Princes de la pègre (Les Bas-fonds d’Ildecca I)

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Voleurs, assassins, flibustiers sont à la noce depuis plusieurs années dans la sphère de la fantasy. On en voit passer, de ces couvertures hantées par un homme à capuchon, armé de dagues, errant dans une ruelle sinistre… De visu, le roman qui nous intéresse aujourd’hui ne semble pas dépareiller. Pourtant, sous l’allure commune, se cache un livre intéressant et efficace.

Ma lecture de Princes de la pègre ne commençait pas sous de bons auspices : j’avais encore en tête la splendide Camorr et les frasques éblouissantes de Locke Lamora (voir la critique toute récente des Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch). J’avais aussi le souvenir de romans de voleurs-assassins qui ne m’avaient pas toujours enchanté, comme Lame damnée de Jon Courtenay Grimwood, un roman dont le sinistre n’avait pas su me convaincre… Et puis, cette couverture noirâtre, vraiment, ça ne me disait rien.

J’ouvre le roman, d’avance blasée, et je tombe sur une scène de torture. Gasp. Il fait beau, la mer est à mes pieds, j’accepte de continuer. Bien m’en prend. Après quelques détails sanguinolents, qui au final n’ont rien à envier à la scène la plus horrible des Mensonges de Locke Lamora, le narrateur, Drothe, consent à nous donner quelques informations sur sa situation. Nous voici donc à Ildrecca, une cité aux airs italiens gouvernée tour à tour par les trois réincarnations d’un empereur fou. Les quartiers populaires sont eux sous la coupe des parrains de la pègre qui, après la chute de leur propre empereur, Isidore le noir, se disputent les pauvres terrains qu’ils possèdent.

Habitué à cette ville, Drothe est un nez, un traqueur de rumeurs et d’informations à la solde de Nicco, l’un des parrains locaux. Connu à travers toute la cité, entretenant des amitiés et des informateurs plutôt coûteux, menant son propre petit trafic de reliques, Drothe est chargé par son boss d’enquêter sur un rival, au cœur de Dommage, l’un des plus pauvres et dangereux quartiers de la ville. Puis tout déraille : la mission tourne à la catastrophe, au complot, à la trahison, et notre limier se retrouve mêlé à une intrigue joliment menée.

Si la narration à la première personne peut momentanément déplaire (un vague air d’Assassin royal…), Drothe est un personnage suffisamment ouvert et informé sur son univers pour ne pas nous donner l’impression d’étouffer dans un unique point de vue. Réflexions politiques, anecdotes historiques, portraits de malfrats et de personnalités de la rue fleurissent tout au long de la narration. Drothe est un homme cultivé, intéressé par tout ce qu’il entend, à l’affût de l’information, et nous voyons par ses réflexions se dessiner un univers plutôt original. Le décor, vu d’ensemble, est assez classique : portrait d’une cité envahie par la misère et la pègre ; mais quelques touches donnent au monde de Douglas Hulick meilleure allure. La triple réincarnation de l’empereur, l’argot retravaillé des rues, le système de magie, l’ordre guerrier des déganes… Et une écriture assez vivante, assez détaillée, pour nous faire ressentir le plaisir de visiter Ildrecca.

Avant tout, Princes de la pègre est un roman qui n’ennuie pas. L’intrigue est extrêmement vive, presque trop. Pas un répit, dans cette accumulation d’indices, d’actions, de combats à la rapière et à la dague, de rebondissements, de révélations. Drothe passe son temps à chercher un coin pour dormir et finit toujours par croiser un assassin en chemin ou se souvenir d’une personne qu’il doit absolument interroger. Doté d’une endurance surnaturelle, l’homme rusé et de petite taille ne nous laisse pas souffler… J’aurais apprécié, cependant, qu’il prenne parfois davantage de temps – pour compléter l’histoire d’un protagoniste, détailler un épisode historique ou raconter avec moins de mystère et plus de précision sa propre enfance. Malgré toute sa fougue, le roman réussit cependant à nous proposer un juste portrait de son héros, un voleur plus honorable qu’il ne veut le faire croire, un sous-fifre qui s’acharne à faire plus qu’on ne lui demande.

Sans grandement renouveler l’attrait de la fantasy pour les canailles et les meurtriers, Princes de la pègre se révèle pourtant plus qu’appréciable. L’intrigue est solide, menée « tambour battant » (la quatrième de couverture le dit, et cette fois-ci c’est vrai !), le héros tire son épingle du jeu, l’univers citadin mis en scène sait se rendre original et vivant. Non, vraiment, ce fut un plaisir de parcourir ce bon roman.

Je profite du moment pour vous renvoyer again à la critique des Mensonges de Locke Lamora et vous conseiller de nouveau de lire ce roman génial. Dans la même veine, et après avoir lu une critique de Princes de la pègre citant ce même ouvrage, je vous enjoins à lire Frey de Chris Wooding, les tribulations d’un pirate capitaine d’un aéronef, plus que doué pour se créer des problèmes : c’est frais, sympathique, bien filé.

Princes de la pègre, Douglas Hulick (L’Atalante, 2012)

Eragon

Eragon, Christopher Paolini

Eragon, Christopher Paolini

J’ai découvert Eragon lors de sa sortie car le roman avait bénéficié d’une certaine publicité à cause du jeune âge de son auteur. Depuis je l’ai relu quelques fois, mais je m’étais toujours arrêtée au deuxième tome de la saga qui n’avait pas su me motiver pour poursuivre ma lecture. Récemment on m’a prêté les deux derniers tomes, ce qui m’a poussé à reprendre l’histoire depuis le début.

Eragon, qui est donc le premier tome de la série. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il s’agit typiquement d’un roman de fantasy dans la lignée de romans plus célèbres comme Le Seigneur des Anneaux, comme en témoignent les personnages.  Ainsi on retrouve dans cette saga des nains bruts de décoffrages qui vivent cachés sous terre / dans la montagne où ils forgent des armes, mais aussi des elfes hautains et énigmatiques qui se cachent dans les profondeurs de la forêt où ils vivent en harmonie avec la nature, et entre ces deux peuples, les humains basiques, sans capacités originales. Plus particulièrement, on croise un roi-sorcier mégalomane et diabolique qui opprime tout un peuple, un héros aux origines cachées, tiré de sa campagne profonde par des événements magiques et guidé dans sa quête par un vieux sage barbu. Enfin, on trouve aussi des super méchants, ici appelés des Urgals, mais qui auraient aussi bien pu s’appeler des Orcs.

Rien de très innovant donc, malgré tout quelques personnages m’ont quand même plu, et notamment la dragonne Saphira. Car il ne s’agit pas simplement d’une monture ailée crachant du feu, au contraire, c’est un personnage à part entière du roman, en binôme avec son dragonnier, dont elle est en quelque sorte la conscience. Mais n’allez pas croire que la dragonne est une créature ancestrale et d’une sagesse légendaire, au contraire, le début du roman est marqué par l’éclosion de son œuf et nous permet de suivre ses premiers mois où elle se révèle être aussi espiègle que n’importe quel bébé animal. La scène où elle se saoule à grand renfort de baril de vins des nains est d’ailleurs particulièrement comique.

Du côté des méchants, les Razacs sont également très étonnants, d’autant qu’ils restent très mystérieux jusqu’à la révélation de leur véritable nature dans le deuxième tome. Le mystère qui plane sur eux les rend donc particulièrement intrigants et les atrocités dont ils sont capables, terrifiants.

L’intrigue en elle-même est également très classique : Eragon, sous couvert d’une chasse vengeresse aux Razacs, poursuit une quête initiatique ayant pour but de faire de lui un dragonnier accompli. Cependant tout ne se passe pas comme prévu : d’une part son mentor est assassiné avant d’avoir eu le temps de lui enseigner tout ce qu’il aurait dû, d’autre part le jeune garçon fait la connaissance d’un fuyard qui lui sauve la vie et devient alors une sorte de frère.

Cependant, ce que j’ai apprécié dans la narration, c’est qu’il n’est jamais question de longues descriptions qui n’en finissent pas et lassent le lecteur. Pourtant, le héros traverse de nombreux paysages et villes, mais leurs descriptions restent sommaires, quoique bien représentative.J’avoue avoir particulièrement aimé le prologue où la scène est décrite de façon cinématographique : je n’ai eu absolument aucun mal à me la représenter comme si j’y étais, et pour capter l’attention d’un lecteur, ce prologue fonctionne parfaitement.

Pour conclure, je conseillerais ce roman plutôt à des adolescents qui auraient envie de découvrir la fantasy avec un roman classique mais abordable pour un jeune lectorat. 

Eragon, Christopher Paolini ( Bayard Jeunesse, 2004)

Les Mensonges de Locke Lamora (Les Salauds Gentilshommes I)

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch

Ce roman est juste génial, lisez-le !

J’avais découvert, dévoré, adoré Les Mensonges de Locke Lamora une première fois, en le lisant à mon arrivée à Paris – il y a de ça quelques années. La sortie française du tome 3 des Salauds Gentilshommes chez Bragelonne, qui a fait grand bruit en mars dernier, m’a donné envie de replonger dans le premier tome, reçu à point nommé comme judicieux cadeau de Noël.

Pour ceux qui l’ignorent encore, Les Mensonges de Locke Lamora introduit les péripéties de Locke Lamora, voleur d’élite, as du déguisement et du mensonge, bretteur plus que moyen et inventeur de traquenards incroyables. Pour tout un chacun, Locke n’est qu’une fripouille parmi d’autres, qui travaille pour le capa Barsavi, grand patron de la pègre de Camorr. En cachette, cependant, il se révèle être la Ronce de Camorr, un voleur légendaire qui ruine les riches et échappe à une police pas tout à fait certaine de son existence. À la tête de ses Salauds-Gentilshommes, son groupe de gredins, Locke se prépare en début de roman à dévaliser la noble famille des Salvara – tandis qu’un mystérieux individu surnommé le Roi Gris assassine les chefs de bande locaux, au nez et à la barbe d’un capa furibond.

Le roman est en outre entrecoupé de scènes tirées du passé de Locke et de ses acolytes, Jean Tannen, les jumeaux Sanza puis Moucheron (et la bien secrète Sabetha qu’on ne rencontrera pas). Tous des orphelins recueillis et instruits par le père Chains, prêtre dévoué au Treizième, le dieu des voleurs.

Et ce bouquin est une merveille ! Un immense chaudron d’inventivité d’où s’échappent des volutes aux mille odeurs. La Camorr fluviale proposée par Scott Lynch est chatoyante, colorée, bruyante, vivante et grouillante – tour à tour lumineuse et sans pitié. Nous visitons la triste Colline des Ombres, cimetière locale, les Taudis de Bois où s’entassent les épaves, de sinistres quartiers comme Prendfeu, Pleutcendres ou Fumehouille ; et, en contrepoint, des lieux plus paisibles, le calme parc des Deux Argents, le confortable Recoin Nord, les Cinq Tours qui dominent la ville. Nous invitant au cœur des quartiers, les héros nous font voir les lieux les plus surprenants : de la « vaste carcasse dématée » qui sert d’antre du capa à la Tour Brisée, de l’extraordinaire cave du temple de Perelandro au sinistre Trou-Qui-Résonne, de la maison des Roses de Verre au fabuleux Bief du Corbeau, en passant par toutes les références aux pays voisins.

Doter son œuvre d’une cartographie aboutie et d’une toponymie plaisante n’est cependant qu’une étape dans la construction d’un univers aussi fouillé que celui que nous propose Scott Lynch. Camorr vit, respire et palpite entre les pages du roman, ça grouille d’habitants et de bestioles, d’habitudes de vie et d’éléments de détail. À l’instar des Salauds-Gentilshommes qui ont reçu une éducation universelle, le lecteur aborde une foultitude d’aspects du quotidien de la cité. Grands évènements, telle la Foire aux Mâchoires, Beaux Arts de la table et mets subtils (les phantasmavola, ah !), cultes et traditions – le tout traité avec originalité et humour souvent noir. On voit, on admire, et on guette Locke et ses tours pendables au milieu de cette marmelade de faits et d’activités.

L’univers est pour moi l’atout le plus brillant de ce premier tome. Le reste demeure bien éclatant également. Les personnages sont attachants, fascinants, Locke lui-même brille sur la scène et ses plans qui « balaye[nt] ses pensées comme un équipage pirate abordant un bateau » sont géniaux à découvrir. J’ai eu cependant quelques regrets : l’histoire suit un rythme assez saccadé, souvent interrompue par les Interludes qui nous rapportent les souvenirs des Salauds-Gentilshommes. On assiste aussi, vers la fin du roman, à quelques scènes comiques (en particulier celle à la banque Meraggio) qui trouvent un peu brutalement leur place dans un récit qui tourne à l’aigre et à la tragédie. Et le Roi Gris demeure finalement assez plat et assez simple, comparé à un Locke hyperactif et à un Jean Tannen possédant des tas de ressources inattendues.

Petites épines dans le récit, ces quelques critiques n’altèrent pas beaucoup la qualité de l’ouvrage. C’était un véritable délice d’avaler pour la seconde fois le grand nombre de pages des Mensonges de Locke Lamora. Il serait plus que temps que je m’attèle à la suite qui, si j’en crois les critiques des uns et des autres, vaut aussi son pesant d’or.

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch (J’ai Lu, 2013)

Petit plus pour les intéressés, un article plutôt intéressant sur la cartographie de Camorr a été publié sur Elbakin.net : http://www.elbakin.net/fantasy/news/Suivez-nous-dans-les-rues-de-Camorr

Le Roi démon (Les Sept Royaumes I)

Le Roi démon, Cinda Williams Chima

Le Roi démon, Cinda Williams Chima

En piochant Le Roi démon dans les rayonnages, je me suis dit : « Encore la même recette… Rien qu’à lire le titre, ça nous parlera de démons, de princesses, de magiciens et de guerres… et peut-être même d’un dragon… » Mauvaise langue que je suis ! Soit, nous avons démons/princesses/magiciens/guerres, mais les dragons manquent à l’appel, et le roman, surtout, cache sous un titre éculé (et une couverture… heu, sans suspense ?) un récit bien efficace et un univers plus original qu’il n’y paraît.

Nous ne sommes cependant pas non plus au royaume des nouveautés. Tout commence d’ailleurs avec une carte moyennement lisible, un ancien voleur de rues reconverti pour l’heure en chasseur et un trio d’apprentis-magiciens pas franchement dégourdis. La confrontation voleur/magiciens menace de tourner au pugilat, et le malfrat, Han, réussit à faire fuir les ensorceleurs en récupérant, comme butin, une amulette ensorcelée. Dont il ne sait d’ailleurs pas vraiment quoi faire. À l’autre bout de la plaine, nous croisons un groupe d’aristocrates et de magiciens qui badinent en entamant une partie de chasse : la reine en personne se trouve là, entourée de son Haut Magicien – le seigneur Bayar, et de ses deux filles, la babillante Mellony et Raisa, notre seconde héroïne. Cette dernière, héritière du trône, s’apprête à célébrer sa cérémonie de passage à l’âge adulte et commence à réfléchir à son futur époux et à son futur rôle de reine.

Après cette présentation classique, dans un style plutôt sympathique, le roman prend une tournure plus intéressante. L’univers se dévoile à pas de loup : la légende du roi-démon et ses différentes versions (sans que l’on sache initialement quelle est la bonne), les guerres qui bouleversent les royaumes du sud, les traités régulant le pouvoir des magiciens qui logent à la Cour et les territoires des clans-marchands qui vivent dans la plaine… Le tout assorti des us quotidiens : la misère qui sévit dans les bas-fonds de la capitale, la Garde corrompue, les bandes de voleurs qui se partagent les rues, les trafics en tout genre, herbes médicinales ou objets saturés de magie – et en contrepoint, la brillante vie de la Cour, bals étourdissants, conspirations murmurées au creux des oreilles. Si aucun de ces aspects n’est véritablement novateur, l’ensemble est détaillé et coloré, et le récit vivant.

Dans ce cadre sympathique, prend place une intrigue agréablement fournie. Sa mystérieuse amulette dérobée en poche, Han, notre ancien voleur, cumule les lancers de mauvaise chance : volé par les gardes, attaqué par des bandes rivales, multipliant les petits boulots pour permettre à sa famille de survivre, il est finalement accusé d’être le mystérieux tueur en série qui apparaît dans la capitale. Tandis que, dans ses appartements princiers, Raisa entre en conflit avec sa mère, la reine, qui laisse le Haut-Magicien prendre peu à peu le pouvoir et impose à sa fille un mari dont cette dernière ne veut pas. La princesse opiniâtre dresse ses propres plans et, pour préparer son futur rôle de souveraine, décide de combattre la pauvreté qui gangrène la capitale : pour ce faire, quoi de mieux que de s’échapper incognito du palais et de parcourir sans escorte les rues sinistres de la cité, où on croise gardes corrompus, voleurs, trafiquants et un terrifiant tueur en série ? En filigrane, se dessine ainsi une double-intrigue, chaque jeune gens poursuivant son chemin – jusqu’à ce qu’Han et Raisa se rencontrent, d’une manière assez tirée par les cheveux d’ailleurs.

Il est difficile, au début, de vraiment définir l’axe du roman, puisque le récit suit plusieurs trames et que les personnages secondaires ont eux aussi leur propre route à parcourir : Danseur, l’ami d’Han, souffre d’un mal étrange, Micah Bayar, le fils du Haut-Conseiller, courtise Raisa qu’il lui est pourtant interdit de convoiter, Amon, fils du capitaine de la Garde, commence sa carrière de soldat en luttant contre la corruption de ses collègues. Il faudra attendre la toute fin de ce premier tome pour que la plupart des routes convergent, et le tome deux devrait nous proposer une intrigue plus compacte.

Les multiples figures qui peuplent cet ouvrage m’ont aussi charmée. Les protagonistes ne sont peut-être pas toujours très profonds, mais ils sont tous à leur manière franchement sympathiques. Le portrait d’Han reste souvent un peu faible, mais celui de Raisa, la future reine en devenir, dégage une vitalité plaisante : la princesse menue et têtue comme la plus têtue des mules agit souvent de manière décalée et peut même se révéler réellement drôle, quand elle juge la Cour et ses pairs.

Ne nous emballons pas, Le Roi démon n’est pas non plus un chef d’œuvre de fantasy. Le titre suffit à le faire deviner… Mais, sous ses oripeaux stéréotypés, ce roman dissimule pas mal de surprises : un univers chatoyant, des personnages vivants, un récit rebondissant. Amateurs de fantasy classique, vous y trouverez sûrement votre bonheur. Quant aux autres, ce peut être une belle manière de découvrir le genre.

Le Roi Démon, Cinda Williams Chima (Bragelonne, 2010)

Le Bâtard de Kosigan

Le Bâtard de Kosigan. L'Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

« Du plus loin que je me souvienne, (mon père) m’a toujours appelé bâtard, et ça a d’ailleurs été également le cas des autres membres de ma famille, exception faite de ma mère…

Une espèce de deuxième prénom en quelque sorte.

Alors, quand l’exil a fait de moi un mercenaire et que tuer est devenu mon lot quotidien, j’ai choisi d’adopter cette insulte en tant que nom de guerre : le Bâtard de Kosigan. J’en aime la sonorité, l’impact qu’il peut avoir sur mes ennemis et, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à le regretter. »

J’ai mis pas mal de temps à l’obtenir, ce Bâtard de Kosigan, et je ne le regrette pas non plus. Comme la plupart des romans de Mnémos, le livre a bel aspect et couverture élégante. Et le résumé donne diablement envie de le parcourir.

Nous voilà plongés dans un roman de fantasy historique ! J’adore ce mélange de véritable passé et d’imaginaire, que certains auteurs savent faire mijoter avec brio (en particulier Guy Gavriel Kay avec sa géniale Tigane). Notre bouquin du moment s’ouvre en novembre 1339, alors qu’« il fait un froid de glace », dans une Champagne à la réalité politique retravaillée. La comtesse Catherine, par ailleurs princesse elfe, organise un grand tournoi dans la cité de Troyes, qui sera aussi l’occasion pour elle de choisir le futur époux – et donc le futur comte – de sa fille Solenne : Français et Bourguignons proposent chacun leur prétendant, afin de rafler la belle et le comté encore indépendant. Tandis que Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard du frère du duc de Bourgogne, chef d’un groupe de mercenaires, « Traître. Bonimenteur. Assassin. Homme à femmes. Détourneur de jeunes filles », profite de cette opportunité pour avancer ses propres pions, s’illustrer au combat, séduire les princesses, tromper les Français, échapper aux Bourguignons et déjouer les intrigues des Anglais.

Entre chaque manœuvre inavouable du Bâtard, des lettres s’insèrent dans le récit. Datées de 1899, elles sont rédigées par le descendant des Kosigan, un archéologue orphelin qui touche soudain un héritage de son lointain ancêtre et cherche à comprendre qui fut ce mercenaire aux manigances mystérieuses…

Pour qui aime complots, traîtrises et secrets, Le Bâtard de Kosigan est un délice. Le roman suit cependant un rythme un peu curieux : l’intrigue centrale n’est abordée qu’au bout de cent cinquante pages. La première moitié du livre, en une sorte de longue introduction, brosse le portrait au jour le jour du Bâtard de Kosigan : le mercenaire arrive à Troyes, échappe à des assassins, s’inscrit au tournoi, assiste à des combats et en livre d’autres, et nous présente à toute une galerie de chevaliers d’origines variées – tout en nous répétant que chacune de ses actions vise à concevoir un plan bien plus complexe, qui reste longtemps complètement secret. Oh, ce début est loin de m’avoir déplu ! J’ai pris un immense plaisir à me familiariser aux manières du fourbe Bâtard et surtout à assister à un tournoi bien plus haletant que je l’aurais cru. Seulement… lorsque la mission principale de Kosigan est enfin dévoilée, le roman est déjà bien entamé : cette intrigue centrale apparaît un peu comme par magie, après un début qui tournait en comparaison à vide, sans véritable direction.

Il y a aussi deux autres points qui ne m’ont que moyennement convaincue dans cet ouvrage : tout d’abord, toutes les références mythologiques et légendaires évoquées, elfes, Sidhes, dragons, magie, m’ont semblé trop peu exploitées et m’ont ainsi paru plaquées comme un décor interchangeable dans l’univers créé par l’auteur, une toile de fond davantage imposée par la culture globale des littératures de l’imaginaire que par l’ambiance propre au roman. Je ne critique pas ici la présence d’elfes ou de nains dans un livre de fantasy, mais je trouve en fait dommage qu’une œuvre aussi originale par bien d’autres aspects sorte aussi peu des carcans habituels quand elle évoque les créatures ensorcelées. L’idée d’ajouter des provinces elfiques au royaume de France est plaisante, mais assez pauvrement développée. D’autres détails de ce type ont trouvé cependant complètement grâce à mes yeux : les petits pouvoirs magiques de Kosigan (son oreille gauche, entre autres) m’ont fait sourire, et une créature telle que Gunthar von Weisshaupt, chevalier léonin, est diaboliquement bien mise en scène.

Autre déconvenue, les lettres de l’héritier des Kosigan : elles ont leur petit cachet, mettent en place leur histoire en parallèle, mais suivent finalement une route trop éloignée du récit du Bâtard de Kosigan. J’ai cependant beaucoup aimé le grand moment du dénouement : alternant les missives de plus en plus brèves de l’héritier, les comptes-rendus de Gunthar von Weisshaupt et des chapitres relativement courts pendant lesquels agit le Bâtard, Fabien Cerutti parvient à créer une tension presque insoutenable pour le lecteur, en jonglant ainsi entre trois narrateurs qui, chacun de leur côté, ne nous faisaient apercevoir qu’un pan de la scène.

Après ces critiques, n’allez pas, internautes sceptiques, croire que je vous déconseillerais cet ouvrage. Il y a vraiment quelque chose de plaisant, dans ce roman : comme je le disais, on espionne, on trahit, on manigance et on trompe, on banquette aussi et on se rue sur l’ennemi avec une lance ou une masse d’armes. Quant au Bâtard de Kosigan, même si je vois dans son charme auprès des dames une arme un peu trop facile, le forban est séduisant. Son esprit est peut-être moins ingénieux que je ne l’aurais pensé, mais il dispose d’une bonne dose de machiavélisme, d’ambition, de culot et d’humour pour nous complaire. Sa fine équipe ne demeure pas en reste, sans parler d’une brochette de chevaliers triés sur le volet : des loyaux, des idiots, des fourbes, des violents. Et si l’on se perd un peu entre tous les noms, ce n’est finalement qu’un moindre mal.

Sans l’ombre d’un doute, ce roman a tenu ses promesses. Tout ne m’a pas conquise, mais l’ensemble est de fort bonne teneur, piqueté d’humour et de suspense. Je serais bien curieuse de voir, maintenant, si le Bâtard de Kosigan réapparaîtra une autre fois sous la plume de Fabien Cerutti.

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti (Mnémos, 2013)

Le Sang des 7 rois II

Le Sang des 7 rois II, Régis Goddyn

Le Sang des 7 rois II, Régis Goddyn

Alors que je traînais un rhume épouvantable au salon Zone-Franche de Bagneux, j’ai eu la chance de rencontrer Régis Goddyn et d’acquérir, enfin, enfin, le second tome du Sang des 7 rois, cette série en sept volumes qui nous promet bien des choses encore. Cinq mois après avoir lu et commenté le premier tome (vous pourrez trouver la critique ici), je me plonge dans ce deuxième volet aussi impressionnant que son prédécesseur.

Me voilà donc à nouveau égarée dans la valse des Gardiens, des rebelles, des pirates, des rois et des capitaines-ambassadeurs. Les retrouvailles sont rudes : où suis-je, que se passe-t-il, qui sont tous ces personnages dont je ne me rappelle pas grand-chose ? D’autant plus qu’en dépit d’un petit résumé bienvenu du tome 1, l’action commence in medias res : au chapitre XIV du tome 1, notre héros Orville laisse un message sur un cadavre ; au chapitre I du tome 2, les personnes qui ont trouvé ce cadavre lisent le message. Bon sang. Avec cinq mois d’intervalle, j’étais totalement perdue.

Heureusement, dans sa grande mansuétude, l’auteur a eu la charmante idée d’ajouter un glossaire et un index des figurants et des lieux en fin d’ouvrage. Car il faut tout réapprendre : qui sont les différentes puissances en conflit, Gardiens, rebelles, seigneurs et l’électron libre qu’est Orville ; qu’est-ce que le sang bleu ; quelle est l’histoire du pays. L’intrigue, comme dans le tome 1, demeure dense et complexe. Cependant, en dépit de toutes mes craintes, le scénario se remet rapidement en place, en grand-partie grâce à Orville. L’ancien capitaine-ambassadeur, jeté dans l’aventure sans informations sur les tenants et aboutissants de sa mission, récolte les différentes versions de l’histoire du sang bleu et cherche, tout comme le lecteur, à assembler les morceaux. Mis en scène dès le chapitre II du roman, il reprend ses investigations et remet à plat les différents fils de l’intrigue auxquels il a eu accès – aidant ainsi le lecteur à retomber sur ses pattes.

Il y a de toute manière suffisamment à faire dans ce deuxième tome pour que les détails oubliés de cette histoire emberlificotée ne gênent pas la bonne avancée de l’ouvrage. Chaque chapitre nous propose un nouveau point de vue : Orville, à présent pourchassé par les Gardiens, cherche toujours à retrouver les deux enfants disparus dans le tome I et sillonne la mer intérieure à la recherche du repaire des rebelles, tout en combattant les pirates qui pullulent dans ces eaux. Rosa, quant à elle, guide un groupe de fuyards au travers de montagnes arides, en essayant d’échapper aux Gardiens qui en veulent à ses pouvoirs. Et les Gardiens, auxquels l’auteur cède de plus en plus souvent la parole, s’organisent pour s’emparer du pouvoir et réduire le petit peuple en esclave, et augmenter leur faible nombre en violentant autant de femmes que possible, sans distinction de rangs. À leur tête, l’ambitieux Lothar tente d’utiliser et de manipuler les possesseurs du sang bleu, alors que le sage Sylvan essaie de s’opposer à ses sombres desseins, et que le petit dernier, Aldemond, s’installe sur la sauvage île du Goulet pour retrouver une épée ancestrale, arme du roi fou Kradath.

Voilà donc à quoi vous attendre : une intrigue qui se complexifie et se solidifie en même temps. Alors qu’elle me paraissait bien confuse dans le tome 1, l’histoire se démêle peu à peu et rebondit avec efficacité tout au long du deuxième tome. À part un passage à la fin du tome sur trois puissances occultes encore bien mystérieuses dont le dialogue m’a fait rouler des yeux d’appréhension (difficile d’en dire plus sans en dévoiler trop), j’ai vraiment apprécié l’évolution du scénario qui s’intensifie de page en page.

Quelques petites déceptions, pourtant : le style m’a paru un peu moins travaillé que dans le premier tome. Les transitions et les ellipses temporelles m’ont semblé parfois hâtives, brouillonnes, et les paysages de montagnes m’ont manqué à plusieurs reprises. J’ai aussi regretté qu’Orville n’écrive plus aussi souvent dans son journal : j’avais toujours plaisir à rencontrer ses passages en italique dans le tome 1 et à découvrir plus directement son point de vue sur les choses. Enfin, les pointes d’humour m’ont paru moins fines et moins présentes dans cet ouvrage que dans le premier volet. Le portrait extrêmement négatif (et peu nuancé) de la cruauté et de la sauvagerie des Gardiens n’est pas fait pour rendre le roman plus léger…

Mais enfin ce deuxième tome m’a enchantée – à tel point que j’ai recroisé Régis Goddyn aux Imaginales pour récupérer au plus vite le tome 3. Je conclus en évoquant la couverture, que je trouve toujours élégante, et la frise plaisante que les dos des trois tomes que je possède commencent à dessiner au milieu de mon étagère.

Le Sang des 7 rois. Livre deux, Régis Goddyn (L’Atalante, 2013)

Sept jours pour une éternité

Sept Jours pour une Eternité, Marc Levy

Sept Jours pour une Eternité, Marc Levy

Je vois arriver d’ici les détracteurs de Marc Levy, et je les respecte: après tout, si tout le monde aimait – ou détestait – la même chose, le monde serait bien ennuyeux. Mais je me souviens qu’en introduction d’un cours sur la littérature, une de mes prof de fac avait défini une œuvre littéraire comme étant, entre autre, une œuvre qui permet à son lecteur de s’évader, d’échapper à son quotidien et de rêver. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : j’ai adoré Sept jours pour une éternité, ce livre m’a fait perdre le fil du temps réel et m’a transportée dans un autre univers.

Ce roman est avant tout une histoire d’amour, mais quelle histoire ! Improbable, celle du duel éternel du Bien contre le Mal, avec au final non pas une réponse catégorique, mais plutôt un bel équilibre. Certes, les personnages n’échappent pas aux clichés : la jeune femme qui est un Ange est littéralement angélique : blonde, les yeux bleus, d’une patience infinie et d’une bonté irréelle. Quant à l’homme qui incarne le Mal, il est bien sûr aussi séduisant que ténébreux, machiavélique et arrogant.

Malgré tout, je n’ai pas eu l’impression que l’intrigue sombrait dans la banalité : même s’ils sont stéréotypés, les personnages ne sont au final ni tout noir, ni tout blanc, et tour à tour ils s’essayent au « vice » de l’autre : le démoniaque Lucas tente de faire une bonne action pour la première fois de sa vie, tandis que Zofia accepte de regarder l’humanité dans tout ce qu’elle a de plus sordide sans intervenir. Malheureusement, on ne peut pas aller contre sa nature profonde. Et pourtant, en étant prêt à tout pour sauver celle qu’il aime, Lucas ne prouverait-il pas qu’il est aussi capable de faire preuve de courage et de bonté ? Et que dire de Zofia qui est prête à enfreindre les règles pour rester auprès de son âme sœur ?

Mais ce ne sont pas que les personnages principaux qui font le charme de ce roman, les personnages secondaires sont également très attachants, en particulier la logeuse de Zofia, une vieille dame qui a énormément voyagé et qui a acquis une expérience de la vie comme peu de personnes en ont. Sans oublier la meilleure amie de Zofia, un peu boulet, mais très lucide quand il s’agit de montrer à sa meilleure amie ce qu’elle préfère ignorer. Enfin le vieil homme des docks, un marginal un peu mystérieux, mais qui se révèle être une surprise très émouvante au final.

Une mention spéciale aussi pour les personnages de Dieu et de Satan, j’ai beaucoup aimé l’idée qu’ils soient représentés comme deux vieux amis qui cherchent simplement à savoir qui est le meilleur dans sa spécialité.

Enfin l’intrigue fait qu’il m’a été très difficile de lâcher ce livre. Comme le titre le laisse sous-entendre, il s’agit d’une véritable course contre la montre. Mais surtout, le lecteur ne peut que se demander comment les héros vont bien pouvoir s’en sortir : comment un Ange et un Démon pourraient-ils finir leurs jours ensemble impunément ? Comment faire lorsque ni l’un ni l’autre ne peut intégrer le monde et les valeurs de son alter égo ? Quoi qu’ils tentent, les personnages semblent toujours être condamnés à échouer. Et pourtant ….

Je conseillerais donc ce roman aux personnes qui ont envie de découvrir Marc Levy, mais aussi à celles qui ont simplement envie de passer un bon moment avec une histoire un peu légère mais pleine de rebondissements.

Sept Jours pour une Eternité, Marc Levy ( Robert Laffont 2003)

L’Oeil et le poing (Sohl I)

L'Oeil et le poing, Julien d'Hem

L’Oeil et le poing, Julien d’Hem

J’ai acquis le premier tome de Sohl d’une part parce que la couverture me semblait attrayante, d’autre part car le titre L’Œil et le poing m’intriguait… Et de toute façon, depuis sa sortie, ce bouquin me criait « Achète-moi, achète-moi ! » à chaque fois que je farfouillais sur le site des éditions Asgard. Mais, fainéante que je suis, je ne m’étais pas attardée à lire quatrième de couverture ou critiques : je me suis donc jetée dans Sohl sans savoir à quoi m’attendre (à part à des dragons, merci à la couverture). La surprise n’en a été que plus appréciable !

L’Œil et le poing s’ouvre sur l’enlèvement de la jeune fille la plus malchanceuse du monde, unique héritière du maître de la guilde des assassins, qui se fait séquestrer dans un cachot lugubre au fin fond d’un pays montagnard et glacial. Pour la retrouver, son père déniche Lorne, un barde au passé très très étrange, que chaperonne un tout jeune apprenti-assassin, Lhèm. La fine équipe commence donc son enquête, tandis qu’un abominable et petit sorcier maléfique descend de ses montagnes avec le simple projet d’envahir le monde. Rien, au final, de bien original, surtout si l’on ajoute les dragons qui se feront un tantinet attendre dans ce premier tome.

L’univers imaginaire de Sohl ne brille effectivement pas par sa singularité mais, alors que des éléments aussi rabâchés qu’un sorcier cruel ou un dragon ancestral m’agacent généralement au plus haut point, je ne les ai pas trouvés spécialement gênants dans cet ouvrage. Il faut dire qu’il y a de quoi faire : retournements de situation (pas toujours tous attendus, à ma grande joie), trahisons en tous genres, actions sous toutes leurs formes – bataille rangée, combat au fond d’une ruelle, infiltration, embuscade, pérégrination en montagne ou en forêt… Le rythme est soutenu et bien maintenu, et le roman ne m’a jamais lassée. J’ai juste trouvé dommage que la trame policière soit rapidement laissée de côté, au profit d’une intrigue plus habituelle en fantasy, toute d’aventure et de grandeur.

Bref, l’histoire est chouette, et plus encore les personnages. En dépit de quelques figures pâlottes, comme Naelys, la prévisible demoiselle en détresse, on trouvera son bonheur en compagnie du jeune Lhèm que ses compagnons d’infortune passent leur temps à tyranniser, de Bérouz le tavernier-espion au caractère de cochon ou du chaman Hartémius Smith (j’adore ce nom) doté d’une bonne humeur à toute épreuve. Les portraits des héros sont généralement précis, nuancés et nous les rendent indéniablement attachants ; qui plus est, un humour sympathique s’installe au fur et à mesure que le groupe se forme. Et puis il y a les improbables Prophéties Éthérées de Lug le Farfelu dont on croise des extraits à chaque début de chapitre : je conseillerais d’ailleurs au lecteur assidu de toutes les relire les unes à la suite des autres après avoir achevé l’ouvrage, pour mieux percevoir leur cohérence.

Que dire de plus, si ce n’est que l’aventure fut franchement sympathique ? L’intrigue entraînante parvient à nous faire oublier l’aspect cliché de l’univers pour nous offrir un très bon roman de fantasy. Peu de nouveautés, mais un rythme soutenu, des personnages plaisants et pas mal d’humour ! J’espère simplement que la suite ne tardera pas à sortir. (Et il est cependant dommage que l’édition numérique soit à ce point truffée de fautes.)

L’Œil et le poing, Julien d’Hem (Asgard, 2011)

La Légende du roi errant

La Légende du roi errant, Laura Gallego Garcia

La Légende du roi errant, Laura Gallego Garcia

La Légende du roi errant m’a fait revoir mon jugement sur l’œuvre de Laura Gallego Garcia. Avant de m’attaquer à La Légende…, j’avais déjà eu l’occasion de lire les Chroniques de la Tour, une trilogie de fantasy assortie d’une préquelle qui nous proposait des mages, des elfes et des loups-garous par poignées, ainsi que le premier tome d’Idhun, engagement dans une autre saga de fantasy d’un acabit semblable : univers classique, personnages habituels, en dépit d’une ambiance générale sympathique. Sans avoir détesté, je n’avais pas vraiment été convaincue par ces différents romans.

Et, alors que je n’attendais rien de La Légende du roi errant, ce livre-ci m’a réellement, agréablement, surprise. L’histoire commence dans le royaume de Kinta, une ancienne patrie sise dans l’Arabie actuelle, où vit Walid, héritier du trône et poète renommé. Le jeune homme, pour prouver la qualité de son art à son père, organise un concours de poésie qu’il s’attend à gagner. Or, les jurés désignent comme lauréat à sa place Hammad, un vieux tisseur de tapis inconnu. Walid tente, au cours des deux années suivantes, de regagner le même concours, mais chaque fois Hammad le surpasse. Dévoré par la jalousie et la colère, le prince impose au vieil artisan une série d’épreuves pour le détruire lentement. Bien plus tard, sa vengeance assouvie, Walid devenu roi sent poindre la culpabilité et s’exile dans le désert afin de retrouver un tapis magnifique qu’Hammad tissa sur ses ordres.

Et le roman est une vraie perle. Tout d’abord, la narration est solide, proposant tout un tas d’évènements, de rebondissements, de péripéties comme peuvent en connaître les légendes. On y trouve décor historique, aventure épique et un brin de fantastique, et la quête de Walid nous conduit du riche palais de Kinta aux pistes du désert, que sillonnent les bandits, les bédouins, les caravanes de marchands… et les djinns. Le rythme n’est certes pas endiablé, et le roman manque parfois de tonicité, mais l’ensemble de l’histoire est d’une belle qualité et suffisamment riche pour ne jamais nous ennuyer.

L’un des aspects les plus attrayants de ce roman, cependant, a résidé pour moi dans la « mise en scène » de la poésie. Les différents artistes de l’histoire composent des qasidas, une forme poétique arabe d’autrefois, extrêmement codifiée, que La Légende du roi errant tente de faire revivre. Une qasida se constitue, comme cela nous est expliqué dans le roman, d’un nasib, qui évoque la femme aimée absente, d’un rahil, voyage du poète dans le désert, et d’un madih, la louange d’une personnalité importante. Pendant les concours de poésie, le jury souligne que les poèmes de Walid manquent de « cœur » et de beauté intérieure, comme s’il n’avait connu ni femme à aimer, ni désert à parcourir, ni personne digne de louange. Or, une fois le prince poussé à l’exil par la culpabilité, le roman prend l’allure d’une immense qasida : chaque étape du voyage, qui est marquée à chaque fois par la rencontre avec l’un des fils d’Hammad, correspond à l’une des parties de la qasida, nasib, rahil et madih. C’est tout à la fois l’initiation du poète à laquelle nous assistons, et l’initiation de l’homme – puisque Walid, n’étant plus prince, plus roi, plus rien, cherche à trouver sa route dans le désert et ne cesse de changer de ville et de profession, au gré de son enquête pour retrouver le tapis qu’Hammad lui a tissé.

Très adroitement construit, ce roman a ainsi plein de choses à nous apprendre, ne serait-ce que par son ancrage historique et culturel atypique. Voilà une merveilleuse manière de me réconcilier avec une auteure dont je jugeais, jusque-là, les écrits plutôt légers. Allez savoir pourquoi, à présent, je me lancerais bien dans le deuxième tome d’Idhun.

Laura Gallego Garcia, La Légende du roi errant (La Joie de lire, 2005)

Le Sang que l’on verse

Le Sang que l'on verse, Yann de Saint-Rat

Le Sang que l’on verse, Yann de Saint-Rat

C’est une de nos amies communes, à Lily et à moi-même, qui a attiré mon regard sur ce curieux roman qu’est Le Sang que l’on verse. Après avoir eu l’occasion de rencontrer l’auteur au Salon du Livre, je me suis plongée dans la lecture de cet ouvrage tout droit sorti de l’atelier des éditions Mnémos. Comme pour Mordred et plusieurs autres romans de cette maison, ce livre m’a laissé une impression en demi-teinte…

Le bouquin en lui-même est drôlement soigné : j’apprécie décidément les nouvelles couvertures de Mnémos, la nouvelle taille de leurs romans, leur papier, même si je ne suis pas encore convaincue par la police choisie pour le titre. Mais enfin… le roman est beau, et sans surprise joliment écrit. Si les premières pages m’ont semblé un peu brutales, avec un style qui hache et qui coupe, un vocabulaire de guerre et de violence, je me suis finalement bien habituée à l’écriture de l’auteur. Et plus encore à son jeu narratif, sa manière de passer d’un narrateur première ou troisième personne à un autre à chaque chapitre. Le Sang que l’on verse suit le haut-fait d’Étréham, jeune guerrier qui possède en lui « une sève funèbre », un talent inédit pour la guerre et le combat, et qui est destiné à tuer Mérydès, le dernier des dieux ; face à lui, Eyll, une créature monstrueuse envoyée par ce même dieu pour l’assassiner. Les deux ennemis s’expriment tour à tour par « je », sans jamais se présenter clairement (tandis que les autres personnages ne s’évoquent qu’à la troisième personne) : à charge pour le lecteur de deviner qui prend la parole à chaque ouverture de chapitre. Loin de nous embrouiller, le principe fonctionne diablement bien et donne, à mon sens, une belle touche d’originalité à la découpe du roman.

À côté de ce plaisant effet, le récit avance à une allure plutôt bancale. L’intrigue est assez simple, finalement : Étréham se fait recruter sur un champ de bataille par Asa, fille du divin Mérydès, pour aller tuer celui-ci, et traverse le pays à toute allure jusqu’à la demeure du dieu afin de le massacrer. En chemin, il mange, s’entraîne et papote… et combat aussi, heureusement. Car ce voyage est assez vide, en fin de compte. C’est là le plus grand reproche que je ferais à ce roman : toute la première phase du récit nous traîne dans un décor sans beaucoup de consistance. Nous commençons certes par une bataille impressionnante, avec quelques personnages secondaires nommés qui disparaissent rapidement pour nous laisser en tête à tête avec Étréham et Asa. Ou plutôt avec Étréham parlant d’Asa. En dépit du narrateur première personne, les deux protagonistes restent étrangement lisses, difficiles à appréhender et difficiles à apprécier. Le lecteur regarde la scène avec distance et plonge péniblement dans un univers très peu peuplé et très peu décrit. En dehors de quelques détails sur la politique locale en début de roman, quelques coutumes évoquées de ci de là, le monde mis en place dans Le Sang que l’on verse reste pendant une bonne centaine de pages presque désert. Étréham traverse des villages sans nom, croise des péons anonymes… jusqu’à ce qu’il arrive enfin à Jirhull, une ville atypique dont la description tranche avec le paysage dénudé qui la précède.

À partir de cet instant, le roman se peuple doucement et se colore patiemment. Mais tout de même avec beaucoup de modération. Si la peinture des lieux s’affine (Pryamée, la capitale, et le royaume de Mérydès ont droit à davantage de considération), le nombre de personnages nommés reste très faible et aucun ne parvient vraiment à nous charmer. L’intrigue trouve cependant un nouveau souffle pour nous préparer à un final éclatant, qui m’a fait penser à celui d’Akira, film d’animation de Katsuhiro Ôtomo. L’auteur m’avait parlé de son goût pour les mangas, quand je l’avais rencontré, et ce sont surtout dans les dernières pages que j’ai ressenti cette influence.

Un peu comme avec Mordred de Justine Niogret (que j’ai lu récemment et qui me reste donc dans la tête), je n’ai pas détesté Le Sang que l’on verse, je serais même prête à le recommander aux lecteurs de fantasy curieux de sortir des clous. En même temps, le roman est loin de m’avoir conquise : les personnages demeurent distants, l’intrigue patine au début de l’ouvrage et l’univers mis en place est un peu trop désert à mon goût. Toute une pluie de détails m’a cependant plu : la construction narrative, la mythologie peu à peu évoquée dans le roman, l’âge changeant d’Asa, la demeure infernale de Mérydès… Une lecture intéressante, donc, qui me poussera à surveiller les futures parutions de Yann de Saint-Rat.

Le Sang que l’on verse, Yann de Saint-Rat (Mnémos, 2013)