Le Palais des mirages

Le Palais des mirages, Hervé Jubert

Le Palais des mirages, Hervé Jubert

Un roman d’Hervé Jubert ressemble à l’une de ces lourdes malles retrouvées au fond des greniers, qui nous paraissent sans fond et dont on ne sait jamais ce qu’on va sortir. Si Magies secrètes (dont vous pouvez lire la critique ici) avait tout de la hotte du père Noël, avec ses références mythologiques, historiques, légendaires, littéraires, sociales, architecturales, j’en passe et des meilleures, Le Palais des mirages relève le challenge avec davantage de modestie.

Pour tout avouer, j’en suis à mon troisième Jubert, et j’y reconnais à peu près les mêmes défauts et les mêmes qualités que dans les deux autres romans que j’ai pu goûter. Le plus important des points forts du Palais des mirages est son ancrage historique. Hervé Jubert nous propose servie sur un plateau d’argent – tenez-vous bien – l’exposition universelle de 1900 ! La GRANDE exposition universelle de Paris, celle que vous avez croisée dans vos bouquins d’histoire. Avec ses pavillons anglais, suédois, finlandais, allemand, son métro tout neuf, son trottoir roulant, sa passerelle de l’Alma, son Vieux Paris reconstitué – avec un pendu, s’il vous plaît ! – et la fière Tour Eiffel dotée déjà de quelques petites rides. Et sa foule de touristes, de marchands ambulants, d’escrocs, de danseurs, de jeunes demoiselles en détresse, de choristes suédois, de terroristes, de cyclistes, de bandits russes et de dieux nordiques (Ne posez pas de questions, nous sommes chez Jubert, tout est normal).

Bref, un décor comme Hervé Jubert aime les poser et comme on aime les lire.

Et le tout dans sa langue travaillée, colorée et théâtralisée. Oui, monsieur sait y faire !

Mais restons-en là pour les compliments. Le Palais des mirages a en effet plutôt l’allure d’un roman qu’on referme en soupirant : « Oui, c’était sympa, mais… » Mais on regrettera un scénario trop farfelu, un langage trop précieux, des personnages tellement mis en scène qu’ils en deviennent irréalistes ou tendent à la caricature. Sur une toile de fond sympathique, Hervé Jubert nous raconte une histoire confuse : Clara Charpentier, fée du Palais des mirages, survit à un attentat perpétré par une dangereuse secte russe financée par de grands patrons européens possesseurs d’une mystérieuse fiole volée dans un laboratoire suédois… Pour démêler les innombrables fils de l’intrigue, la jeune fille s’associe au beau Lukas, qui lui sert de garde-malade, de premier amour et de prétexte pour partir à l’aventure, chasser les écureuils et pendre des pantins. Et je ne vous ai pas encore parlé du mur qui parle, des elfes noirs ou de la vraie identité de la Tour Eiffel. On nage en eaux très troubles, même si le roman nous conduit mine de rien à une conclusion bien plus stable que ce à quoi les péripéties nous préparaient.

Et il y a aussi, comme je le signalais ci-dessus, cette théâtralisation perpétuelle qui, associée au style particulier de Jubert, donne au roman un drôle de relief. Les dialogues semblent surjoués, préécrits, comme si les personnages répétaient une pièce de théâtre, et le roman manque de spontanéité et de naturel. Même si certains protagonistes surprennent, plus profonds qu’il n’y paraît au premier coup d’œil : Clara, en particulier, sous son allure de jolie chipie proprette, cache des tourments qu’Hervé Jubert traite avec une jolie simplicité.

En fin de compte, Le Palais des mirages a pu m’intriguer, par son ancrage historique et sa charmante reconstitution de l’exposition de 1900, mais le roman me semble manquer de structure et de relief. La faute en incombe surtout à une histoire tirée par les cheveux, un chaudron rempli d’idées éparpillées – trop, vraiment trop d’idées.

Mais prenez tout de même le temps de vous promener sur le site d’Hervé Jubert, que je trouve à l’instar de ses romans, fourmillant d’idées pas toujours pratiques mais souvent lumineuses : http://www.hervejubert.fr/

Le Palais des mirages, Hervé Jubert (Albin Michel Jeunesse, 2009)

 

Magies secrètes

Magies secrètes, Hervé Jubert

Magies secrètes, Hervé Jubert

L’étonnant et exubérant Magies secrètes trouve joliment sa place dans notre confiserie. Il s’agit d’un bocal à bonbons empli de couleurs, duquel on tire des poignées de références à déguster. L’univers proposé ici par Hervé Jubert est riche et sucré à foison…

Notre héros, Georges Beauregard, est un charmant jeune homme ambitieux, qui enquête pour le compte du Ministère des affaires étranges sur des méfaits extraordinaires, et qui abrite dans son hôtel particulier tout un tas de créatures féériques sans abri. Voyageant à bord de son briska au travers des rues de Sequana, pendant merveilleux du Paris du XIXe siècle, il se trouve confronté à toute une série d’évènements étranges causés par un masque meurtrier.

Le scénario est ainsi posé, et en cela moyennement réussi. C’est peut-être là le plus important des défauts de ce roman par ailleurs fort plaisant. L’histoire patauge. Il est difficile de s’attacher à la trame qui avance péniblement, par à-coups : des révélations et des indices surgissent de nulle part, les crimes n’ont ni queue ni tête, Beauregard semble souvent se moquer comme d’une guigne de l’ultimatum envoyé par l’assassin. Comme beaucoup de romans de fantasy à trame policière, la magie se mêle un peu trop de ce qui ne la regarde pas et rend l’enquête confuse et maladroite.

Mais, mais, mais Magies secrètes est, je l’affirme pourtant, un roman excellent ! On l’ouvre et on s’y perd, baladé de la réalité à la Féérie, de la vérité historique au réaménagement merveilleux, du vieux Paris à la splendide Sequana. L’univers de Jubert est gouverné par Obéron III, aux airs de Napoléon III, qui persécute la Féérie circulant librement sur son territoire. Au travers de ses multiples promenades, Beauregard nous fait découvrir Sequana, cité merveilleuse menacée par d’importants travaux de réaménagement urbain, reflets de ceux que connut Paris. La fiction s’empare alors de la réalité, déforme d’innombrables références tout à la fois historiques, littéraires, artistiques ou topographiques. On croise à la fois des grands noms comme Edgar Allan Poe, Gustave Doré ou Gérard Labrunie (plus connu sous son pseudonyme), et d’autres moins réputés, comme Jacques Collin de Plancy, auteur du Dictionnaire infernal (Les curieux pourront aller vérifier, cet écrivain parle bien du Moine bourru dans son ouvrage !). Le roman est comme une malle aux trésors, débordante d’indices, de références, de renvois, d’allusions…

À ces évocations à notre réalité, s’ajoute un immense bestiaire du monde féérique, presque exhaustif. Toutes les mythologies et les légendes sont sollicitées, et les êtres magiques se mêlent à la cité avec simplicité : les ondines nagent dans les cours d’eau, les basilics hantent les égouts, les muses se produisent dans les théâtres… On croise la déesse Isis dans la cuisine de Beauregard, puis Barbe-Bleue se produisant sur scène, on rencontre les dames du bois qui attirent à elles les amoureux pour les pendre, ou encore les ardents du bal du même nom. Tout y passe : mythologies anciennes, contes traditionnels, légendes urbaines…

Ce bric-à-brac est parfois un peu envahissant. La multiplicité de références, associée à la richesse du langage et à une certaine préciosité du style, épuise, égare. On relève la tête du roman les yeux pleins d’étoiles, mais l’esprit embrumé. Impression appuyée par les nombreuses notes qui peuplent le récit : des notes intéressantes, expliquant un aspect de l’univers complexe de Jubert, racontant une anecdote, citant un ouvrage célèbre à Sequana – mais qui interrompent l’histoire et ajoutent davantage de désordre au roman.

Qu’importe, Magies secrètes est un délice ! S’il s’éparpille un peu trop et si l’histoire ne remporte pas complètement mon suffrage, il propose un univers extraordinaire et riche à souhait.

(Ce roman fut couronné du Grand Prix de l’Imaginaire 2013, catégorie Roman jeunesse francophone.)

Magies secrètes, Hervé Jubert (Le Pré aux clercs, collection Pandore, 2012)