Le Roi démon (Les Sept Royaumes I)

Le Roi démon, Cinda Williams Chima

Le Roi démon, Cinda Williams Chima

En piochant Le Roi démon dans les rayonnages, je me suis dit : « Encore la même recette… Rien qu’à lire le titre, ça nous parlera de démons, de princesses, de magiciens et de guerres… et peut-être même d’un dragon… » Mauvaise langue que je suis ! Soit, nous avons démons/princesses/magiciens/guerres, mais les dragons manquent à l’appel, et le roman, surtout, cache sous un titre éculé (et une couverture… heu, sans suspense ?) un récit bien efficace et un univers plus original qu’il n’y paraît.

Nous ne sommes cependant pas non plus au royaume des nouveautés. Tout commence d’ailleurs avec une carte moyennement lisible, un ancien voleur de rues reconverti pour l’heure en chasseur et un trio d’apprentis-magiciens pas franchement dégourdis. La confrontation voleur/magiciens menace de tourner au pugilat, et le malfrat, Han, réussit à faire fuir les ensorceleurs en récupérant, comme butin, une amulette ensorcelée. Dont il ne sait d’ailleurs pas vraiment quoi faire. À l’autre bout de la plaine, nous croisons un groupe d’aristocrates et de magiciens qui badinent en entamant une partie de chasse : la reine en personne se trouve là, entourée de son Haut Magicien – le seigneur Bayar, et de ses deux filles, la babillante Mellony et Raisa, notre seconde héroïne. Cette dernière, héritière du trône, s’apprête à célébrer sa cérémonie de passage à l’âge adulte et commence à réfléchir à son futur époux et à son futur rôle de reine.

Après cette présentation classique, dans un style plutôt sympathique, le roman prend une tournure plus intéressante. L’univers se dévoile à pas de loup : la légende du roi-démon et ses différentes versions (sans que l’on sache initialement quelle est la bonne), les guerres qui bouleversent les royaumes du sud, les traités régulant le pouvoir des magiciens qui logent à la Cour et les territoires des clans-marchands qui vivent dans la plaine… Le tout assorti des us quotidiens : la misère qui sévit dans les bas-fonds de la capitale, la Garde corrompue, les bandes de voleurs qui se partagent les rues, les trafics en tout genre, herbes médicinales ou objets saturés de magie – et en contrepoint, la brillante vie de la Cour, bals étourdissants, conspirations murmurées au creux des oreilles. Si aucun de ces aspects n’est véritablement novateur, l’ensemble est détaillé et coloré, et le récit vivant.

Dans ce cadre sympathique, prend place une intrigue agréablement fournie. Sa mystérieuse amulette dérobée en poche, Han, notre ancien voleur, cumule les lancers de mauvaise chance : volé par les gardes, attaqué par des bandes rivales, multipliant les petits boulots pour permettre à sa famille de survivre, il est finalement accusé d’être le mystérieux tueur en série qui apparaît dans la capitale. Tandis que, dans ses appartements princiers, Raisa entre en conflit avec sa mère, la reine, qui laisse le Haut-Magicien prendre peu à peu le pouvoir et impose à sa fille un mari dont cette dernière ne veut pas. La princesse opiniâtre dresse ses propres plans et, pour préparer son futur rôle de souveraine, décide de combattre la pauvreté qui gangrène la capitale : pour ce faire, quoi de mieux que de s’échapper incognito du palais et de parcourir sans escorte les rues sinistres de la cité, où on croise gardes corrompus, voleurs, trafiquants et un terrifiant tueur en série ? En filigrane, se dessine ainsi une double-intrigue, chaque jeune gens poursuivant son chemin – jusqu’à ce qu’Han et Raisa se rencontrent, d’une manière assez tirée par les cheveux d’ailleurs.

Il est difficile, au début, de vraiment définir l’axe du roman, puisque le récit suit plusieurs trames et que les personnages secondaires ont eux aussi leur propre route à parcourir : Danseur, l’ami d’Han, souffre d’un mal étrange, Micah Bayar, le fils du Haut-Conseiller, courtise Raisa qu’il lui est pourtant interdit de convoiter, Amon, fils du capitaine de la Garde, commence sa carrière de soldat en luttant contre la corruption de ses collègues. Il faudra attendre la toute fin de ce premier tome pour que la plupart des routes convergent, et le tome deux devrait nous proposer une intrigue plus compacte.

Les multiples figures qui peuplent cet ouvrage m’ont aussi charmée. Les protagonistes ne sont peut-être pas toujours très profonds, mais ils sont tous à leur manière franchement sympathiques. Le portrait d’Han reste souvent un peu faible, mais celui de Raisa, la future reine en devenir, dégage une vitalité plaisante : la princesse menue et têtue comme la plus têtue des mules agit souvent de manière décalée et peut même se révéler réellement drôle, quand elle juge la Cour et ses pairs.

Ne nous emballons pas, Le Roi démon n’est pas non plus un chef d’œuvre de fantasy. Le titre suffit à le faire deviner… Mais, sous ses oripeaux stéréotypés, ce roman dissimule pas mal de surprises : un univers chatoyant, des personnages vivants, un récit rebondissant. Amateurs de fantasy classique, vous y trouverez sûrement votre bonheur. Quant aux autres, ce peut être une belle manière de découvrir le genre.

Le Roi Démon, Cinda Williams Chima (Bragelonne, 2010)

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