Mai en automne

Mai en automne

    Mai en automne, Chantal Creusot

Il y a tout d’abord Marie, une petite servante silencieuse perdue dans ses songes. Il y a ensuite Simon l’intellectuel militant qui croise l’amour en regardant une photographie, puis Solange qui a « un pied sur terre et un autre sur la lune »,  Camille qui s’enferme avec ses livres, Marianne et sa dangereuse folie…

Mai en automne est une galerie de portraits, un « roman gigogne » selon les termes de la quatrième de couverture ; les chroniques d’un village du Cotentin au milieu du XXe siècle. La Seconde Guerre mondiale, l’Occupation et la Libération passent comme des orages nécessaires sur les multiples personnages qui se blottissent dans ce roman. Un unique thème, l’amour, et mille manières de le décliner composent le fil conducteur. Dans ce village, ou cette petite ville, tout se sait, tout se devine. Les uns se courtisent, les autres se marient, certains trompent leur conjointe ou leur époux. Un arbre généalogique, en guise d’introduction, permet au lecteur de situer la situation de chacun dans cette grande fresque passionnelle.

C’est Marie qui ouvre l’histoire, jeune servante au service des Laloy, un peu folle, un peu égarée, supportant sans bien les comprendre les avances d’un soldat allemand qu’elle rencontre sur le chemin du travail. Puis la jeune femme donne la main à Solange, l’une des filles de la libraire, laquelle la passe ensuite à Camille Laloy qui cède la place à Simon Laribière, lui-même destiné à donner la parole aux suivants. Tous attendent de raconter leur histoire : fiançailles, mariages arrangés ou mariages d’amour, veuvage, amourettes, coquetteries, flirts légers, coups de foudre, amours filiales ou paternelles… Souvent, déceptions et désillusions. Le temps se soumet aux protagonistes : après avoir assisté à la Libération, le lecteur est transporté à l’époque de l’entre-deux-guerres pour suivre Pierre père de Marianne, puis revient aux années 50 afin de découvrir Julien fils de Marie. On bondit d’une histoire à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une personnalité à l’autre. Chaque petit portrait apporte son lot de plaisir et de surprise, proposant une psychologie différente, une âme que l’auteur dissèque avec savoir.

Chantal Creusot réussit, dans ce roman, à nous démontrer ses qualités. Son écriture est souple, son étude des passions précise et pertinente : la biographie de l’auteur la rapproche de Balzac et Flaubert, et certaines des héroïnes (on pensera à la langueur de Solange, à l’impatience de Marianne) ont bien un petit quelque chose d’Emma Bovary, tandis que plusieurs garçons (tels Simon ou Pierre) rappellent ce bon vieux Frédéric de L’Éducation sentimentale. En dépit de ce que le découpage de l’œuvre pourrait nous faire craindre, il n’y a aucune rupture entre l’histoire d’un personnage et celle d’un autre : tous se passent la main, se jugent, compatissent avec leurs semblables ou les méprisent selon leurs caractères. Le roman forme bien un tout, un musée des sentiments amoureux dans lequel le lecteur déambule, passant d’une œuvre à l’autre.

Mais voilà justement où le roman trouve ses limites. On déambule… Mai en automne nous traîne d’un visage à l’autre sans but bien défini. La myriade de portraits finit par saturer notre esprit. Les noms s’embrouillent parfois dans notre tête, et consulter l’arbre généalogique du début pour s’aider devient de plus en plus un réflexe. Les innombrables histoires débutent et s’achèvent dans leur individualité, mais l’ensemble, avec ses brusques changements d’époques et de points de vue, manque d’une direction précise. Chaque petit personnage poursuit son chemin à son échelle et l’œuvre s’en trouve éparpillée. Le thème de l’amour reste un thème sans devenir une finalité scénaristique, et l’on demeure un peu sur sa faim, à se demander au final ce que le roman apporte réellement.

Malgré cela, la peinture des sentiments est exquise et la référence aux grands classiques du XIXe procure un grand plaisir. Mais il me semble qu’il manque à ce roman une vue d’ensemble, une direction plus affirmée, pour lui donner une allure véritablement solide.

Mai en automne, Chantal Creusot (Zulma, 2012)

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