La Cité des livres qui rêvent

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

Amoureux des livres et lecteurs insatiables, ce roman ne peut être que pour vous… Imaginez donc une cité entièrement consacrée aux bouquins, à la littérature, à la poésie, aux librairies et aux éditions, une cité où les princes se font enterrés avec leurs livres, où les écrivains lisent leurs dernières œuvres dans les tavernes chaque soir, où les étudiants s’évanouissent de bonheur en croisant leur poète préféré. Et vous n’en avez encore vu que la surface…

« Traduit du zamonien » par Walter Moers, La Cité des livres qui rêvent est un trésor d’inventivité. En le lisant, mille romans formidables mettant en scène des mondes merveilleux me sont revenus à l’esprit, à commencer par Abarat de Clive Barker (en deux tomes) et Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos, deux pavés de la littérature jeunesse dont je vous conseille chaudement la lecture. Ce bouquin est un peu du même tonneau : l’auteur lâche la bride à son imagination pour nous faire visiter un univers complètement délirant, où l’on s’éclaire à la méduse, où de vieux châteaux servent de système d’aération aux géants, où des livres vivants, des livres sanglants, des livres dangereux piègent le malheureux lecteur qui les ouvre. Au cœur de la Zamonie, au sommet de la Citadelle des Dragons, vit Hildegunst Taillemythes, notre narrateur, un jeune dragon de soixante-dix-sept printemps qui, comme tout dragon de son âge, a reçu une éducation distinguée en arts et littérature. Futur écrivain, filleul d’un célèbre auteur de traités d’horticulture, Hildegunst découvre un jour un manuscrit d’une perfection absolue : il décide d’en retrouver l’auteur pour se faire initier au grand art de la poésie et part donc à Bouquinbourg, cité entièrement dévolue au livre, où il sait que se cache son idole. Mais Hildegunst, dragonnet assez maladroit, touriste un peu balourd, se fait avoir, plonge tête baissée dans un complot inattendu et se retrouve vite en péril. Errant dans les rues de Bouquinbourg puis dans les catacombes labyrinthiques qui s’enfoncent sous la ville, il nous dépeint alors un univers étonnant, horrifique, désopilant et complètement givré.

Un roman de cette taille (et de ce poids) ne peut se savourer que lentement : j’avoue d’emblée qu’on peut parfois s’y ennuyer, car il y a dans ce bouquin tout un fatras de détails sur lesquels l’auteur prend un grand plaisir à s’appesantir. Le gavage des choux-fleurs, par exemple ! Mais voilà, l’œuvre est prenante : on se laisse assez facilement hypnotiser par l’univers abracadabrant de l’auteur (pardon, du traducteur en zamonien), avec ces dessins sympathiques (de Moers en personne) et ces petites notes qui s’entassent timidement au bas de quelques pages. À ce monde génial et complexe, se greffent une intrigue plutôt bien filée (en dépit de quelques révélations attendues) et des personnages fascinants, hilarants ou inquiétants. La vérité sur les Rongelivres fait sourire, des figures comme Clairdepluie ou le roi des Ombres impressionnent, les ancêtres des Suiffard sont tous plus frappés les uns que les autres… Et Hildegunst Taillemythes sait se rendre attachant – avec tous ses défauts, sa balourdise, sa lâcheté, son hypocondrie, tous les préjugés que sa jeunesse a imprimés dans sa tête et qui lui font commettre nombre d’impairs ; mais aussi avec ses qualités, sa jeune naïveté, son humour, son honnêteté, son érudition.

Et puis il y a aussi tous les livres inventés, qui sont comme de petites ficelles d’histoire jetées au milieu du long récit. Pour la plupart, ce ne sont que des titres cités au détour d’un paragraphe : Un village nommé Flocon de neige, Un pélican dans la pâte feuilletée, La Harpe cercueil, Un pivert dans le tonneau de cornichons… Des titres sans indication, sans résumé, qui nous invitent cependant à rêver des histoires qu’ils renferment. Nous trouvons aussi des livres plus longuement évoqués, dont des chapitres entiers sont résumés : Le Chevalier Ampule qui commence par cent pages sur l’entretien des lances ou Les Catacombes de Bouquinbourg de Colophonius Clairdepluie, résumé et cité à diverses reprises. Et il y a encore les hommages plus directs à notre littérature : l’évocation de mouvements artistiques rappelant ceux que nous connaissons (le dadaïsme, par exemple) ou, mieux, les anagrammes d’auteurs réputés. Goethe, Hölderlin, Balzac apparaissent ainsi si on remet bien les lettres dans l’ordre, et j’avoue ne pas avoir résolu toutes ces énigmes (Les solutions peuvent être trouvées sur Wikipédia ; c’est un peu de la triche, mais enfin…).

Si le roman traîne parfois la patte (la faute à ces auteurs qui commencent leurs œuvres par cent pages sur l’entretien des lances ou le gavage des choux !), il n’en est pas moins réussi. L’écriture en est fluide et drôle, et l’univers créé est merveilleux à découvrir. Je vous le conseille vivement, amateurs de livres et de mondes imaginaires, vous y trouverez un plaisir certain.

La Cité des livres qui rêvent, traduit du zamonien et illustré par Walter Moers (Panama, 2006)

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