plume de Fabien Cerutti.

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti (Mnémos, 2013)

Le Sang des 7 rois II

Le Sang des 7 rois II, Régis Goddyn

Le Sang des 7 rois II, Régis Goddyn

Alors que je traînais un rhume épouvantable au salon Zone-Franche de Bagneux, j’ai eu la chance de rencontrer Régis Goddyn et d’acquérir, enfin, enfin, le second tome du Sang des 7 rois, cette série en sept volumes qui nous promet bien des choses encore. Cinq mois après avoir lu et commenté le premier tome (vous pourrez trouver la critique ici), je me plonge dans ce deuxième volet aussi impressionnant que son prédécesseur.

Me voilà donc à nouveau égarée dans la valse des Gardiens, des rebelles, des pirates, des rois et des capitaines-ambassadeurs. Les retrouvailles sont rudes : où suis-je, que se passe-t-il, qui sont tous ces personnages dont je ne me rappelle pas grand-chose ? D’autant plus qu’en dépit d’un petit résumé bienvenu du tome 1, l’action commence in medias res : au chapitre XIV du tome 1, notre héros Orville laisse un message sur un cadavre ; au chapitre I du tome 2, les personnes qui ont trouvé ce cadavre lisent le message. Bon sang. Avec cinq mois d’intervalle, j’étais totalement perdue.

Heureusement, dans sa grande mansuétude, l’auteur a eu la charmante idée d’ajouter un glossaire et un index des figurants et des lieux en fin d’ouvrage. Car il faut tout réapprendre : qui sont les différentes puissances en conflit, Gardiens, rebelles, seigneurs et l’électron libre qu’est Orville ; qu’est-ce que le sang bleu ; quelle est l’histoire du pays. L’intrigue, comme dans le tome 1, demeure dense et complexe. Cependant, en dépit de toutes mes craintes, le scénario se remet rapidement en place, en grand-partie grâce à Orville. L’ancien capitaine-ambassadeur, jeté dans l’aventure sans informations sur les tenants et aboutissants de sa mission, récolte les différentes versions de l’histoire du sang bleu et cherche, tout comme le lecteur, à assembler les morceaux. Mis en scène dès le chapitre II du roman, il reprend ses investigations et remet à plat les différents fils de l’intrigue auxquels il a eu accès – aidant ainsi le lecteur à retomber sur ses pattes.

Il y a de toute manière suffisamment à faire dans ce deuxième tome pour que les détails oubliés de cette histoire emberlificotée ne gênent pas la bonne avancée de l’ouvrage. Chaque chapitre nous propose un nouveau point de vue : Orville, à présent pourchassé par les Gardiens, cherche toujours à retrouver les deux enfants disparus dans le tome I et sillonne la mer intérieure à la recherche du repaire des rebelles, tout en combattant les pirates qui pullulent dans ces eaux. Rosa, quant à elle, guide un groupe de fuyards au travers de montagnes arides, en essayant d’échapper aux Gardiens qui en veulent à ses pouvoirs. Et les Gardiens, auxquels l’auteur cède de plus en plus souvent la parole, s’organisent pour s’emparer du pouvoir et réduire le petit peuple en esclave, et augmenter leur faible nombre en violentant autant de femmes que possible, sans distinction de rangs. À leur tête, l’ambitieux Lothar tente d’utiliser et de manipuler les possesseurs du sang bleu, alors que le sage Sylvan essaie de s’opposer à ses sombres desseins, et que le petit dernier, Aldemond, s’installe sur la sauvage île du Goulet pour retrouver une épée ancestrale, arme du roi fou Kradath.

Voilà donc à quoi vous attendre : une intrigue qui se complexifie et se solidifie en même temps. Alors qu’elle me paraissait bien confuse dans le tome 1, l’histoire se démêle peu à peu et rebondit avec efficacité tout au long du deuxième tome. À part un passage à la fin du tome sur trois puissances occultes encore bien mystérieuses dont le dialogue m’a fait rouler des yeux d’appréhension (difficile d’en dire plus sans en dévoiler trop), j’ai vraiment apprécié l’évolution du scénario qui s’intensifie de page en page.

Quelques petites déceptions, pourtant : le style m’a paru un peu moins travaillé que dans le premier tome. Les transitions et les ellipses temporelles m’ont semblé parfois hâtives, brouillonnes, et les paysages de montagnes m’ont manqué à plusieurs reprises. J’ai aussi regretté qu’Orville n’écrive plus aussi souvent dans son journal : j’avais toujours plaisir à rencontrer ses passages en italique dans le tome 1 et à découvrir plus directement son point de vue sur les choses. Enfin, les pointes d’humour m’ont paru moins fines et moins présentes dans cet ouvrage que dans le premier volet. Le portrait extrêmement négatif (et peu nuancé) de la cruauté et de la sauvagerie des Gardiens n’est pas fait pour rendre le roman plus léger…

Mais enfin ce deuxième tome m’a enchantée – à tel point que j’ai recroisé Régis Goddyn aux Imaginales pour récupérer au plus vite le tome 3. Je conclus en évoquant la couverture, que je trouve toujours élégante, et la frise plaisante que les dos des trois tomes que je possède commencent à dessiner au milieu de mon étagère.

Le Sang des 7 rois. Livre deux, Régis Goddyn (L’Atalante, 2013)