Le Corbeau et la torche (La Voix de l’empereur I)

Le Corbeau et la torche, Nabil Ouali

Le Corbeau et la torche, Nabil Ouali

C’est tout d’abord la sobre, belle et classieuse couverture de ce roman qui m’a attirée. Après avoir entraperçu cet élégant ouvrage sur les tables d’une librairie, j’ai eu la chance de rencontrer l’auteur au dernier Salon fantastique et je n’ai pas hésité, alors, à m’approprier Le Corbeau et la torche.

Sachez tout d’abord que la critique est en retard : j’ai si bien dévoré le roman au sortir du salon (commencé samedi, fini lundi) que je me suis retrouvée avec une lecture finie et un article à faire dans un moment où je n’avais pas le temps de m’atteler au second. Je ferai de mon mieux pour vous traduire tous les excellents sentiments que j’ai à l’égard de cet ouvrage.

Car, oui, ce fut une belle, très belle surprise ! J’en ai déjà parlé dans quelques articles précédents, j’ai beaucoup d’admiration pour les éditions Mnémos mais il m’arrive plus d’une fois de ne pas apprécier l’un de leurs ouvrages. Cela ne m’empêche pas, cependant, d’acheter toujours leurs nouveautés… Après un Mordred apprécié, un Sang que l’on verse au goût plutôt amer et un Bâtard de Kosigan que j’avais tout simplement adoré, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Nabil Ouali m’avait un peu présenté son univers, j’avais parcouru la quatrième de couverture sans vraiment me focaliser sur ce qu’elle disait et j’avais admiré la belle carte couleur sépia qui ouvrait le roman. J’avais plongé tête la première… et ce fut génial.

Car j’aime la fantasy classique, les romans qui n’endorment pas, les écritures soignées et les personnages attachants. Et il y a tout cela ici. J’aime aussi la poésie versifiée, les secrets et complots de Cour, et tout un tas d’autres éléments dont ce roman regorge. L’histoire nous conte trois garçons qui, d’une manière ou d’une autre, en viennent à approcher le prince de leur pays, Elin. Frimas, enfant du froid, devient garde du corps royal et se retrouve empêtré dans les intrigues des courtisans tenus par la religion. Ravel, jeune paladin à la solde du clergé, part pour des contrées de montagne et de neige à la poursuite d’un traître à la couronne. Glawol, ce cher Glawol, essaye de se tailler une place de choix dans le schéma politique du pays pour dénoncer les abus de la religion qui manipule les puissants. Et on ne sent, dans ce premier tome, que les prémices d’un scénario bien plus abouti qui devrait se développer avec brio dans les tomes suivants.

Certes, des râleurs pourraient prétendre que ce roman ne s’écarte que timidement du droit chemin. Un empire en faillite, des religieux avides de pouvoir, pléthore de rôles classiques, paladin, troubadour, aubergiste, fille de joie et… qu’importe ! Car il y a ici une énergie inhérente au roman qui donne à toute cette fantasy déjà connue un petit air printanier, un brin de nouveauté : nous lisons, nous sommes entraînés, nous reconnaissons bien des paysages déjà parcourus, mais qu’importe. Car le roman est solide, élégant, et j’ai passé un moment véritablement passionnant en sa compagnie. Les personnages, en particulier, nous apportent plein de sentiments. Glawol, que tout un chacun finira par apprécier, est par exemple une figure extrêmement attachante, un jeune clerc plein d’arrogance, de connaissance et d’intelligence qui n’en est pas moins très humain, curieux, souvent agaçant, plein d’humour, mais aussi peureux et ridicule quand il doit l’être.

J’ai donc été enchantée… à un ou deux détails près. Quelques scènes m’ont semblé justement « un peu trop classiques », comme plaquées parce qu’elles vont bien dans un roman de fantasy, et elles ajoutent quelques fausses notes dans un ouvrage que je trouve malgré tout, je le dis encore, très réussi. Enfin, le seul véritable reproche que j’aurais à exprimer concerne le nombre assez conséquent de fautes de typographie. Je sais que beaucoup de personnes considèrent que ce n’est pas bien grave de mal placer une virgule ou d’oublier un point, mais je ne peux malheureusement pas m’empêcher d’être gênée dans ma lecture lorsque je croise un alinéa trop long, une virgule manquante ou un saut de ligne à la mauvaise place. Je pinaille peut-être mais je trouve dommage qu’un ouvrage de cette qualité, qui plus est un objet aussi soigné, comporte un tel nombre d’erreurs typographiques.

Mis à part ce dernier point, c’est un excellent premier roman. J’attends déjà la suite avec impatience et regrette de m’être lancée si précipitamment dans la lecture de cette passionnante nouveauté…

Le Corbeau et la torche, Nabil Ouali (Mnémos, 2014)

Notre-Dame des loups

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas

Notre-Dame des Loups, Adrien Tomas

Au cœur des éditions Mnémos, Adrien Tomas commence à avoir sa petite réputation. N’ayant pas le temps de m’atteler à l’énorme pavé qu’est La Geste du sixième royaume, le premier roman de cet auteur, je me suis décidée à le découvrir au travers de Notre-Dame des loups, un roman beaucoup moins conséquent dont le synopsis m’intriguait.

Mi-XIXème siècle, entre bois hostiles et bourrasques enneigées, nous suivons une troupe de Veneurs sans scrupule, qui traquent un gibier bien singulier : les wendigos – ou loups-garous – engeance débarquée d’Europe pour infester les forêts américaines. Armés de munitions d’argent, les sinistres chasseurs s’enfoncent dans la forêt blanche pour débusquer Notre-Dame des loups, reine des lycanthropes, et éradiquer ainsi ce peuple monstrueux. Les uns après les autres, ils se cèdent la parole pour rapporter les étapes de la chasse et ajouter à la narration de la traque leur propre histoire – souvent chargée de deuil, de déception, de destruction.

Le thème du loup-garou m’a toujours intriguée, alors que les vampires par exemple ne m’ont jamais vraiment intéressée, et j’ai eu d’autant plus de plaisir à découvrir cette œuvre assez atypique. Entre fantastique, horreur et un rien de western, avec une miette de polar en prime, Notre-Dame des loups sait se rendre étonnant. Au fil des pages, l’ambiance s’installe efficacement : avancée dans le froid et sous la neige, repas froid avalé en vitesse, calme des grands bois hantés par les loups, perception d’un danger toujours latent, de plus en plus prononcé tandis que la nuit tombe… Nous participons pleinement à la traque, dépeinte par toute une série de narrateurs première personne. L’atmosphère inquiétante et hivernale est réussie et immersive.

La construction du récit est à mon sens une autre des belles trouvailles de cet ouvrage – même si j’émettrai quelques réserves sur ce point dans la suite de ma critique. L’enchaînement des points de vue des différents traqueurs nous permet d’avancer dans le récit sans jamais nous ennuyer, dans l’attente de découvrir une nouvelle histoire, une nouvelle personnalité, et même un nouveau langage – car chaque protagoniste a sa manière de dire les choses et d’analyser la situation. Alors qu’Arlington, ancien journaliste, prendra le temps de poser le décor, le jeune Billy aura un langage beaucoup plus grossier et vivant, tandis que le cultivé Würm parlera avec une élégante distinction. Et chaque personnage a ses raisons bien à lui d’intégrer la troupe, qu’il ne nous dévoile entièrement qu’à son tour de parole.

Il y a donc toute une ambiance et toute une toile d’intrigues à déguster, dans ce petit roman bien riche, à l’écriture soignée et aux références historico-littéraires multiples. Nous reviennent en tête les différentes bêtes anthropophages qui ont battu nos campagnes (la bête du Gévaudan étant explicitement citée), les récits liés aux lycanthropes et à leur phobie de l’argent, à leur métamorphose nocturne, à la hiérarchie de leur meute ; et, dans un tout autre registre, les western où une horde de cow-boys dépenaillés poursuivent des brigands sans foi ni loi, ainsi que les différents mythes liés aux chasses éternelles et mystérieuses. Peu de pages, une seule traque, et pourtant tout un paquet de références qui me rattrapent à la volée des alinéas.

Mais des choses ratent, mine de rien. Comme plusieurs romans édités chez Mnémos (je songe aux livres de Justine Niogret), Notre-Dame des loups est – trop – court. Tout allait bien jusqu’à ce que l’auteur se précipite, soucieux de terminer son roman en moins de deux cents pages, et la fin m’a parue trop hâtive, trop ramassée. Ce n’est pas la longueur du livre qui me dérange, non, ça n’a même rien à voir avec ce que je veux exprimer ici. Mais la conclusion m’a semblé cinglante, une résolution brutale en un épilogue à rebondissements vaguement inattendus, qui trouve bizarrement sa place dans un roman où l’on s’était confortablement installé. La traque s’achevait, oui, il fallait bien en arriver à la confrontation avec la Dame, mais les trois dernières pages-guillotine m’ont laissée sur ma faim.

Il y a aussi quelque chose qui m’a gênée au niveau de la construction du roman. Si j’ai beaucoup apprécié ce parcours narratif, qui nous fait aller d’un personnage à un autre pour nous faire découvrir toute la troupe histoire par histoire, les transitions si semblables entre un narrateur et un autre m’ont un peu gâché la surprise de l’intrigue. On a vite fait de comprendre ce qui clôturera chaque chapitre et, de ce point de vue-là, la table des matières est un beau moyen de se spoiler une part de l’histoire. Cet aspect du bouquin n’a pas fonctionné avec moi – et difficile d’en dire plus sans dévoiler un pan important de l’affaire. Bref, si l’idée de la traque m’a plu, la partie devinable de son avancement ne m’a pas pleinement convaincue.

Cependant, l’ouvrage m’a intriguée et j’ai joué le jeu jusqu’à l’avant-dernier chapitre, savourant les nuits glaciales emplies d’yeux jaunes et la pénible traversée des bois, rythmée par les détonations des balles d’argent. Si toute l’évolution de l’intrigue ne m’a pas entièrement satisfaite, j’ai cependant bien envie de me lancer, enfin, dans la longue lecture de La Geste du sixième royaume.

Notre-Dame des loups, Adrien Tomas (Mnémos, 2014)

Le Bâtard de Kosigan

Le Bâtard de Kosigan. L'Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

« Du plus loin que je me souvienne, (mon père) m’a toujours appelé bâtard, et ça a d’ailleurs été également le cas des autres membres de ma famille, exception faite de ma mère…

Une espèce de deuxième prénom en quelque sorte.

Alors, quand l’exil a fait de moi un mercenaire et que tuer est devenu mon lot quotidien, j’ai choisi d’adopter cette insulte en tant que nom de guerre : le Bâtard de Kosigan. J’en aime la sonorité, l’impact qu’il peut avoir sur mes ennemis et, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à le regretter. »

J’ai mis pas mal de temps à l’obtenir, ce Bâtard de Kosigan, et je ne le regrette pas non plus. Comme la plupart des romans de Mnémos, le livre a bel aspect et couverture élégante. Et le résumé donne diablement envie de le parcourir.

Nous voilà plongés dans un roman de fantasy historique ! J’adore ce mélange de véritable passé et d’imaginaire, que certains auteurs savent faire mijoter avec brio (en particulier Guy Gavriel Kay avec sa géniale Tigane). Notre bouquin du moment s’ouvre en novembre 1339, alors qu’« il fait un froid de glace », dans une Champagne à la réalité politique retravaillée. La comtesse Catherine, par ailleurs princesse elfe, organise un grand tournoi dans la cité de Troyes, qui sera aussi l’occasion pour elle de choisir le futur époux – et donc le futur comte – de sa fille Solenne : Français et Bourguignons proposent chacun leur prétendant, afin de rafler la belle et le comté encore indépendant. Tandis que Pierre Cordwain de Kosigan, bâtard du frère du duc de Bourgogne, chef d’un groupe de mercenaires, « Traître. Bonimenteur. Assassin. Homme à femmes. Détourneur de jeunes filles », profite de cette opportunité pour avancer ses propres pions, s’illustrer au combat, séduire les princesses, tromper les Français, échapper aux Bourguignons et déjouer les intrigues des Anglais.

Entre chaque manœuvre inavouable du Bâtard, des lettres s’insèrent dans le récit. Datées de 1899, elles sont rédigées par le descendant des Kosigan, un archéologue orphelin qui touche soudain un héritage de son lointain ancêtre et cherche à comprendre qui fut ce mercenaire aux manigances mystérieuses…

Pour qui aime complots, traîtrises et secrets, Le Bâtard de Kosigan est un délice. Le roman suit cependant un rythme un peu curieux : l’intrigue centrale n’est abordée qu’au bout de cent cinquante pages. La première moitié du livre, en une sorte de longue introduction, brosse le portrait au jour le jour du Bâtard de Kosigan : le mercenaire arrive à Troyes, échappe à des assassins, s’inscrit au tournoi, assiste à des combats et en livre d’autres, et nous présente à toute une galerie de chevaliers d’origines variées – tout en nous répétant que chacune de ses actions vise à concevoir un plan bien plus complexe, qui reste longtemps complètement secret. Oh, ce début est loin de m’avoir déplu ! J’ai pris un immense plaisir à me familiariser aux manières du fourbe Bâtard et surtout à assister à un tournoi bien plus haletant que je l’aurais cru. Seulement… lorsque la mission principale de Kosigan est enfin dévoilée, le roman est déjà bien entamé : cette intrigue centrale apparaît un peu comme par magie, après un début qui tournait en comparaison à vide, sans véritable direction.

Il y a aussi deux autres points qui ne m’ont que moyennement convaincue dans cet ouvrage : tout d’abord, toutes les références mythologiques et légendaires évoquées, elfes, Sidhes, dragons, magie, m’ont semblé trop peu exploitées et m’ont ainsi paru plaquées comme un décor interchangeable dans l’univers créé par l’auteur, une toile de fond davantage imposée par la culture globale des littératures de l’imaginaire que par l’ambiance propre au roman. Je ne critique pas ici la présence d’elfes ou de nains dans un livre de fantasy, mais je trouve en fait dommage qu’une œuvre aussi originale par bien d’autres aspects sorte aussi peu des carcans habituels quand elle évoque les créatures ensorcelées. L’idée d’ajouter des provinces elfiques au royaume de France est plaisante, mais assez pauvrement développée. D’autres détails de ce type ont trouvé cependant complètement grâce à mes yeux : les petits pouvoirs magiques de Kosigan (son oreille gauche, entre autres) m’ont fait sourire, et une créature telle que Gunthar von Weisshaupt, chevalier léonin, est diaboliquement bien mise en scène.

Autre déconvenue, les lettres de l’héritier des Kosigan : elles ont leur petit cachet, mettent en place leur histoire en parallèle, mais suivent finalement une route trop éloignée du récit du Bâtard de Kosigan. J’ai cependant beaucoup aimé le grand moment du dénouement : alternant les missives de plus en plus brèves de l’héritier, les comptes-rendus de Gunthar von Weisshaupt et des chapitres relativement courts pendant lesquels agit le Bâtard, Fabien Cerutti parvient à créer une tension presque insoutenable pour le lecteur, en jonglant ainsi entre trois narrateurs qui, chacun de leur côté, ne nous faisaient apercevoir qu’un pan de la scène.

Après ces critiques, n’allez pas, internautes sceptiques, croire que je vous déconseillerais cet ouvrage. Il y a vraiment quelque chose de plaisant, dans ce roman : comme je le disais, on espionne, on trahit, on manigance et on trompe, on banquette aussi et on se rue sur l’ennemi avec une lance ou une masse d’armes. Quant au Bâtard de Kosigan, même si je vois dans son charme auprès des dames une arme un peu trop facile, le forban est séduisant. Son esprit est peut-être moins ingénieux que je ne l’aurais pensé, mais il dispose d’une bonne dose de machiavélisme, d’ambition, de culot et d’humour pour nous complaire. Sa fine équipe ne demeure pas en reste, sans parler d’une brochette de chevaliers triés sur le volet : des loyaux, des idiots, des fourbes, des violents. Et si l’on se perd un peu entre tous les noms, ce n’est finalement qu’un moindre mal.

Sans l’ombre d’un doute, ce roman a tenu ses promesses. Tout ne m’a pas conquise, mais l’ensemble est de fort bonne teneur, piqueté d’humour et de suspense. Je serais bien curieuse de voir, maintenant, si le Bâtard de Kosigan réapparaîtra une autre fois sous la plume de Fabien Cerutti.

Le Bâtard de Kosigan. L’Ombre du pouvoir, Fabien Cerutti (Mnémos, 2013)

Le Sang que l’on verse

Le Sang que l'on verse, Yann de Saint-Rat

Le Sang que l’on verse, Yann de Saint-Rat

C’est une de nos amies communes, à Lily et à moi-même, qui a attiré mon regard sur ce curieux roman qu’est Le Sang que l’on verse. Après avoir eu l’occasion de rencontrer l’auteur au Salon du Livre, je me suis plongée dans la lecture de cet ouvrage tout droit sorti de l’atelier des éditions Mnémos. Comme pour Mordred et plusieurs autres romans de cette maison, ce livre m’a laissé une impression en demi-teinte…

Le bouquin en lui-même est drôlement soigné : j’apprécie décidément les nouvelles couvertures de Mnémos, la nouvelle taille de leurs romans, leur papier, même si je ne suis pas encore convaincue par la police choisie pour le titre. Mais enfin… le roman est beau, et sans surprise joliment écrit. Si les premières pages m’ont semblé un peu brutales, avec un style qui hache et qui coupe, un vocabulaire de guerre et de violence, je me suis finalement bien habituée à l’écriture de l’auteur. Et plus encore à son jeu narratif, sa manière de passer d’un narrateur première ou troisième personne à un autre à chaque chapitre. Le Sang que l’on verse suit le haut-fait d’Étréham, jeune guerrier qui possède en lui « une sève funèbre », un talent inédit pour la guerre et le combat, et qui est destiné à tuer Mérydès, le dernier des dieux ; face à lui, Eyll, une créature monstrueuse envoyée par ce même dieu pour l’assassiner. Les deux ennemis s’expriment tour à tour par « je », sans jamais se présenter clairement (tandis que les autres personnages ne s’évoquent qu’à la troisième personne) : à charge pour le lecteur de deviner qui prend la parole à chaque ouverture de chapitre. Loin de nous embrouiller, le principe fonctionne diablement bien et donne, à mon sens, une belle touche d’originalité à la découpe du roman.

À côté de ce plaisant effet, le récit avance à une allure plutôt bancale. L’intrigue est assez simple, finalement : Étréham se fait recruter sur un champ de bataille par Asa, fille du divin Mérydès, pour aller tuer celui-ci, et traverse le pays à toute allure jusqu’à la demeure du dieu afin de le massacrer. En chemin, il mange, s’entraîne et papote… et combat aussi, heureusement. Car ce voyage est assez vide, en fin de compte. C’est là le plus grand reproche que je ferais à ce roman : toute la première phase du récit nous traîne dans un décor sans beaucoup de consistance. Nous commençons certes par une bataille impressionnante, avec quelques personnages secondaires nommés qui disparaissent rapidement pour nous laisser en tête à tête avec Étréham et Asa. Ou plutôt avec Étréham parlant d’Asa. En dépit du narrateur première personne, les deux protagonistes restent étrangement lisses, difficiles à appréhender et difficiles à apprécier. Le lecteur regarde la scène avec distance et plonge péniblement dans un univers très peu peuplé et très peu décrit. En dehors de quelques détails sur la politique locale en début de roman, quelques coutumes évoquées de ci de là, le monde mis en place dans Le Sang que l’on verse reste pendant une bonne centaine de pages presque désert. Étréham traverse des villages sans nom, croise des péons anonymes… jusqu’à ce qu’il arrive enfin à Jirhull, une ville atypique dont la description tranche avec le paysage dénudé qui la précède.

À partir de cet instant, le roman se peuple doucement et se colore patiemment. Mais tout de même avec beaucoup de modération. Si la peinture des lieux s’affine (Pryamée, la capitale, et le royaume de Mérydès ont droit à davantage de considération), le nombre de personnages nommés reste très faible et aucun ne parvient vraiment à nous charmer. L’intrigue trouve cependant un nouveau souffle pour nous préparer à un final éclatant, qui m’a fait penser à celui d’Akira, film d’animation de Katsuhiro Ôtomo. L’auteur m’avait parlé de son goût pour les mangas, quand je l’avais rencontré, et ce sont surtout dans les dernières pages que j’ai ressenti cette influence.

Un peu comme avec Mordred de Justine Niogret (que j’ai lu récemment et qui me reste donc dans la tête), je n’ai pas détesté Le Sang que l’on verse, je serais même prête à le recommander aux lecteurs de fantasy curieux de sortir des clous. En même temps, le roman est loin de m’avoir conquise : les personnages demeurent distants, l’intrigue patine au début de l’ouvrage et l’univers mis en place est un peu trop désert à mon goût. Toute une pluie de détails m’a cependant plu : la construction narrative, la mythologie peu à peu évoquée dans le roman, l’âge changeant d’Asa, la demeure infernale de Mérydès… Une lecture intéressante, donc, qui me poussera à surveiller les futures parutions de Yann de Saint-Rat.

Le Sang que l’on verse, Yann de Saint-Rat (Mnémos, 2013)

Mordred

Mordred, Justine Niogret

Mordred, Justine Niogret

J’ai souvent trouvé aux éditions Mnémos une allure d’orfèvrerie. Leurs romans sont soignés, ciselés, travaillés avec art et dorure ; mais, si une poignée (comme les œuvres de Charlotte Bousquet ou La Pucelle de Diable-Vert de Paul Béorn) m’ont enchantée, beaucoup m’ont malheureusement déçue, portés par un souffle qui s’épuise, une histoire qui se prend les pieds dans le tapis. Chien du heaume et sa suite, Mordre le bouclier, sont plutôt de ce genre-ci. Premiers romans de Justine Niogret, bouquins de feu et de fer, les tribulations de Chien se cassent les dents sur leurs intrigues, en dépit de toutes leurs autres qualités.

Et voilà que Mordred, nouveau-né de Niogret chez Mnémos, me nargue sur le présentoir des nouveautés de la bibliothèque reconstruite de Saint-Max. Temps de vacances, je l’emprunte et l’avale. Avec cette petite crainte au coin de l’esprit de finir ma lecture aussi désappointée qu’après Chien.

Le début me donne raison : Mordred – fils de Morgause, « neveu » d’Arthur – souffre d’une grave blessure au fond de son lit et rêve d’une poignée de souvenirs : la maisonnette de sa mère, ses promenades dans la forêt et la campagne, sa rencontre avec l’affreux Polîk, sa rencontre avec son « oncle » Arthur… Des petits décors diablement bien mis en scène, colorés, vivants, intimes… et rien de plus, cependant. Je soupire, car Chien du heaume m’avait semblé de même acabit : une forge grondante créant des scènes de toute beauté mais ne parvenant pas à faire avancer l’histoire. Et je m’obstine et Mordred finit par me convaincre.

Après tout, Justine Niogret a vraiment une langue étourdissante. Pas un seul mot de travers, pas une seule expression facile : tout est pesé et martelé. Le vocabulaire est riche, la phrase tournée avec ancienneté et poésie, les images traduisent force et profondeur, les détails chatoient. Chien du heaume jaillissait directement des flammes de la forge en une langue brutale et magnifique, mais Mordred est plus délicat : à côté de quelques scènes violentes, le combat avec l’Aspic ou la bataille, les souvenirs d’enfance posent en contraste des décors apaisants, mélancoliques – comme le superbe portrait de l’Ouzom, le torrent voisin de la demeure de Morgause, que Mordred tient « au secret de lui-même ».

Puis vient l’histoire. J’ai mis quelques temps à comprendre l’enjeu, ne me rappelant de Mordred que le chevalier félon qui trahit Arthur, son parent et son roi. La quatrième de couverture, en cela, est un peu salvatrice : elle résume le rôle de Mordred dans sa légende, révélant quelques ficelles plutôt bienvenues pour décrypter le récit de Justine Niogret qui n’affirme jamais nettement les choses. Le mythe est ici repris, retravaillé, réécrit : Mordred, personnage fou et ombrageux au noir destin, est doté d’un visage humain, de souvenirs touchants et d’un amour profond pour Arthur, qui transforme le crime inévitable du chevalier en un acte tout autre – loin d’une trahison inique. Mordred est ici un homme entre deux chemins, bercé entre les doux souvenirs de son enfance marquée par la figure maternelle de Morgause, et la vie brutale du chevalier s’entraînant, combattant, tuant sous les ordres de son parent Arthur. Blessé au cours d’une joute, le jeune homme interdit à sa blessure de guérir et, pendant un an, garde le lit dans une vaine tentative d’esquiver le destin que sa légende a défini. Viennent alors les rêves et les souvenirs, qui dressent le portrait élaboré de ce personnage tragique et nous permettent de comprendre sa relation centrale avec Arthur. Le roi de légende, loin de la figure épique que l’on connaît, est un homme vieillissant, lucide quant à ses faiblesses.

La réécriture est belle, oui, teintant le mythe de réalisme et d’originalité. Mais elle ne m’a qu’en partie convaincue. Brève (cent soixante pages), elle est rythmée de manière étrange : le début nous endort un peu dans l’intimité des souvenirs de Mordred, le lent récit met posément les personnages en place, Mordred se souvient, se souvient et se souvient encore, les mêmes souvenirs finissant par tourner en boucle ; puis il guérit, et son destin tombe comme un couperet, se résout en quelques pages. J’ai été certes très touchée par la fin, mais je l’aurais aimé plus étoffée : la résolution (bien que fidèle aux légendes) jaillit presque en même temps que les fils de l’intrigue à dénouer ; après avoir été enfermé pendant des jours dans une chambre obscure, le lecteur est jeté dehors, tourbillonne sur lui-même pour regrouper les indices, se fait gifler par les dernières pages. Le roman se clôt dans un fracas ; le doux début n’est plus qu’un vague souvenir.

De plus, mais c’est là un argument bien plus personnel, Mordred est un roman enfermé, un presque huis-clos, tout comme l’est Chien du heaume. Et j’ai étouffé au cours de la lecture, même si les souvenirs permettent d’ouvrir le récit de fort jolie manière.

Mais enfin je n’ai pas détesté ce roman. Je n’avais pas détesté Chien du heaume et Mordre le bouclier. Justine Niogret a un talent indéniable, une écriture de métal forgé, une peinture acérée des âmes et des actes. Ses romans sont des curiosités qui méritent amplement d’être connues et, sans les avoir nettement appréciés, je n’hésite pas à les recommander. Mordred m’a d’ailleurs davantage intéressée que les deux tomes traitant de Chien. Je ne sais même pas pourquoi… Car je connaissais déjà l’art de Justine Niogret et savais donc par avance ce qui me plairait et ce qui me gênerait ? Car j’ai trouvé que ses délicates descriptions de l’enfance de Mordred ajoutaient une facette supplémentaire à son style de forgeron ? Peut-être aussi grâce à la nouvelle présentation des romans de Mnémos : un livre plus petit, plus carré, une couverture plus sobre, élégante. Quoiqu’il en soit, Mordred est atypique, et à lire, en dépit de ce que je peux en penser.

 Mordred, Justine Niogret (Mnémos, 2013)