Notre-Dame des loups

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas

Au cœur des éditions Mnémos, Adrien Tomas commence à avoir sa petite réputation. N’ayant pas le temps de m’atteler à l’énorme pavé qu’est La Geste du sixième royaume, le premier roman de cet auteur, je me suis décidée à le découvrir au travers de Notre-Dame des loups, un roman beaucoup moins conséquent dont le synopsis m’intriguait.

Mi-XIXème siècle, entre bois hostiles et bourrasques enneigées, nous suivons une troupe de Veneurs sans scrupule, qui traquent un gibier bien singulier : les wendigos – ou loups-garous – engeance débarquée d’Europe pour infester les forêts américaines. Armés de munitions d’argent, les sinistres chasseurs s’enfoncent dans la forêt blanche pour débusquer Notre-Dame des loups, reine des lycanthropes, et éradiquer ainsi ce peuple monstrueux. Les uns après les autres, ils se cèdent la parole pour rapporter les étapes de la chasse et ajouter à la narration de la traque leur propre histoire – souvent chargée de deuil, de déception, de destruction.

Le thème du loup-garou m’a toujours intriguée, alors que les vampires par exemple ne m’ont jamais vraiment intéressée, et j’ai eu d’autant plus de plaisir à découvrir cette œuvre assez atypique. Entre fantastique, horreur et un rien de western, avec une miette de polar en prime, Notre-Dame des loups sait se rendre étonnant. Au fil des pages, l’ambiance s’installe efficacement : avancée dans le froid et sous la neige, repas froid avalé en vitesse, calme des grands bois hantés par les loups, perception d’un danger toujours latent, de plus en plus prononcé tandis que la nuit tombe… Nous participons pleinement à la traque, dépeinte par toute une série de narrateurs première personne. L’atmosphère inquiétante et hivernale est réussie et immersive.

La construction du récit est à mon sens une autre des belles trouvailles de cet ouvrage – même si j’émettrai quelques réserves sur ce point dans la suite de ma critique. L’enchaînement des points de vue des différents traqueurs nous permet d’avancer dans le récit sans jamais nous ennuyer, dans l’attente de découvrir une nouvelle histoire, une nouvelle personnalité, et même un nouveau langage – car chaque protagoniste a sa manière de dire les choses et d’analyser la situation. Alors qu’Arlington, ancien journaliste, prendra le temps de poser le décor, le jeune Billy aura un langage beaucoup plus grossier et vivant, tandis que le cultivé Würm parlera avec une élégante distinction. Et chaque personnage a ses raisons bien à lui d’intégrer la troupe, qu’il ne nous dévoile entièrement qu’à son tour de parole.

Il y a donc toute une ambiance et toute une toile d’intrigues à déguster, dans ce petit roman bien riche, à l’écriture soignée et aux références historico-littéraires multiples. Nous reviennent en tête les différentes bêtes anthropophages qui ont battu nos campagnes (la bête du Gévaudan étant explicitement citée), les récits liés aux lycanthropes et à leur phobie de l’argent, à leur métamorphose nocturne, à la hiérarchie de leur meute ; et, dans un tout autre registre, les western où une horde de cow-boys dépenaillés poursuivent des brigands sans foi ni loi, ainsi que les différents mythes liés aux chasses éternelles et mystérieuses. Peu de pages, une seule traque, et pourtant tout un paquet de références qui me rattrapent à la volée des alinéas.

Mais des choses ratent, mine de rien. Comme plusieurs romans édités chez Mnémos (je songe aux livres de Justine Niogret), Notre-Dame des loups est – trop – court. Tout allait bien jusqu’à ce que l’auteur se précipite, soucieux de terminer son roman en moins de deux cents pages, et la fin m’a parue trop hâtive, trop ramassée. Ce n’est pas la longueur du livre qui me dérange, non, ça n’a même rien à voir avec ce que je veux exprimer ici. Mais la conclusion m’a semblé cinglante, une résolution brutale en un épilogue à rebondissements vaguement inattendus, qui trouve bizarrement sa place dans un roman où l’on s’était confortablement installé. La traque s’achevait, oui, il fallait bien en arriver à la confrontation avec la Dame, mais les trois dernières pages-guillotine m’ont laissée sur ma faim.

Il y a aussi quelque chose qui m’a gênée au niveau de la construction du roman. Si j’ai beaucoup apprécié ce parcours narratif, qui nous fait aller d’un personnage à un autre pour nous faire découvrir toute la troupe histoire par histoire, les transitions si semblables entre un narrateur et un autre m’ont un peu gâché la surprise de l’intrigue. On a vite fait de comprendre ce qui clôturera chaque chapitre et, de ce point de vue-là, la table des matières est un beau moyen de se spoiler une part de l’histoire. Cet aspect du bouquin n’a pas fonctionné avec moi – et difficile d’en dire plus sans dévoiler un pan important de l’affaire. Bref, si l’idée de la traque m’a plu, la partie devinable de son avancement ne m’a pas pleinement convaincue.

Cependant, l’ouvrage m’a intriguée et j’ai joué le jeu jusqu’à l’avant-dernier chapitre, savourant les nuits glaciales emplies d’yeux jaunes et la pénible traversée des bois, rythmée par les détonations des balles d’argent. Si toute l’évolution de l’intrigue ne m’a pas entièrement satisfaite, j’ai cependant bien envie de me lancer, enfin, dans la longue lecture de La Geste du sixième royaume.

Notre-Dame des loups, Adrien Tomas (Mnémos, 2014)

Alsorvampred, Tome 1: Le Deuil de l’Ignorance

Alsorvampred, Chloé Delalandre

Alsorvampred, Chloé Delalandre

Alsorvampred, mais que peut bien signifier ce mot aux allures de formule magique ? Malheureusement, je ne peux pas vous le révéler sans gâcher une partie de l’intrigue, à vous donc de le découvrir en lisant le premier tome de cette série : Le Deuil de l’Ignorance.

Ce que je peux quand même révéler sur ce tome, c’est que j’ai souvent été partagée en le lisant. D’un côté tout est très rapide : la description de l’héroïne, son départ pour rejoindre sa meilleure amie après une peine de cœur dont on ne sait rien, les quelques indices sur son passé, la mort de ses parents. Du coup, on a l’impression que l’auteur a voulu bâcler cette présentation pour en arriver directement au cœur de l’histoire. Et parfois cette rapidité dessert la crédibilité de l’intrigue : Emy quitte tout pour rejoindre sa meilleure amie, elles décident d’ouvrir une boutique ensemble dans la même journée et en moins d’une semaine tout est réglé et le commerce est florissant, vous y croyez, vous ?  De même que tous ces gens qui accueillent Emy à bras ouverts alors qu’elle ne les connait pas, et qui vont même jusqu’à l’inviter à boire le thé, sans que cela l’étonne plus que ça.

Mais alors, y-t-il vraiment un intérêt à lire ce livre ? pourriez-vous me demander. Et bien oui. Car après ce début un peu rapide, une véritable intrigue avec des mystères, des secrets, des révélations se met peu à peu en place. Et surtout, il y a ce fil rouge, ou plutôt noir, très noir, qui revient, peut-être trop rarement, entre deux chapitres. Bien qu’on comprenne tout de suite qu’il est en lien avec l’héroïne et son passé, les informations sur le mystérieux homme en noir et ses intensions sont distillées avec assez de parcimonie pour vraiment intriguer le lecteur.

Malgré tout, il faut bien avouer qu’un certain nombre d’éléments sont assez convenus. Notamment le jeune homme mystérieux dont Emy tombe raide amoureuse, qui est d’une beauté parfaite, avec un regard hypnotique et la peau pâle et glacée. Personnellement, je n’avais aucune envie d’une énième histoire de vampire qui tombe amoureux-alors-qu’il-ne-faut-pas d’une humaine, mais dans ce cas, les choses sont un peu différentes. Et c’est grâce à cet «  alsorvampred » que l’histoire qui aurait pu être d’une banalité sans nom retrouve finalement tout son intérêt.

Le Deuil de l’Ignorance est donc un livre sans grande prétention, mais dont les personnages peuvent se révéler attachants et avec suffisamment de petits mystères pour être agréable à lire.

 Le Deuil de l’Ignorance, Chloé Delalandre (Rebelle Editions, 2014)

 

Confessions / Tribulations d’une fan de Jane Austen

Tribulations et Confessions d'une fan de Jane Austen, Laurie Viera Rigler

Tribulations et Confessions d’une fan de Jane Austen, Laurie Viera Rigler

J’avais acheté ces deux livres sans trop savoir à quoi m’attendre, n’ayant pas lu moi-même l’œuvre de Jane Austen, mais il y  avait une offre pour les deux romans, donc je me suis lancée. Et j’ai vraiment bien fait.

Ces deux romans sont en fait deux histoires parallèles, puisqu’il s’agit des récits de deux jeunes femmes ayant échangés, on ne sait trop par quel prodige, leur corps. Ainsi dans le livre Confessions d’une fan de Jane Austen, Courtney, une trentenaire de notre époque, se réveille dans le corps de Jane Mansfield au XIXème siècle. Et dans le livre Tribulations d’une fan de Jane Austen, c’est donc Jane qui se retrouve au XXIème siècle dans le corps de Courtney. Autant dire que le choc des cultures est rude, surtout pour Jane qui ne connait rien du « futur ».

Ceci constitue d’ailleurs une part importante de l’intrigue : comment vivre dans une époque qui n’est pas la sienne et où les conventions sociales sont radicalement différentes. Du côté du XIXème, il est particulièrement inconvenant de rencontrer un homme célibataire sans chaperon, et quant à lui toucher la joie … Alors qu’au XXIème siècle on se baigne en bikini sans la moindre de gêne. Ce décalage est la cause pour les deux femmes d’un certain nombre de problèmes, surtout pour Courtney qui doit accepter qu’elle a non seulement régressé dans le temps mais aussi dans la condition féminine. Pour Jane, même si elle est choquée au départ par le comportement outrageux des gens de cette nouvelle époque, elle s’y habitue rapidement, et finit même par apprécier sa liberté et son indépendance.

Ainsi ces deux romans sont construits en parallèle autour de la découverte par deux « inconnues » de deux sociétés différentes. Pour autant, ces deux jeunes femmes ne sont pas si différentes l’une de l’autre et ce brusque voyage temporel semble avoir une explication : chacune doit, grâce à une regard neuf, changer la vie de l’autre et résoudre ses problèmes.

Car ces deux fan inconditionnelles de Jane Austen ont décidemment un gros problème avec les hommes. D’un côté Jane est persuadée que l’homme dont elle est tombée amoureuse, et qu’elle envisageait d’épouser, l’a non seulement trompée avec une domestique, mais en plus l’a mise enceinte. Alors pour se consoler, elle tombe elle-même dans les bras d’un de ses domestiques et décide de battre froid son ex futur fiancé qui n’y comprend rien. De l’autre côté Courtney était à deux doigts de se marier quand elle a découvert son fiancée dans les bras de celle qui prépare leur pièce montée, et pour couronner le tout, son meilleur ami a couvert son infidèle de fiancé. En résumé, il y a beaucoup de travail qui attend chacune d’elle pour démêler le vrai du faux dans ces histoires de quiproquos et de faux semblants pour que les deux jeunes femmes soient enfin heureuses … dans leur vie respective ?

J’ai eu du mal à me décider sur l’interprétation des dénouements : est-ce que chaque femme retrouve son corps ou est-ce qu’elles finissent chacune leur vie dans le corps de l’autre, je pense que chacun peut imaginer ce qui lui plaira.

Au delà de cette narration  en parallèle et des déconvenues que vont vivre Courtney et Jane, j’ai aussi beaucoup aimé ces romans pour leurs personnages secondaires tous hauts en couleurs et attachants : que ce soit Mary la meilleure amie un peu nunuche de Jane ou Deepa la pétillante nouvelle amie de Courtney, elles apportent toutes un peu de sel dans les intrigues. Les personnages des mères sont aussi très importants, car très semblables dont leur rapport tendu avec leur fille, malgré la différence de siècles. Quant aux personnages masculins, ces romans nous proposent une véritable galerie allant de l’amoureux transit adorable mais timide au séducteur invétéré menteur et manipulateur, en passant par le père artiste mais qui adore sa fille. Il y en a donc pour tous les gouts, des personnages à aimer et d’autre qu’on aime détester.

Je recommande donc ces deux romans à des lectrices fan d’histoires d’amour un peu compliquées avec des héroïnes qui ont du caractère, et  qui mêlent suspens et humour. D’ailleur, je conseille aussi de lire ces livres en commençant par Confessions d’une fan de Jane Austen, car cela permet aux lecteurs de découvrir la société dans laquelle vivait Jane à travers le regard de Courtney et on comprend ainsi mieux pourquoi Jane est si choquée lorsqu’elle se retrouve propulsée à notre époque.

Confessions d’une fan de Jane Austen et Tribulations d’une fan de Jane Austen, Laurie Viera Rigler ( Milady, 2014)

La Voie de la colère (Le Livre et l’épée I)

La Voie de la colère, Antoine Rouaud

La Voie de la colère, Antoine Rouaud

Dans la sphère bragelonienne, La Voie de la colère avait fait assez de tapage à sa sortie pour que je me promette de m’y atteler un jour ou l’autre. Entre temps, j’avais lu, au milieu de quelques éloges, plusieurs critiques négatives et je m’attendais à être davantage déçue qu’enthousiasmée. Débutant ma lecture avec un a priori négatif, j’ai finalement trouvé plaisir à ce roman, même si je suis loin d’avoir été conquise.

Ce livre nous raconte donc une histoire avant de… nous la raconter à nouveau. Tout commence avec Dun-Cadal, un vieux général au passé héroïque qui pleure son ancien empereur renversé par une jeune république. Oublié de tous, le soldat dépressif passe ses journées à boire, jusqu’à ce que Viola, une jeune historienne têtue, le retrouve pour l’interroger sur l’épée de l’empereur, une précieuse antiquité qui a disparu à la chute de l’empire. Comme un coup de pied dans la fourmilière, la demande de Viola plonge Dun dans ses souvenirs : batailles, gloires d’antan, combats et rivalités, ainsi que la rencontre avec Grenouille, un mystérieux gamin hargneux que Dun éleva comme son fils et dont il chercha à faire le plus grand chevalier du monde. Mi-roman, la tendance s’inverse et c’est à présent Grenouille qui prend la parole pour nous rapporter ces mêmes souvenirs, mais de son point de vue. En parallèle, à l’époque « actuelle », Viola harcèle toujours Dun pour qu’il lui remettre l’épée impériale et celui-ci part sur les traces d’un assassin qui poursuit les conseillers de la république.

La construction du roman est assez complexe… et je l’ai trouvée à plus d’une reprise intéressante, et même originale. Le récit alterne généralement une scène du passé avec une scène du présent, et opère la transition de différentes façons : un simple saut de ligne, ou bien un enchaînement plus subtil, des flashbacks sous forme de citations qui envahissent peu à peu le présent ou un souvenir interrompu par les appels répétés d’un personnage actuel. Le procédé m’a intriguée, mais l’auteur en use malheureusement à tout-bout-de-champ. Son récit est émaillé d’italiques : paroles rapportées une fois, deux fois, dix fois, répétées dès que l’occasion se présente, des litanies que Dun et Grenouille rabâchent à chaque instant fort ou nostalgique du roman – c’est à dire tout le temps.

De plus, comme je l’ai précisé plus tôt, le roman est en deux parties : Dun et Grenouille rapportent la même histoire et, s’ils ne présentent pas toujours la même version des faits, ils ont tout de même passé la meilleure partie de leur vie ensemble. Une même bataille, un même discours (parfois mot pour mot) sera redécrit, et l’avancée du récit en souffrira. On pourra vite se lasser, même si l’intrigue qui se déroule dans le temps présent n’est heureusement, quant à elle, transcrite qu’une unique fois – à un rythme saccadé, continuellement interrompu par les souvenirs.

La lecture traîne donc la patte à plus d’une reprise dans ce livre, en dépit d’une intrigue qui est loin d’être dénuée d’intérêt – et qui promet d’être de plus en plus étoffée dans les tomes suivants. Le style est solide, les batailles impressionnantes, le roman adopte une allure souvent grandiose – évoquant la vengeance la plus tenace, la détermination la plus féroce. Mais, traités avec un sérieux inflexible, les personnages principaux évoluent peu : Dun reprend la figure du vieux soldat détruit qui garde en lui une flamme des anciens jours, une allure qui m’a un peu rappelé celle du Druss de David Gemmell. Quant à Grenouille, il vit enfermé dans sa vengeance et sa décision de devenir un chevalier hors pair, fermé à tout autre sentiment – hormis une romance trop mièvre pour un personnage aussi brutal. Bloqué sur ces deux portraits qui ne se développent guère, le roman nous brosse d’autres figures assez plates, amis, alliés et ennemis pas assez développés pour se distinguer ou personnages féminins absolument creux.

Dommage, dommage, car il y a des idées. Il y a une rigidité dans l’ouvrage, dans les caractères proposés et les thèmes abordés qui m’a fait un peu étouffer, et l’emboîtement des deux époques, des différentes scènes de souvenirs, m’a également ennuyée à plusieurs reprises. En même temps, je reconnais des qualités à l’ouvrage : le style et l’intrigue m’ont plu, ainsi que certains procédés de mise en scène que l’auteur répète malheureusement trop souvent pour les rendre plaisants.

La Voie de la colère, Antoine Rouaud (Bragelonne, 2013)

Rencontre avec Gaeria (Iluvendan I)

Rencontre avec Gaeria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin

Rencontre avec Gaeria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin

Je surveille avec assiduité l’actualité des éditions de l’Homme sans nom, mais je dois avouer que le tome initial d’Iluvendan est le premier roman que je lis de cette maison. Je crois bien que c’est la couverture qui m’a décidée à acquérir ce livre – couverture illustrée par Alexandre Dainche, qui a aussi dessiné celle de l’Enfant Meredhian, roman publié par l’Homme sans nom que j’ai acheté pour la même raison.

Rencontre avec Gaeria m’a… non, pas déplu, mais pas non plus transportée (d’autant plus que je ne m’attendais pas à ce que ce roman soit plutôt destiné à la jeunesse). Et pourtant, je sens que je m’attellerai rapidement le second tome.

Trois jeunes provinciaux, les jumeaux Klaod et Fëasil et leur amie Imenel, se rendent à Iluvendan, la magnifique capitale de leur pays, pour poursuivre leurs études. Klaod entre dans l’armée, Fëasil souhaite maîtriser l’art magique de la Gravure et Imenel s’engage dans la voie des Acrombes, clan des acrobates, des espions et des voleurs. Dans un univers régi par la consommation permanente du Iolthän, un cristal fournissant différentes sortes d’énergie, le Sénat d’Iluvendan choisit d’entrer en guerre contre son voisin, El-Menin, pour pallier une possible pénurie de sa ressource première. Klaod est envoyé au front, tandis que Fëasil et Imenel s’engagent dans un mouvement de résistance et quittent la cité pour découvrir d’autres terres et d’autres manières d’utiliser le Iolthän.

Avant d’évoquer l’intrigue ou les personnages, je dois avouer que le style m’a posé pas mal de problèmes. Je l’ai trouvé de façon générale trop scolaire, ponctué de « Cependant » et de « Néanmoins », et de ce souci souvent présent de justifier le moindre comportement : les gardes regardent les héros ainsi car ils pensent sûrement que… ils ne dirent rien car untel risquerait de… et autres précautions de ce type qui donnent au récit une allure parfois trop rigide. C’est assez dommage, car l’univers imaginé se prêterait volontiers à des descriptions moins figées par cette manière d’écrire.

Passant outre cette remarque, je dois admettre que le début du roman m’a charmée… jusqu’à ce que nos trois héros, leurs examens passés, décident de visiter Iluvendan quartiers par quartiers, à la mode touristes contemplatifs. La cité inventée est extraordinaire à visiter, mais la manière dont sa découverte est amenée m’a assez ennuyée. Fort heureusement, l’intrigue s’engage ensuite véritablement, une fois les jeunes gens admis dans leurs universités respectives. Au final, en dépit de jolies inventions, de villes étonnantes et de ce mystérieux Iolthän qui est la source de bien des maux et de bien des questionnements, l’histoire est relativement classique, et les révélations finales sont assez cousues de fil blanc, basées sur une symbolique peu innovante. Les rebondissements ne sont pas très nombreux, l’action assez peu fréquente, les personnages voyageant beaucoup et parlant beaucoup. Les protagonistes centraux ne sont pas grandement fouillés, approchant les stéréotypes : le trio guerrier/voleuse/magicien, la figure du vieux maître-mage obtus et celle de la jeune aventurière belle, farouche et pleine de ressources… À l’exception de quelques figures plus surprenantes : les prêtres de Narg, petits bonhommes au langage loufoque, ou les centaures et leur pouvoir dont j’ai beaucoup aimé la mise en scène. Quant à nos trois héros, si j’ai trouvé Imenel et Fëasil souvent trop puérils, je reconnais que le personnage de Klaod, initialement le plus gamin des trois, évolue avec une belle justesse durant la guerre à laquelle il est mêlé.

Mais, baste ! J’aurais plein de reproches à faire à ce roman, mais je dois lui rendre justice : je l’ai trouvé foncièrement sympathique et suffisamment bien cadencé pour ne pas m’avoir lassée. Il n’a rien d’excellent ni de surprenant, mais il donne cependant envie de connaître la suite et de visiter plus amplement l’univers proposé par les deux auteurs.

Ce sera donc une conclusion mi-figue, mi-raisin. M’ayant quelque part autant déçu que Sanctuaire d’Alexandre Malagoli, je lui trouve cependant une mine plus fraîche, un petit côté bien à lui qui me donne envie de poursuivre ma découverte d’Iluvendan.

Rencontre avec Gaëria, Nicolas Debandt et Marc-Antoine Fardin (Éditions de l’Homme sans nom, 2012)

Le Palais adamantin (Les Rois-dragons I)

Le Palais adamantin, Stephen Deas

Le Palais adamantin, Stephen Deas

Quand on vous dit qu’il doit toujours y avoir des dragons en fantasy… Sous une couverture qui rappelle bien des romans du même genre (le stéréotype du dragon/château/guerre de Forteresse draconis), Le Palais adamantin dissimule cependant de très bonnes surprises.

Dans un univers moyenâgeux-fantastique relativement classique, les hommes sont parvenus à dompter les dragons au moyen d’une drogue qu’ils leur administrent quotidiennement. Ils utilisent les « pauvres » bêtes comme moyens pratiques de transport, engins de guerre ou cadeaux de mariage, et chaque grand seigneur possède son aire remplie de dragons et de chevaliers aptes à les monter. Cependant, entre eux, les hommes se s’entendent pas : dirigés par un Orateur, les différents rois qui tiennent l’empire briguent tous le pouvoir suprême. Le prince Jehal, en particulier, entend bien faire disparaître tous les obstacles à son accession au trône. Empoisonneur de son père, assassin de sa maîtresse, la reine Aliphera, et amant de la rouée Zafir, la propre fille d’Aliphera, le jeune homme réussit à épouser la plus jeune fille de la reine Shezira, la première prétendante au rang d’Oratrice. En cadeau de noces, Shezira envoie à son nouveau gendre une dragonne parfaite d’une blancheur immaculée. Cependant, dans ce sac d’intrigues et de complots, le convoi de Shezira est attaqué, et la dragonne s’enfuit dans la confusion. Privée de sa drogue quotidienne, la créature retrouve peu à peu son intelligence reptilienne et décide de se venger des hommes qui ont soumis son peuple durant de longues années…

L’intrigue opposant les hommes aux dragons est finalement le pan qui m’a le moins intéressée. J’avais une impression de déjà-vu, et les scènes de dragons surpuissants acculant les faibles hommes m’ont paru un peu ternes par rapport aux conspirations menées au palais adamantin. Les différents pans de l’histoire promettent cependant tous beaucoup : le roman est bien agencé, bien rythmé et scandé par des révélations soudaines et des rebondissements efficaces. Il n’y a pas réellement de nouveauté, mais un bon style, des personnages hauts en couleur, de l’action en-veux-tu-en-voilà tiennent aisément le lecteur en haleine.

On pourra reprocher au roman, comme à tant d’autres œuvres de fantasy, de nous noyer sous un arbre généalogique touffu, entre les rois, les reines, les princes et princesses, les soldats, les alchimistes, les maîtres d’aire, les maréchaux ou les mercenaires – sans parler des dragons. Mais, assez vite, les personnages centraux se dégagent et réussissent à remettre de l’ordre dans cette population. Joliment portraiturés, Jehal et Zafir forment le cœur des « méchants », un duo d’amants diaboliques efficaces, dont l’attitude et les comportements n’ont pas été sans me rappeler le couple de Valmont et Merteuil. Ruses, trahisons, faux-semblants, comédies, mensonges sont l’apanage de ces deux larrons – et Jehal, bien que détestable au plus haut point, réussit à se rendre attachant. La maisonnée de la reine Shezira, a contrario, pourrait sembler bien sage… si l’on fermait les yeux sur l’absence de scrupules de la maîtresse de maison, sur les méthodes contestables de sa maréchale pour protéger sa supérieure, sur le caractère des trois princesses, franches, têtues et, pour l’une d’entre elles, à la limite de l’asociabilité. Bref, les protagonistes ne sont pas piqués des vers, évoluant dans un univers politique sans pitié.

Le monde imaginé en tant que tel, découvert à dos de dragon, offre quelques décors impressionnants, différentes villes splendides, grottes obscures et montagnes hostiles, et le lecteur-voyageur trouvera de quoi se régaler. Reste qu’une carte aurait vraiment été bienvenue…

Quelques jours après avoir refermé le roman, je ne le trouve plus aussi marquant qu’en l’ayant achevé. Mais il est fort bien mené, solide, plaisant, entraînant, et c’est peut-être cela qui m’a le plus surprise : la découverte d’un très bon roman de fantasy duquel je n’attendais rien.

 Le Palais adamantin, Stephen Deas (Flammarion, département Pygmalion, 2009)

La Cité des livres qui rêvent

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

La Cité des livres qui rêvent, Walter Moers

Amoureux des livres et lecteurs insatiables, ce roman ne peut être que pour vous… Imaginez donc une cité entièrement consacrée aux bouquins, à la littérature, à la poésie, aux librairies et aux éditions, une cité où les princes se font enterrés avec leurs livres, où les écrivains lisent leurs dernières œuvres dans les tavernes chaque soir, où les étudiants s’évanouissent de bonheur en croisant leur poète préféré. Et vous n’en avez encore vu que la surface…

« Traduit du zamonien » par Walter Moers, La Cité des livres qui rêvent est un trésor d’inventivité. En le lisant, mille romans formidables mettant en scène des mondes merveilleux me sont revenus à l’esprit, à commencer par Abarat de Clive Barker (en deux tomes) et Les Fiancés de l’hiver de Christelle Dabos, deux pavés de la littérature jeunesse dont je vous conseille chaudement la lecture. Ce bouquin est un peu du même tonneau : l’auteur lâche la bride à son imagination pour nous faire visiter un univers complètement délirant, où l’on s’éclaire à la méduse, où de vieux châteaux servent de système d’aération aux géants, où des livres vivants, des livres sanglants, des livres dangereux piègent le malheureux lecteur qui les ouvre. Au cœur de la Zamonie, au sommet de la Citadelle des Dragons, vit Hildegunst Taillemythes, notre narrateur, un jeune dragon de soixante-dix-sept printemps qui, comme tout dragon de son âge, a reçu une éducation distinguée en arts et littérature. Futur écrivain, filleul d’un célèbre auteur de traités d’horticulture, Hildegunst découvre un jour un manuscrit d’une perfection absolue : il décide d’en retrouver l’auteur pour se faire initier au grand art de la poésie et part donc à Bouquinbourg, cité entièrement dévolue au livre, où il sait que se cache son idole. Mais Hildegunst, dragonnet assez maladroit, touriste un peu balourd, se fait avoir, plonge tête baissée dans un complot inattendu et se retrouve vite en péril. Errant dans les rues de Bouquinbourg puis dans les catacombes labyrinthiques qui s’enfoncent sous la ville, il nous dépeint alors un univers étonnant, horrifique, désopilant et complètement givré.

Un roman de cette taille (et de ce poids) ne peut se savourer que lentement : j’avoue d’emblée qu’on peut parfois s’y ennuyer, car il y a dans ce bouquin tout un fatras de détails sur lesquels l’auteur prend un grand plaisir à s’appesantir. Le gavage des choux-fleurs, par exemple ! Mais voilà, l’œuvre est prenante : on se laisse assez facilement hypnotiser par l’univers abracadabrant de l’auteur (pardon, du traducteur en zamonien), avec ces dessins sympathiques (de Moers en personne) et ces petites notes qui s’entassent timidement au bas de quelques pages. À ce monde génial et complexe, se greffent une intrigue plutôt bien filée (en dépit de quelques révélations attendues) et des personnages fascinants, hilarants ou inquiétants. La vérité sur les Rongelivres fait sourire, des figures comme Clairdepluie ou le roi des Ombres impressionnent, les ancêtres des Suiffard sont tous plus frappés les uns que les autres… Et Hildegunst Taillemythes sait se rendre attachant – avec tous ses défauts, sa balourdise, sa lâcheté, son hypocondrie, tous les préjugés que sa jeunesse a imprimés dans sa tête et qui lui font commettre nombre d’impairs ; mais aussi avec ses qualités, sa jeune naïveté, son humour, son honnêteté, son érudition.

Et puis il y a aussi tous les livres inventés, qui sont comme de petites ficelles d’histoire jetées au milieu du long récit. Pour la plupart, ce ne sont que des titres cités au détour d’un paragraphe : Un village nommé Flocon de neige, Un pélican dans la pâte feuilletée, La Harpe cercueil, Un pivert dans le tonneau de cornichons… Des titres sans indication, sans résumé, qui nous invitent cependant à rêver des histoires qu’ils renferment. Nous trouvons aussi des livres plus longuement évoqués, dont des chapitres entiers sont résumés : Le Chevalier Ampule qui commence par cent pages sur l’entretien des lances ou Les Catacombes de Bouquinbourg de Colophonius Clairdepluie, résumé et cité à diverses reprises. Et il y a encore les hommages plus directs à notre littérature : l’évocation de mouvements artistiques rappelant ceux que nous connaissons (le dadaïsme, par exemple) ou, mieux, les anagrammes d’auteurs réputés. Goethe, Hölderlin, Balzac apparaissent ainsi si on remet bien les lettres dans l’ordre, et j’avoue ne pas avoir résolu toutes ces énigmes (Les solutions peuvent être trouvées sur Wikipédia ; c’est un peu de la triche, mais enfin…).

Si le roman traîne parfois la patte (la faute à ces auteurs qui commencent leurs œuvres par cent pages sur l’entretien des lances ou le gavage des choux !), il n’en est pas moins réussi. L’écriture en est fluide et drôle, et l’univers créé est merveilleux à découvrir. Je vous le conseille vivement, amateurs de livres et de mondes imaginaires, vous y trouverez un plaisir certain.

La Cité des livres qui rêvent, traduit du zamonien et illustré par Walter Moers (Panama, 2006)

Le Chien de guerre et la douleur du monde

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock

Michael Moorcock, connu pour ses antihéros remarquables à la tête desquels se dresse Elric de Melniboné, nous raconte ici la quête de von Bek, le Krieghund, un sombre capitaine de mercenaire dont le destin n’est pas sans rappeler celui de Faust.

Dans une Allemagne détruite par la guerre de Trente Ans, au cœur d’un monde qui semble toucher à sa fin, Ulrich von Bek en vient à ne plus croire en rien et, au lendemain d’un énième massacre, abandonne ses hommes et fuit. Il cavale jusqu’à la profonde forêt de Thuringe, « frontière entre la Terre et l’enfer », et y découvre un adorable petit château où il décide de se reposer quelque temps. La demeure, malheureusement, appartient à Lucifer en personne. L’Ange Déchu reçoit von Bek dans sa bibliothèque pour lui proposer un pacte : en échange de son âme damnée, le mercenaire devra lui rapporter le remède à la douleur du monde – le Saint-Graal. Ni une, ni deux, von Bek accepte et traverse l’Europe réelle et surnaturelle pour mettre la main sur ce trésor légendaire.

À l’instar d’une partie du cycle d’Elric, que j’ai eu l’occasion de lire, le roman souffre de son vieillissement. Dans cette petite œuvre de deux cents pages, les raccourcis sont fréquents : un regard conduit à l’amour le plus fou, un sourire scelle l’amitié la plus fidèle et un bref dialogue fait naître une haine horriblement tenace entre deux personnages qui ne s’étaient encore jamais parlé. Le voyage de von Bek est également rapporté à toute allure, après une longue introduction et en dehors de quelques scènes bien plus développées. J’aurais parfois aimé que l’auteur s’arrête davantage dans l’un des pays qu’il n’évoque qu’en passant et qu’il s’attarde un peu moins dans le château de Thuringe ; et le style de Moorcock se révèle parfois un peu trop expéditif à mon goût.

Cependant, l’œuvre est plaisante. L’imaginaire de notre auteur est foisonnant, et le voyage de von Bek propre à nous le prouver. Nous visitons des pays réels déchirés par une guerre absolument hideuse, massacres et tueries s’accumulant dans un paysage de plus en plus apocalyptique, en phase avec l’évolution du roman. Nous basculons parfois dans la Mittelmarch, un monde parallèle à notre Terre, où les saisons sont inversées et où on trouve des pays et des êtres épatants : des ermites farfelus, des guerriers jaillis de l’enfer, d’effroyables aigles géants, un dragon, des démons, un génie dans une bouteille… et une volière extraordinaire laissée à l’abandon. Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer aussi le personnage de Philander Groot, un curieux ermite-magicien amateur de mode française. Sans parler de toutes les références historiques et littéraires que revisite l’ouvrage : la quête du Graal, le pacte avec le diable, les légendes évoquant la fin du monde…

C’est au final une petite pièce fort appréciable que nous sert encore Moorcock. Si le cycle d’Elric ne m’avait pas toujours été convaincue, j’avais été frappée par l’imagination de l’auteur, les paysages et les nations étonnantes qu’il instaurait et ses personnages parfois grandioses ; j’ai eu plaisir à redécouvrir ces différents aspects dans le bref Chien de guerre et la douleur du monde.

Le Chien de guerre et la douleur du monde, Michael Moorcock (Pocket, 2000)

Au bord du gouffre (La Chronique des immortels I)

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein

Quelque part dans un Moyen âge non daté, vous parcourez les plaines transylvaniennes et découvrez un petit village propret, avec sa petite forteresse locale. Tout semble aller comme il se doit, sauf que les rues sont vides, les demeures abandonnées, le silence seul maître de la cité. Et, quand vous poussez la porte à deux vantaux de la forteresse, vous tombez sur un tapis de cadavres fraîchement égorgés…

Ainsi s’ouvre lugubrement La Chronique des immortels. Andrej Delãny, paria du village de Borsa, choisit de rentrer un jour dans son bourg natal et y trouve tous les habitants assassinés. L’unique survivant, le petit Frédéric, l’informe que l’Inquisition, escortée de trois effrayants guerriers à l’armure d’or, est venue semer la mort à Borsa, massacrant la moitié des villageois et réduisant les autres en esclavage. Accompagné de l’enfant, Andrej décide de traquer les meurtriers pour se venger et comprendre la raison de cette tuerie.

Ah, de la fantasy à la sauce allemande, bien sombre et sanglante ! J’avais depuis belle lurette entendu parler de ce cycle : Wolfgang Hohlbein, bien qu’assez peu connu en France, est très réputé en Allemagne. Et puis, mine de rien, ce début royalement sinistre promettait poursuite haletante, combats acharnés, mystérieux secrets dévoilés. Malheureusement, le soufflé est pour moi vite retombé.

Je pense que c’est l’allure du roman qui m’a tout d’abord pesé. Une traque à tout bout de champ interrompue par les embuscades et les attaques parfois brouillonnes, ainsi que des rencontres qui finalement ne permettent pas au personnage de vraiment avancer – tout cela pour nous conduire à des révélations attendues. L’aventure m’a paru s’essouffler, le héros ne sachant pas très bien où il va, pas très bien ce qu’il cherche, et ressassant le peu qu’il apprend. Pour tout avouer, j’ai fini par m’ennuyer.

À côté de cela, les personnages m’ont été dans l’ensemble antipathiques. Frédéric, qu’Andrej traîne comme un poids mort avec lui, possède une morale contestable et une soif de sang déplaisante, contre lesquelles notre pauvre héros s’évertue à lutter par de grandes leçons sans résultat. Les autres figures demeurent quant à elles plutôt pâlichonnes, rapidement esquissées, et même parfois rapidement oubliées. Quant à l’histoire d’amour qui pousse comme une mauvaise herbe au milieu du roman…, je la trouve bien trop plaquée pour y croire.

En dépit de toutes mes critiques, je reconnais que ce livre peut séduire. Le voyage vaut déjà le coup d’œil, nous promenant au travers d’une ancienne Europe de l’Est. De plus, Andrej est un personnage davantage étoffé que le reste de la population du roman. Il possède un passé tragique décrit par petites touches, ainsi que des aptitudes surnaturelles peu à peu dévoilées – dommage qu’il tombe si bêtement amoureux.

Ce premier tome possède certes quelques atouts charmants, qui présupposent une suite bien plus intéressante, mais j’avoue ne pas avoir été séduite. L’avancée du roman m’a paru poussive, et la fin évidente. Pour ceux qui, au contraire, auraient apprécié cette œuvre, je me permets de conseiller La Fille de l’alchimiste de Kai Meyer : pas tout à fait le même décor (quoique), mais une ambiance semblable et un autre aspect de la fantasy allemande (j’avoue que je n’ai pas été tendre non plus avec ce roman). Et j’ajoute également, dans la même veine du antihéros perdu dans un univers de cauchemar, Le Chien de guerre et la douleur du monde de Michael Moorcock : la critique, laudative, de ce roman arrivera sous peu.

Au bord du gouffre, Wolfgang Hohlbein (L’Atalante, 2007)

Lavinia

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Lavinia, Ursula K. Le Guin

Avant que les littératures de l’imaginaire n’envahissent mes étagères, les dictionnaires de langues anciennes et les ouvrages bilingues de la collection Budé régnaient en maîtres incontestés dans ma bibliothèque. On y trouvait d’ailleurs, en très bonne place, l’Énéide, pendant longtemps mon livre de chevet et même mon sujet de mémoire.

Bref, avec un tel bagage culturel, je ne pouvais pas ignorer éternellement Lavinia. Fille du roi Latinus, souverain du Latium, le personnage éponyme est mis en scène par Virgile au livre VII de l’Énéide, alors qu’Énée débarque en Italie après son long périple. Destiné à construire une ville sur cette terre et à fonder la lignée qui érigera Rome, le héros prétend à la main de Lavinia et entre en guerre contre Turnus, un prince local qui désire tout autant épouser la jeune fille. La guerre est brève mais extrêmement violente, et se clôt brutalement (Virgile mourant en laissant son œuvre inachevée).

Pendant tout ce conflit, Lavinia n’est qu’une figure en arrière-plan, un prétexte à la guerre, et L’Énéide ne lui donne jamais la parole. Le roman d’Ursula K. Le Guin propose de réparer cet impair : de compléter l’Énéide, d’écrire ce que Virgile a laissé de côté – la voix et l’opinion de Lavinia, et l’ « après Énéide », ce qu’il advint d’Énée et de sa promise. Le projet, déjà, me séduisait. Car l’Énéide, si belle soit-elle, s’achève comme un couperet s’abattant, et la compléter était déjà une entreprise louable. De plus, Ursula le Guin renoue entièrement avec la tradition antique de réécrire et encore réécrire les classiques. Au centre de la latinité, Virgile était le poète copié, recopié, retravaillé, récité, commenté, le modèle par excellence de la poésie latine et l’exemple-type enseigné à l’école. Je trouve admirable cette manière de faire toujours revivre les grands classiques : datée du premier siècle avant notre ère, l’Énéide est encore source d’inspiration et de création.

Vous me pardonnerez, je l’espère, cette longue introduction : j’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ce roman délicat. Il s’agissait de ma première rencontre avec Ursula Le Guin, connue en particulièrement pour le cycle de Terremer, et j’avoue avoir été conquise. Avec ma connaissance précise de l’Énéide, j’avais l’impression d’être ce spectateur chanceux qui, à la suite d’une pièce admirable, obtient l’autorisation de visiter les coulisses et l’arrière-scène. Lavinia est un envers du décor, l’Énéide racontée par un personnage secondaire, qui ne se tient pas au côté du héros. Qu’arrivait-il au peuple latin, tandis que le grand Énée ferraillait contre les Rutules ? Que se passait-il derrière les murailles de Lavinium, alors que Turnus pourchassait les Troyens ? La voix de Lavinia, douce, timide, réaliste, évoque avec beaucoup d’humanité la guerre, le sang, les blessés, les morts, la colère, la tristesse, ces éléments qui, dans l’épopée virgilienne, étaient glorifiés et amplifiés. Une manière aussi de moderniser le grand classique.

Je fais peut-être peur à certains, en parlant de Virgile à tout-va : Lavinia peut bien sûr être lue sans connaître l’Énéide. Ursula Le Guin utilise une astuce pour nous raconter le début des aventures d’Énée : Virgile en personne, sur son lit de mort, retrouve Lavinia dans une sorte de rêve éveillé et lui raconte sa propre œuvre – en citant, d’ailleurs, de véritables vers traduits de l’Énéide. C’est au travers des propos de son auteur que la jeune fille découvre la prophétie attachée à sa personne : elle devra épouser un étranger, et non un prince latin. Poussée par une mère peu aimante à se trouver rapidement un époux, la jeune fille prude utilise cette prophétie pour retarder son mariage et empêcher l’impatient Turnus d’obtenir sa main. Énée survint comme convenu, la guerre éclate rapidement.

Comme j’avais commencé à l’évoquer plus haut, la voix de Lavinia donne une description nouvelle du terrible conflit qui oppose Troyens et Italiens. Les éclatantes trompettes de l’épopée se taisent pour laisser place à une vision beaucoup plus humaine, et quelque part beaucoup plus violente. Les grands héros descendent de leur piédestal pour se parer d’émotions : ils saignent, ils souffrent, ils fuient avec lâcheté ou meurent par témérité stupide. Lavinia, occupée à panser les blessés dans la cour du palais, apprend le récit des grandes batailles de la bouche des soldats mourants mais n’assiste jamais aux assauts pleins de gloire décrits par Virgile. Les héros antiques redeviennent des hommes sous la plume délicate d’Ursula Le Guin.

Autour des passages retranscrits de l’Énéide, on voit surgir un récit nouveau : l’enfance de Lavinia et son quotidien, rythmé par les tâches habituelles d’une puella. Le roman est d’ailleurs assez précis historiquement, et Ursula Le Guin évoque les rites religieux de l’Italie antique avec un souci du détail (La postface de l’auteure donne plus d’indications à ce sujet). On assiste aussi à l’après-Énéide, le mariage, la maternité, la vieillesse de la jeune fille – elle qui n’était qu’une évocation chez Virgile et qui gagne ici une véritable personnalité, tout en accord avec son rôle mythologique.

En dépit de mon enthousiasme à parler de cette œuvre, j’admets tout de même ne pas avoir été entièrement convaincue. La voix de Lavinia est douce et poétique, ajoutant une touche de féminité à l’œuvre marmoréenne de Virgile, mais elle reste assez distante, parfois même quelconque. Si le récit peut nous toucher, le personnage demeure souvent froid et timoré. Et puis le roman semble s’essouffler, s’endormir, quand les faits de l’Énéide prennent fin : pendant plusieurs pages, notre Lavinia nous raconte que tout va bien et nous endort. Jusqu’à ce que, conformément aux mythes de la fondation des cités italiennes, Ursula Le Guin relance l’action. Mais voilà, le final n’a plus le même souffle que les deux premiers tiers du roman.

Cependant l’écriture est belle et le travail autour du l’œuvre virgilienne admirable. Il est vrai qu’une grande partie de mon enthousiasme pour ce roman est due à mes études de latiniste, mais l’œuvre s’adresse bien à tous. Ce doit d’ailleurs être un plaisir certain, pour le lecteur qui ne connaît pas Virgile, de découvrir l’Énéide sous cette forme.

Lavinia, Ursula K. Le Guin (L’Atalante, 2011)

Petit ajout pour les curieux : je vous conseille la lecture d’un article de Sandra Provini qui étudie la transformation de l’épopée virgilienne en roman de fantasy, le passage du point de vue masculin au féminin, les différentes influences antiques qui apparaissent dans Lavinia. Sandra Provini, « L’épopée au féminin. De l’Énéide de Virgile à Lavinia d’Ursula le Guin », in L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, Mélanie Bost-Fiévet et Sandra Provini (dir.) (Classiques Garnier, 2014), p. 81-100. [Il s’agit des actes du colloque « L’Antiquité gréco-latine aux sources de l’imaginaire contemporain » qui s’est déroulé à Rouen et Paris en juin 2012.]