Lavinia

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Avant que les littératures de l’imaginaire n’envahissent mes étagères, les dictionnaires de langues anciennes et les ouvrages bilingues de la collection Budé régnaient en maîtres incontestés dans ma bibliothèque. On y trouvait d’ailleurs, en très bonne place, l’Énéide, pendant longtemps mon livre de chevet et même mon sujet de mémoire.

Bref, avec un tel bagage culturel, je ne pouvais pas ignorer éternellement Lavinia. Fille du roi Latinus, souverain du Latium, le personnage éponyme est mis en scène par Virgile au livre VII de l’Énéide, alors qu’Énée débarque en Italie après son long périple. Destiné à construire une ville sur cette terre et à fonder la lignée qui érigera Rome, le héros prétend à la main de Lavinia et entre en guerre contre Turnus, un prince local qui désire tout autant épouser la jeune fille. La guerre est brève mais extrêmement violente, et se clôt brutalement (Virgile mourant en laissant son œuvre inachevée).

Pendant tout ce conflit, Lavinia n’est qu’une figure en arrière-plan, un prétexte à la guerre, et L’Énéide ne lui donne jamais la parole. Le roman d’Ursula K. Le Guin propose de réparer cet impair : de compléter l’Énéide, d’écrire ce que Virgile a laissé de côté – la voix et l’opinion de Lavinia, et l’ « après Énéide », ce qu’il advint d’Énée et de sa promise. Le projet, déjà, me séduisait. Car l’Énéide, si belle soit-elle, s’achève comme un couperet s’abattant, et la compléter était déjà une entreprise louable. De plus, Ursula le Guin renoue entièrement avec la tradition antique de réécrire et encore réécrire les classiques. Au centre de la latinité, Virgile était le poète copié, recopié, retravaillé, récité, commenté, le modèle par excellence de la poésie latine et l’exemple-type enseigné à l’école. Je trouve admirable cette manière de faire toujours revivre les grands classiques : datée du premier siècle avant notre ère, l’Énéide est encore source d’inspiration et de création.

Vous me pardonnerez, je l’espère, cette longue introduction : j’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ce roman délicat. Il s’agissait de ma première rencontre avec Ursula Le Guin, connue en particulièrement pour le cycle de Terremer, et j’avoue avoir été conquise. Avec ma connaissance précise de l’Énéide, j’avais l’impression d’être ce spectateur chanceux qui, à la suite d’une pièce admirable, obtient l’autorisation de visiter les coulisses et l’arrière-scène. Lavinia est un envers du décor, l’Énéide racontée par un personnage secondaire, qui ne se tient pas au côté du héros. Qu’arrivait-il au peuple latin, tandis que le grand Énée ferraillait contre les Rutules ? Que se passait-il derrière les murailles de Lavinium, alors que Turnus pourchassait les Troyens ? La voix de Lavinia, douce, timide, réaliste, évoque avec beaucoup d’humanité la guerre, le sang, les blessés, les morts, la colère, la tristesse, ces éléments qui, dans l’épopée virgilienne, étaient glorifiés et amplifiés. Une manière aussi de moderniser le grand classique.

Je fais peut-être peur à certains, en parlant de Virgile à tout-va : Lavinia peut bien sûr être lue sans connaître l’Énéide. Ursula Le Guin utilise une astuce pour nous raconter le début des aventures d’Énée : Virgile en personne, sur son lit de mort, retrouve Lavinia dans une sorte de rêve éveillé et lui raconte sa propre œuvre – en citant, d’ailleurs, de véritables vers traduits de l’Énéide. C’est au travers des propos de son auteur que la jeune fille découvre la prophétie attachée à sa personne : elle devra épouser un étranger, et non un prince latin. Poussée par une mère peu aimante à se trouver rapidement un époux, la jeune fille prude utilise cette prophétie pour retarder son mariage et empêcher l’impatient Turnus d’obtenir sa main. Énée survint comme convenu, la guerre éclate rapidement.

Comme j’avais commencé à l’évoquer plus haut, la voix de Lavinia donne une description nouvelle du terrible conflit qui oppose Troyens et Italiens. Les éclatantes trompettes de l’épopée se taisent pour laisser place à une vision beaucoup plus humaine, et quelque part beaucoup plus violente. Les grands héros descendent de leur piédestal pour se parer d’émotions : ils saignent, ils souffrent, ils fuient avec lâcheté ou meurent par témérité stupide. Lavinia, occupée à panser les blessés dans la cour du palais, apprend le récit des grandes batailles de la bouche des soldats mourants mais n’assiste jamais aux assauts pleins de gloire décrits par Virgile. Les héros antiques redeviennent des hommes sous la plume délicate d’Ursula Le Guin.

Autour des passages retranscrits de l’Énéide, on voit surgir un récit nouveau : l’enfance de Lavinia et son quotidien, rythmé par les tâches habituelles d’une puella. Le roman est d’ailleurs assez précis historiquement, et Ursula Le Guin évoque les rites religieux de l’Italie antique avec un souci du détail (La postface de l’auteure donne plus d’indications à ce sujet). On assiste aussi à l’après-Énéide, le mariage, la maternité, la vieillesse de la jeune fille – elle qui n’était qu’une évocation chez Virgile et qui gagne ici une véritable personnalité, tout en accord avec son rôle mythologique.

En dépit de mon enthousiasme à parler de cette œuvre, j’admets tout de même ne pas avoir été entièrement convaincue. La voix de Lavinia est douce et poétique, ajoutant une touche de féminité à l’œuvre marmoréenne de Virgile, mais elle reste assez distante, parfois même quelconque. Si le récit peut nous toucher, le personnage demeure souvent froid et timoré. Et puis le roman semble s’essouffler, s’endormir, quand les faits de l’Énéide prennent fin : pendant plusieurs pages, notre Lavinia nous raconte que tout va bien et nous endort. Jusqu’à ce que, conformément aux mythes de la fondation des cités italiennes, Ursula Le Guin relance l’action. Mais voilà, le final n’a plus le même souffle que les deux premiers tiers du roman.

Cependant l’écriture est belle et le travail autour du l’œuvre virgilienne admirable. Il est vrai qu’une grande partie de mon enthousiasme pour ce roman est due à mes études de latiniste, mais l’œuvre s’adresse bien à tous. Ce doit d’ailleurs être un plaisir certain, pour le lecteur qui ne connaît pas Virgile, de découvrir l’Énéide sous cette forme.

Lavinia, Ursula K. Le Guin (L’Atalante, 2011)

Petit ajout pour les curieux : je vous conseille la lecture d’un article de Sandra Provini qui étudie la transformation de l’épopée virgilienne en roman de fantasy, le passage du point de vue masculin au féminin, les différentes influences antiques qui apparaissent dans Lavinia. Sandra Provini, « L’épopée au féminin. De l’Énéide de Virgile à Lavinia d’Ursula le Guin », in L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, Mélanie Bost-Fiévet et Sandra Provini (dir.) (Classiques Garnier, 2014), p. 81-100. [Il s’agit des actes du colloque « L’Antiquité gréco-latine aux sources de l’imaginaire contemporain » qui s’est déroulé à Rouen et Paris en juin 2012.]

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