Princes de la pègre (Les Bas-fonds d’Ildecca I)

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Princes de la pègre, Douglas Hulick

Voleurs, assassins, flibustiers sont à la noce depuis plusieurs années dans la sphère de la fantasy. On en voit passer, de ces couvertures hantées par un homme à capuchon, armé de dagues, errant dans une ruelle sinistre… De visu, le roman qui nous intéresse aujourd’hui ne semble pas dépareiller. Pourtant, sous l’allure commune, se cache un livre intéressant et efficace.

Ma lecture de Princes de la pègre ne commençait pas sous de bons auspices : j’avais encore en tête la splendide Camorr et les frasques éblouissantes de Locke Lamora (voir la critique toute récente des Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch). J’avais aussi le souvenir de romans de voleurs-assassins qui ne m’avaient pas toujours enchanté, comme Lame damnée de Jon Courtenay Grimwood, un roman dont le sinistre n’avait pas su me convaincre… Et puis, cette couverture noirâtre, vraiment, ça ne me disait rien.

J’ouvre le roman, d’avance blasée, et je tombe sur une scène de torture. Gasp. Il fait beau, la mer est à mes pieds, j’accepte de continuer. Bien m’en prend. Après quelques détails sanguinolents, qui au final n’ont rien à envier à la scène la plus horrible des Mensonges de Locke Lamora, le narrateur, Drothe, consent à nous donner quelques informations sur sa situation. Nous voici donc à Ildrecca, une cité aux airs italiens gouvernée tour à tour par les trois réincarnations d’un empereur fou. Les quartiers populaires sont eux sous la coupe des parrains de la pègre qui, après la chute de leur propre empereur, Isidore le noir, se disputent les pauvres terrains qu’ils possèdent.

Habitué à cette ville, Drothe est un nez, un traqueur de rumeurs et d’informations à la solde de Nicco, l’un des parrains locaux. Connu à travers toute la cité, entretenant des amitiés et des informateurs plutôt coûteux, menant son propre petit trafic de reliques, Drothe est chargé par son boss d’enquêter sur un rival, au cœur de Dommage, l’un des plus pauvres et dangereux quartiers de la ville. Puis tout déraille : la mission tourne à la catastrophe, au complot, à la trahison, et notre limier se retrouve mêlé à une intrigue joliment menée.

Si la narration à la première personne peut momentanément déplaire (un vague air d’Assassin royal…), Drothe est un personnage suffisamment ouvert et informé sur son univers pour ne pas nous donner l’impression d’étouffer dans un unique point de vue. Réflexions politiques, anecdotes historiques, portraits de malfrats et de personnalités de la rue fleurissent tout au long de la narration. Drothe est un homme cultivé, intéressé par tout ce qu’il entend, à l’affût de l’information, et nous voyons par ses réflexions se dessiner un univers plutôt original. Le décor, vu d’ensemble, est assez classique : portrait d’une cité envahie par la misère et la pègre ; mais quelques touches donnent au monde de Douglas Hulick meilleure allure. La triple réincarnation de l’empereur, l’argot retravaillé des rues, le système de magie, l’ordre guerrier des déganes… Et une écriture assez vivante, assez détaillée, pour nous faire ressentir le plaisir de visiter Ildrecca.

Avant tout, Princes de la pègre est un roman qui n’ennuie pas. L’intrigue est extrêmement vive, presque trop. Pas un répit, dans cette accumulation d’indices, d’actions, de combats à la rapière et à la dague, de rebondissements, de révélations. Drothe passe son temps à chercher un coin pour dormir et finit toujours par croiser un assassin en chemin ou se souvenir d’une personne qu’il doit absolument interroger. Doté d’une endurance surnaturelle, l’homme rusé et de petite taille ne nous laisse pas souffler… J’aurais apprécié, cependant, qu’il prenne parfois davantage de temps – pour compléter l’histoire d’un protagoniste, détailler un épisode historique ou raconter avec moins de mystère et plus de précision sa propre enfance. Malgré toute sa fougue, le roman réussit cependant à nous proposer un juste portrait de son héros, un voleur plus honorable qu’il ne veut le faire croire, un sous-fifre qui s’acharne à faire plus qu’on ne lui demande.

Sans grandement renouveler l’attrait de la fantasy pour les canailles et les meurtriers, Princes de la pègre se révèle pourtant plus qu’appréciable. L’intrigue est solide, menée « tambour battant » (la quatrième de couverture le dit, et cette fois-ci c’est vrai !), le héros tire son épingle du jeu, l’univers citadin mis en scène sait se rendre original et vivant. Non, vraiment, ce fut un plaisir de parcourir ce bon roman.

Je profite du moment pour vous renvoyer again à la critique des Mensonges de Locke Lamora et vous conseiller de nouveau de lire ce roman génial. Dans la même veine, et après avoir lu une critique de Princes de la pègre citant ce même ouvrage, je vous enjoins à lire Frey de Chris Wooding, les tribulations d’un pirate capitaine d’un aéronef, plus que doué pour se créer des problèmes : c’est frais, sympathique, bien filé.

Princes de la pègre, Douglas Hulick (L’Atalante, 2012)

Les Mensonges de Locke Lamora (Les Salauds Gentilshommes I)

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch

Ce roman est juste génial, lisez-le !

J’avais découvert, dévoré, adoré Les Mensonges de Locke Lamora une première fois, en le lisant à mon arrivée à Paris – il y a de ça quelques années. La sortie française du tome 3 des Salauds Gentilshommes chez Bragelonne, qui a fait grand bruit en mars dernier, m’a donné envie de replonger dans le premier tome, reçu à point nommé comme judicieux cadeau de Noël.

Pour ceux qui l’ignorent encore, Les Mensonges de Locke Lamora introduit les péripéties de Locke Lamora, voleur d’élite, as du déguisement et du mensonge, bretteur plus que moyen et inventeur de traquenards incroyables. Pour tout un chacun, Locke n’est qu’une fripouille parmi d’autres, qui travaille pour le capa Barsavi, grand patron de la pègre de Camorr. En cachette, cependant, il se révèle être la Ronce de Camorr, un voleur légendaire qui ruine les riches et échappe à une police pas tout à fait certaine de son existence. À la tête de ses Salauds-Gentilshommes, son groupe de gredins, Locke se prépare en début de roman à dévaliser la noble famille des Salvara – tandis qu’un mystérieux individu surnommé le Roi Gris assassine les chefs de bande locaux, au nez et à la barbe d’un capa furibond.

Le roman est en outre entrecoupé de scènes tirées du passé de Locke et de ses acolytes, Jean Tannen, les jumeaux Sanza puis Moucheron (et la bien secrète Sabetha qu’on ne rencontrera pas). Tous des orphelins recueillis et instruits par le père Chains, prêtre dévoué au Treizième, le dieu des voleurs.

Et ce bouquin est une merveille ! Un immense chaudron d’inventivité d’où s’échappent des volutes aux mille odeurs. La Camorr fluviale proposée par Scott Lynch est chatoyante, colorée, bruyante, vivante et grouillante – tour à tour lumineuse et sans pitié. Nous visitons la triste Colline des Ombres, cimetière locale, les Taudis de Bois où s’entassent les épaves, de sinistres quartiers comme Prendfeu, Pleutcendres ou Fumehouille ; et, en contrepoint, des lieux plus paisibles, le calme parc des Deux Argents, le confortable Recoin Nord, les Cinq Tours qui dominent la ville. Nous invitant au cœur des quartiers, les héros nous font voir les lieux les plus surprenants : de la « vaste carcasse dématée » qui sert d’antre du capa à la Tour Brisée, de l’extraordinaire cave du temple de Perelandro au sinistre Trou-Qui-Résonne, de la maison des Roses de Verre au fabuleux Bief du Corbeau, en passant par toutes les références aux pays voisins.

Doter son œuvre d’une cartographie aboutie et d’une toponymie plaisante n’est cependant qu’une étape dans la construction d’un univers aussi fouillé que celui que nous propose Scott Lynch. Camorr vit, respire et palpite entre les pages du roman, ça grouille d’habitants et de bestioles, d’habitudes de vie et d’éléments de détail. À l’instar des Salauds-Gentilshommes qui ont reçu une éducation universelle, le lecteur aborde une foultitude d’aspects du quotidien de la cité. Grands évènements, telle la Foire aux Mâchoires, Beaux Arts de la table et mets subtils (les phantasmavola, ah !), cultes et traditions – le tout traité avec originalité et humour souvent noir. On voit, on admire, et on guette Locke et ses tours pendables au milieu de cette marmelade de faits et d’activités.

L’univers est pour moi l’atout le plus brillant de ce premier tome. Le reste demeure bien éclatant également. Les personnages sont attachants, fascinants, Locke lui-même brille sur la scène et ses plans qui « balaye[nt] ses pensées comme un équipage pirate abordant un bateau » sont géniaux à découvrir. J’ai eu cependant quelques regrets : l’histoire suit un rythme assez saccadé, souvent interrompue par les Interludes qui nous rapportent les souvenirs des Salauds-Gentilshommes. On assiste aussi, vers la fin du roman, à quelques scènes comiques (en particulier celle à la banque Meraggio) qui trouvent un peu brutalement leur place dans un récit qui tourne à l’aigre et à la tragédie. Et le Roi Gris demeure finalement assez plat et assez simple, comparé à un Locke hyperactif et à un Jean Tannen possédant des tas de ressources inattendues.

Petites épines dans le récit, ces quelques critiques n’altèrent pas beaucoup la qualité de l’ouvrage. C’était un véritable délice d’avaler pour la seconde fois le grand nombre de pages des Mensonges de Locke Lamora. Il serait plus que temps que je m’attèle à la suite qui, si j’en crois les critiques des uns et des autres, vaut aussi son pesant d’or.

Les Mensonges de Locke Lamora, Scott Lynch (J’ai Lu, 2013)

Petit plus pour les intéressés, un article plutôt intéressant sur la cartographie de Camorr a été publié sur Elbakin.net : http://www.elbakin.net/fantasy/news/Suivez-nous-dans-les-rues-de-Camorr