Les Enfants de la porte du serpent (Les Larmes d’Artamon III)

Les Enfants de la porte du serpent, Sarah Ash

Les Enfants de la porte du serpent, Sarah Ash

Que roulent les tambours, que sonnent les trompettes ! Voici venir la critique du final des Larmes d’Artamon !

(Il me paraît difficile de vous proposer cette critique sans vous dévoiler des faits des deux premiers tomes de la série, dont vous trouverez les critiques ici et ici. Si vous avez grande envie de lire Les Larmes d’Artamon, je vous conseille de ne pas vous jeter trop vivement dans ce texte, qui contient quelques révélations mineures sur l’intrigue.)

Je suis certaine que vous bouillonniez d’impatience, depuis que je vous ai abandonnés avec un Gavril beaucoup moins flageolant que dans le premier tome ! Notre héros ci-nommé a parcouru un âpre chemin, de l’amoureux transi peinturlurant sa princesse bien-aimée au fier seigneur Nagarian, roi-dragon du terrible Nord, prêt à tout pour défendre ses sujets, récupérer son trône et délivrer sa nouvelle fiancée d’un terrible sortilège. Pendant ce temps, le royaume de la Nouvelle Rossiya va mal. L’empereur Eugène se débat entre une révolte de la Smarna et une invasion de la Francia, son mage a été enlevé, son épouse a fugué, son beau-frère est revenu d’entre les morts, tout part à vau-l’eau. Et quatre nouveaux Drakhaouls s’échappent de leurs enfers pour posséder les descendants d’Artamon, attiser les haines, élaborer de sanglants sacrifices humains, bref, mettre le monde à feu et à sang. Après deux tomes plutôt bien menés scénaristiquement, on s’attend donc à un final à la hauteur des évènements.

   Des dragons, en voulez-vous, en voilà !

Débrouillarde en intrigues dragoniennes et impériales, Sarah Ash garde le cap : Les Enfants de la porte du serpent n’est ni meilleur ni pire que les tomes précédents. Un récit bien ficelé permettant de donner une réponse aux questions posées depuis le début de la série ; rien à redire à ce sujet, tout ce qu’on désire y est. Rebondissements, combats, passions, pas mal d’excursions en terres inconnues pour colorer l’ensemble. Après tout, les Drakhaouls dotant leur hôte d’ailes, on se retrouve avec cinq princes-dragons avides de découvertes – et donc cinq points de vue sur la question de la possession d’un humain par un démon surpuissant et charmeur. Avec une habileté à laquelle je ne m’attendais pas tout à fait, Sarah Ash réussit à ne pas rendre son propos monotone ou à ne pas disperser l’histoire, ce qu’on aurait pu craindre en multipliant ainsi les dragons. Chacun des cinq hommes possédés réagit à sa manière, acceptant son Drakhaoul en étant plus ou moins consentant ou bien le rejetant complètement. De plus, l’action reste essentiellement centrée sur Gavril et Eugène, devenus tous deux des personnages plus charismatiques et plus profonds qu’ils n’y paraissaient auparavant.

On ne trouvera donc que peu de chose à redire sur les dragons – ainsi que sur la plupart des têtes connues. On pourra se plaindre que quelques personnages demeurent un peu trop fades, comme Kiukiu ou Elysia, ou tirant sur la caricature, comme Célestine la belle espionne orpheline ou son amoureux transi de lieutenant qui n’apporte malheureusement rien à l’intrigue. En contrepartie, les figures secondaires attachantes le sont restées : Pavel possède son petit charme efficace, la vieille Malusha n’a pas perdu sa langue dans sa poche, le mage Linnaius commence à se dévoiler… Et, surprise d’entre les surprises, notre chère Astasia agaçante et superficielle se révèle bien plus intéressante qu’elle ne l’avait été jusqu’alors. « Bon, me direz-vous, ce tome a l’air d’avoir atteint la perfection ! » Ouais…

   Réunion de famille

Je suis bien navrée de vous décevoir, mais Les Enfants de la porte du serpent m’a semblé plus terne que Le Prisonnier de la tour de fer. Oh, Sarah Ash a amélioré sa recette. L’histoire avance et aboutit bien, les personnages gagnent en confiance. Mais ce dernier tome possède des tares qu’on croise parfois dans les séries de fantasy, pour ne parler que d’elles, a fortiori dans les tomes finaux (même David Eddings n’y a pas vraiment échappé). À savoir : 1) la multiplicaticité des protagonistes, donc des points de vue ; 2) la perte de personnages en cours de route.

Sarah Ash nous offre ici un final. Id est la toute dernière fois que nous rencontrerons Gavril, Eugène, Astasia et tutti quanti. Il s’agit de faire les choses en beauté ! Nous n’échapperons pas ainsi aux retrouvailles avec à peu près tous les personnages croisés depuis le début. On reverra entre autres de très vieilles têtes, comme Palmyre, Askold, Oleg, Sosia – ou encore Oskar Alvborg (« Mince, c’était qui, déjà ? »), on versera une larme pour Jaromir, on assistera même à une scène de Lilias, comme au bon vieux temps. Et on apprivoisera les nouvelles têtes, comme tous ces Franciens artistes ou despotiques. Si Sarah Ash sait trouver une mesure plutôt raisonnable dans sa multiplicaticité, on se retrouve néanmoins englouti sous ces messieurs et dames venus d’un peu partout. La mode aux mille protagonistes dans la fantasy est assez courante, qu’on l’apprécie ou non (Tolkien a après tout donné le la). Certains l’utilisent avec un grand talent (allez jeter un œil à Kushiel de Jacqueline Carey ou, plus simplement, à La Belgariade de David Eddings). D’autres sont plus maladroits… et Les Larmes d’Artamon, pour moi, ne brillent pas par cette technique.

Enfin, ce n’est pas ce point qui m’a le plus agacée. Je préfère m’énerver sur le sort réservé à ces multiples personnages. La trilogie passe son temps à nous promener d’un regard à un autre, parfois avec une grande brusquerie, ce qui rend l’action confuse et bancale. Mais enfin, soit, ça fonctionne dans l’ensemble… Il est cependant triste qu’une partie de ces personnages n’ait droit qu’à une fin bouclée en deux mots. Que ce soit un bête paragraphe intégré à la volée pour conclure qu’ils se marièrent ou eurent beaucoup d’enfants ; ou bien un simple discours rapporté nous informant qu’un tel est en vie et voilà ; ou encore une mort sur laquelle on pleure pendant un paragraphe, avant de ne plus évoquer le défunt de la série. Technique encore plus expéditive : on fait tout simplement disparaître le personnage en cours d’histoire : « Cette fille… (…) Le vieil Evgeni est passé pour vendre du poisson, comme d’habitude, et elle est partie avec lui. » Et ne cherchez pas « cette fille », vous n’en entendrez plus jamais parler* ! (Avouons tout de même que c’est un excellent moyen de se débarrasser d’un personnage qui m’insupportait.)

Voilà donc les détails pénibles de ce dernier tome.

 [*Sauf si vous lisez la seconde série de Sarah Ash, Préquelle aux Larmes d’Artamon (Bragelonne).]

   Et finalement…

Mais attendez avant de jeter ce roman par la fenêtre que je vous donne LE MOT DE LA FIN ! Les Enfants de la porte du serpent a ses petits côtés agaçants mais, comme je le disais plus tôt, il les partage avec bien d’autres romans du même genre. Abandonner ses personnages secondaires en fin de série pour s’axer sur ses héros est parfaitement légitime, même s’il existe des manières plus ou moins subtiles de s’y atteler. Je maudirai toujours David Coe pour l’avoir fait dans La Couronne des sept royaumes, combien même j’ai apprécié cette longue série qui commence en boitillant et se termine en flamboyant. En fin de compte, Les Larmes d’Artamon possède un final bien appréciable pour quelqu’un de moins pointilleux que moi.

Permettez-moi encore quelques mots pour conclure sur cette trilogie : Les Larmes d’Artamon est au final une série plus intéressante qu’il n’y paraît. Si son style n’est pas toujours fameux et si ses personnages ne sont pas toujours idéaux, Sarah Ash sait mieux y faire avec le scénario, manquant d’originalité mais solide et efficace. L’auteure corrige certains de ses défauts (Gavril…) en avançant et finit par nous rendre ses protagonistes dans l’ensemble attachants, tandis que son univers a un petit côté bien à lui. Sans en devenir fou d’enthousiasme, on y trouvera un plaisir certain.

Les Enfants de la porte du serpent, Sarah Ash (Bragelonne, 2007)

 

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