Le Sang que l’on verse

Le Sang que l'on verse, Yann de Saint-Rat

Le Sang que l’on verse, Yann de Saint-Rat

C’est une de nos amies communes, à Lily et à moi-même, qui a attiré mon regard sur ce curieux roman qu’est Le Sang que l’on verse. Après avoir eu l’occasion de rencontrer l’auteur au Salon du Livre, je me suis plongée dans la lecture de cet ouvrage tout droit sorti de l’atelier des éditions Mnémos. Comme pour Mordred et plusieurs autres romans de cette maison, ce livre m’a laissé une impression en demi-teinte…

Le bouquin en lui-même est drôlement soigné : j’apprécie décidément les nouvelles couvertures de Mnémos, la nouvelle taille de leurs romans, leur papier, même si je ne suis pas encore convaincue par la police choisie pour le titre. Mais enfin… le roman est beau, et sans surprise joliment écrit. Si les premières pages m’ont semblé un peu brutales, avec un style qui hache et qui coupe, un vocabulaire de guerre et de violence, je me suis finalement bien habituée à l’écriture de l’auteur. Et plus encore à son jeu narratif, sa manière de passer d’un narrateur première ou troisième personne à un autre à chaque chapitre. Le Sang que l’on verse suit le haut-fait d’Étréham, jeune guerrier qui possède en lui « une sève funèbre », un talent inédit pour la guerre et le combat, et qui est destiné à tuer Mérydès, le dernier des dieux ; face à lui, Eyll, une créature monstrueuse envoyée par ce même dieu pour l’assassiner. Les deux ennemis s’expriment tour à tour par « je », sans jamais se présenter clairement (tandis que les autres personnages ne s’évoquent qu’à la troisième personne) : à charge pour le lecteur de deviner qui prend la parole à chaque ouverture de chapitre. Loin de nous embrouiller, le principe fonctionne diablement bien et donne, à mon sens, une belle touche d’originalité à la découpe du roman.

À côté de ce plaisant effet, le récit avance à une allure plutôt bancale. L’intrigue est assez simple, finalement : Étréham se fait recruter sur un champ de bataille par Asa, fille du divin Mérydès, pour aller tuer celui-ci, et traverse le pays à toute allure jusqu’à la demeure du dieu afin de le massacrer. En chemin, il mange, s’entraîne et papote… et combat aussi, heureusement. Car ce voyage est assez vide, en fin de compte. C’est là le plus grand reproche que je ferais à ce roman : toute la première phase du récit nous traîne dans un décor sans beaucoup de consistance. Nous commençons certes par une bataille impressionnante, avec quelques personnages secondaires nommés qui disparaissent rapidement pour nous laisser en tête à tête avec Étréham et Asa. Ou plutôt avec Étréham parlant d’Asa. En dépit du narrateur première personne, les deux protagonistes restent étrangement lisses, difficiles à appréhender et difficiles à apprécier. Le lecteur regarde la scène avec distance et plonge péniblement dans un univers très peu peuplé et très peu décrit. En dehors de quelques détails sur la politique locale en début de roman, quelques coutumes évoquées de ci de là, le monde mis en place dans Le Sang que l’on verse reste pendant une bonne centaine de pages presque désert. Étréham traverse des villages sans nom, croise des péons anonymes… jusqu’à ce qu’il arrive enfin à Jirhull, une ville atypique dont la description tranche avec le paysage dénudé qui la précède.

À partir de cet instant, le roman se peuple doucement et se colore patiemment. Mais tout de même avec beaucoup de modération. Si la peinture des lieux s’affine (Pryamée, la capitale, et le royaume de Mérydès ont droit à davantage de considération), le nombre de personnages nommés reste très faible et aucun ne parvient vraiment à nous charmer. L’intrigue trouve cependant un nouveau souffle pour nous préparer à un final éclatant, qui m’a fait penser à celui d’Akira, film d’animation de Katsuhiro Ôtomo. L’auteur m’avait parlé de son goût pour les mangas, quand je l’avais rencontré, et ce sont surtout dans les dernières pages que j’ai ressenti cette influence.

Un peu comme avec Mordred de Justine Niogret (que j’ai lu récemment et qui me reste donc dans la tête), je n’ai pas détesté Le Sang que l’on verse, je serais même prête à le recommander aux lecteurs de fantasy curieux de sortir des clous. En même temps, le roman est loin de m’avoir conquise : les personnages demeurent distants, l’intrigue patine au début de l’ouvrage et l’univers mis en place est un peu trop désert à mon goût. Toute une pluie de détails m’a cependant plu : la construction narrative, la mythologie peu à peu évoquée dans le roman, l’âge changeant d’Asa, la demeure infernale de Mérydès… Une lecture intéressante, donc, qui me poussera à surveiller les futures parutions de Yann de Saint-Rat.

Le Sang que l’on verse, Yann de Saint-Rat (Mnémos, 2013)

Mordred

Mordred, Justine Niogret

Mordred, Justine Niogret

J’ai souvent trouvé aux éditions Mnémos une allure d’orfèvrerie. Leurs romans sont soignés, ciselés, travaillés avec art et dorure ; mais, si une poignée (comme les œuvres de Charlotte Bousquet ou La Pucelle de Diable-Vert de Paul Béorn) m’ont enchantée, beaucoup m’ont malheureusement déçue, portés par un souffle qui s’épuise, une histoire qui se prend les pieds dans le tapis. Chien du heaume et sa suite, Mordre le bouclier, sont plutôt de ce genre-ci. Premiers romans de Justine Niogret, bouquins de feu et de fer, les tribulations de Chien se cassent les dents sur leurs intrigues, en dépit de toutes leurs autres qualités.

Et voilà que Mordred, nouveau-né de Niogret chez Mnémos, me nargue sur le présentoir des nouveautés de la bibliothèque reconstruite de Saint-Max. Temps de vacances, je l’emprunte et l’avale. Avec cette petite crainte au coin de l’esprit de finir ma lecture aussi désappointée qu’après Chien.

Le début me donne raison : Mordred – fils de Morgause, « neveu » d’Arthur – souffre d’une grave blessure au fond de son lit et rêve d’une poignée de souvenirs : la maisonnette de sa mère, ses promenades dans la forêt et la campagne, sa rencontre avec l’affreux Polîk, sa rencontre avec son « oncle » Arthur… Des petits décors diablement bien mis en scène, colorés, vivants, intimes… et rien de plus, cependant. Je soupire, car Chien du heaume m’avait semblé de même acabit : une forge grondante créant des scènes de toute beauté mais ne parvenant pas à faire avancer l’histoire. Et je m’obstine et Mordred finit par me convaincre.

Après tout, Justine Niogret a vraiment une langue étourdissante. Pas un seul mot de travers, pas une seule expression facile : tout est pesé et martelé. Le vocabulaire est riche, la phrase tournée avec ancienneté et poésie, les images traduisent force et profondeur, les détails chatoient. Chien du heaume jaillissait directement des flammes de la forge en une langue brutale et magnifique, mais Mordred est plus délicat : à côté de quelques scènes violentes, le combat avec l’Aspic ou la bataille, les souvenirs d’enfance posent en contraste des décors apaisants, mélancoliques – comme le superbe portrait de l’Ouzom, le torrent voisin de la demeure de Morgause, que Mordred tient « au secret de lui-même ».

Puis vient l’histoire. J’ai mis quelques temps à comprendre l’enjeu, ne me rappelant de Mordred que le chevalier félon qui trahit Arthur, son parent et son roi. La quatrième de couverture, en cela, est un peu salvatrice : elle résume le rôle de Mordred dans sa légende, révélant quelques ficelles plutôt bienvenues pour décrypter le récit de Justine Niogret qui n’affirme jamais nettement les choses. Le mythe est ici repris, retravaillé, réécrit : Mordred, personnage fou et ombrageux au noir destin, est doté d’un visage humain, de souvenirs touchants et d’un amour profond pour Arthur, qui transforme le crime inévitable du chevalier en un acte tout autre – loin d’une trahison inique. Mordred est ici un homme entre deux chemins, bercé entre les doux souvenirs de son enfance marquée par la figure maternelle de Morgause, et la vie brutale du chevalier s’entraînant, combattant, tuant sous les ordres de son parent Arthur. Blessé au cours d’une joute, le jeune homme interdit à sa blessure de guérir et, pendant un an, garde le lit dans une vaine tentative d’esquiver le destin que sa légende a défini. Viennent alors les rêves et les souvenirs, qui dressent le portrait élaboré de ce personnage tragique et nous permettent de comprendre sa relation centrale avec Arthur. Le roi de légende, loin de la figure épique que l’on connaît, est un homme vieillissant, lucide quant à ses faiblesses.

La réécriture est belle, oui, teintant le mythe de réalisme et d’originalité. Mais elle ne m’a qu’en partie convaincue. Brève (cent soixante pages), elle est rythmée de manière étrange : le début nous endort un peu dans l’intimité des souvenirs de Mordred, le lent récit met posément les personnages en place, Mordred se souvient, se souvient et se souvient encore, les mêmes souvenirs finissant par tourner en boucle ; puis il guérit, et son destin tombe comme un couperet, se résout en quelques pages. J’ai été certes très touchée par la fin, mais je l’aurais aimé plus étoffée : la résolution (bien que fidèle aux légendes) jaillit presque en même temps que les fils de l’intrigue à dénouer ; après avoir été enfermé pendant des jours dans une chambre obscure, le lecteur est jeté dehors, tourbillonne sur lui-même pour regrouper les indices, se fait gifler par les dernières pages. Le roman se clôt dans un fracas ; le doux début n’est plus qu’un vague souvenir.

De plus, mais c’est là un argument bien plus personnel, Mordred est un roman enfermé, un presque huis-clos, tout comme l’est Chien du heaume. Et j’ai étouffé au cours de la lecture, même si les souvenirs permettent d’ouvrir le récit de fort jolie manière.

Mais enfin je n’ai pas détesté ce roman. Je n’avais pas détesté Chien du heaume et Mordre le bouclier. Justine Niogret a un talent indéniable, une écriture de métal forgé, une peinture acérée des âmes et des actes. Ses romans sont des curiosités qui méritent amplement d’être connues et, sans les avoir nettement appréciés, je n’hésite pas à les recommander. Mordred m’a d’ailleurs davantage intéressée que les deux tomes traitant de Chien. Je ne sais même pas pourquoi… Car je connaissais déjà l’art de Justine Niogret et savais donc par avance ce qui me plairait et ce qui me gênerait ? Car j’ai trouvé que ses délicates descriptions de l’enfance de Mordred ajoutaient une facette supplémentaire à son style de forgeron ? Peut-être aussi grâce à la nouvelle présentation des romans de Mnémos : un livre plus petit, plus carré, une couverture plus sobre, élégante. Quoiqu’il en soit, Mordred est atypique, et à lire, en dépit de ce que je peux en penser.

 Mordred, Justine Niogret (Mnémos, 2013)