Mordred

Mordred, Justine Niogret

Mordred, Justine Niogret

J’ai souvent trouvé aux éditions Mnémos une allure d’orfèvrerie. Leurs romans sont soignés, ciselés, travaillés avec art et dorure ; mais, si une poignée (comme les œuvres de Charlotte Bousquet ou La Pucelle de Diable-Vert de Paul Béorn) m’ont enchantée, beaucoup m’ont malheureusement déçue, portés par un souffle qui s’épuise, une histoire qui se prend les pieds dans le tapis. Chien du heaume et sa suite, Mordre le bouclier, sont plutôt de ce genre-ci. Premiers romans de Justine Niogret, bouquins de feu et de fer, les tribulations de Chien se cassent les dents sur leurs intrigues, en dépit de toutes leurs autres qualités.

Et voilà que Mordred, nouveau-né de Niogret chez Mnémos, me nargue sur le présentoir des nouveautés de la bibliothèque reconstruite de Saint-Max. Temps de vacances, je l’emprunte et l’avale. Avec cette petite crainte au coin de l’esprit de finir ma lecture aussi désappointée qu’après Chien.

Le début me donne raison : Mordred – fils de Morgause, « neveu » d’Arthur – souffre d’une grave blessure au fond de son lit et rêve d’une poignée de souvenirs : la maisonnette de sa mère, ses promenades dans la forêt et la campagne, sa rencontre avec l’affreux Polîk, sa rencontre avec son « oncle » Arthur… Des petits décors diablement bien mis en scène, colorés, vivants, intimes… et rien de plus, cependant. Je soupire, car Chien du heaume m’avait semblé de même acabit : une forge grondante créant des scènes de toute beauté mais ne parvenant pas à faire avancer l’histoire. Et je m’obstine et Mordred finit par me convaincre.

Après tout, Justine Niogret a vraiment une langue étourdissante. Pas un seul mot de travers, pas une seule expression facile : tout est pesé et martelé. Le vocabulaire est riche, la phrase tournée avec ancienneté et poésie, les images traduisent force et profondeur, les détails chatoient. Chien du heaume jaillissait directement des flammes de la forge en une langue brutale et magnifique, mais Mordred est plus délicat : à côté de quelques scènes violentes, le combat avec l’Aspic ou la bataille, les souvenirs d’enfance posent en contraste des décors apaisants, mélancoliques – comme le superbe portrait de l’Ouzom, le torrent voisin de la demeure de Morgause, que Mordred tient « au secret de lui-même ».

Puis vient l’histoire. J’ai mis quelques temps à comprendre l’enjeu, ne me rappelant de Mordred que le chevalier félon qui trahit Arthur, son parent et son roi. La quatrième de couverture, en cela, est un peu salvatrice : elle résume le rôle de Mordred dans sa légende, révélant quelques ficelles plutôt bienvenues pour décrypter le récit de Justine Niogret qui n’affirme jamais nettement les choses. Le mythe est ici repris, retravaillé, réécrit : Mordred, personnage fou et ombrageux au noir destin, est doté d’un visage humain, de souvenirs touchants et d’un amour profond pour Arthur, qui transforme le crime inévitable du chevalier en un acte tout autre – loin d’une trahison inique. Mordred est ici un homme entre deux chemins, bercé entre les doux souvenirs de son enfance marquée par la figure maternelle de Morgause, et la vie brutale du chevalier s’entraînant, combattant, tuant sous les ordres de son parent Arthur. Blessé au cours d’une joute, le jeune homme interdit à sa blessure de guérir et, pendant un an, garde le lit dans une vaine tentative d’esquiver le destin que sa légende a défini. Viennent alors les rêves et les souvenirs, qui dressent le portrait élaboré de ce personnage tragique et nous permettent de comprendre sa relation centrale avec Arthur. Le roi de légende, loin de la figure épique que l’on connaît, est un homme vieillissant, lucide quant à ses faiblesses.

La réécriture est belle, oui, teintant le mythe de réalisme et d’originalité. Mais elle ne m’a qu’en partie convaincue. Brève (cent soixante pages), elle est rythmée de manière étrange : le début nous endort un peu dans l’intimité des souvenirs de Mordred, le lent récit met posément les personnages en place, Mordred se souvient, se souvient et se souvient encore, les mêmes souvenirs finissant par tourner en boucle ; puis il guérit, et son destin tombe comme un couperet, se résout en quelques pages. J’ai été certes très touchée par la fin, mais je l’aurais aimé plus étoffée : la résolution (bien que fidèle aux légendes) jaillit presque en même temps que les fils de l’intrigue à dénouer ; après avoir été enfermé pendant des jours dans une chambre obscure, le lecteur est jeté dehors, tourbillonne sur lui-même pour regrouper les indices, se fait gifler par les dernières pages. Le roman se clôt dans un fracas ; le doux début n’est plus qu’un vague souvenir.

De plus, mais c’est là un argument bien plus personnel, Mordred est un roman enfermé, un presque huis-clos, tout comme l’est Chien du heaume. Et j’ai étouffé au cours de la lecture, même si les souvenirs permettent d’ouvrir le récit de fort jolie manière.

Mais enfin je n’ai pas détesté ce roman. Je n’avais pas détesté Chien du heaume et Mordre le bouclier. Justine Niogret a un talent indéniable, une écriture de métal forgé, une peinture acérée des âmes et des actes. Ses romans sont des curiosités qui méritent amplement d’être connues et, sans les avoir nettement appréciés, je n’hésite pas à les recommander. Mordred m’a d’ailleurs davantage intéressée que les deux tomes traitant de Chien. Je ne sais même pas pourquoi… Car je connaissais déjà l’art de Justine Niogret et savais donc par avance ce qui me plairait et ce qui me gênerait ? Car j’ai trouvé que ses délicates descriptions de l’enfance de Mordred ajoutaient une facette supplémentaire à son style de forgeron ? Peut-être aussi grâce à la nouvelle présentation des romans de Mnémos : un livre plus petit, plus carré, une couverture plus sobre, élégante. Quoiqu’il en soit, Mordred est atypique, et à lire, en dépit de ce que je peux en penser.

 Mordred, Justine Niogret (Mnémos, 2013)