Prisonnier de la tour de fer (Les Larmes d’Artamon II)

Prisonnier de la tour de fer, Sarah Ash

Le Prisonnier de la tour de fer, Sarah Ash

J’ai la mauvaise habitude de commencer des séries et de les abandonner ensuite pendant des années entières. Mais je me suis dit que vous alliez m’attendre au tournant, après ma critique moyennement enthousiaste du premier-né des Larmes d’Artamon (à lire ici) : « Alors, Miss Violette, qui vaut ce Prisonnier de la tour de fer, au titre bien moins inspirant que Seigneur des neiges et des ombres ? Est-ce que, comme le premier tome, il demeure un bouquin bien pour de jeunes découvreurs de fantasy mais tristement classique pour de grands férus d’imaginaire ? Ou est-ce qu’il promet plus que son aîné ? »

Au risque de vous agacer, je vous réponds oui et non !

Commençons par le non – car je suis d’humeur magnanime et j’ai décidé de faire passer les défauts avant les qualités (ça vous donne déjà une idée sur mon avis final du roman). Globalement, l’univers n’a pas changé, à ceci près que Sarah Ash a en grande partie sacrifié les petits détails charmants que j’avais remarqués dans le premier tome. Le Prisonnier de la tour de fer est diablement austère : je ne dirais pas que Seigneur des neiges et des ombres ruisselait de gaieté, mais ce second tome est bâti avec un sérieux auquel on croit bien plus que dans le premier opus. Sans compter qu’une partie des personnages n’ont pas vraiment évolué : Astasia reste navrante, en dépit de quelques petites scènes sympathiques, et les portraits féminins d’une manière générale manquent de relief. Entre l’exaltée, l’amoureuse, la vipère, la mystérieuse…, on aimerait des nuances plus délicates.

Mais faisons taire ma langue de vipère. Car, mine de rien, Le Prisonnier de la tour de fer m’a réconciliée avec Les Larmes d’Artamon. Le roman est encore plus sombre que le premier tome, certes, mais l’intrigue se complexifie et se structure. D’une histoire assez enfermée, chaque protagoniste évoluant dans sa sphère dans Seigneur des neiges et des ombres, on arrive ici à un récit plus universel, qui englobe l’ensemble du continent créé par Sarah Ash. On voyage davantage, on croise des figures plus diversifiées, on en apprend plus sur l’histoire et les mœurs des locaux. Et puis, c’était après tout l’un des points forts du début de la série, Sarah Ash sait proposer des intrigues bien complexes et travaillées. Les Larmes d’Artamon prennent enfin une place dans le cycle et le Drakhaon, cet étrange dragon désincarné logé dans le sein de Gavril, se révèle plus intéressant qu’il n’y paraissait auparavant.

Et puis il y a une belle surprise : un Gavril épatant (eh oui, je vous assure !), à qui il arrive des aventures abominables. Le héros tourne à demi au anti-héros, statut qu’il refusait totalement dans Seigneur des neiges et des ombres et qu’il est ici contraint d’accepter. L’artiste pleurnicheur est bien loin – le Gavril reptilien et torturé que nous offre à présent Sarah Ash a de quoi le faire oublier.

On ajoutera à cela une délicieuse ambiance de complots de cours et de relations ambiguës : un mariage de façade, une révolution au palais, une cantatrice qui cache bien son jeu, un bal masqué propice à une tromperie bien préparée… Entre les malheurs de Gavril, les voyages du mage Linnaius, les batailles entre rebelles et troupes impériales (Oui, il s’en passe des choses, dans ce roman !), Sarah Ash nous transporte à la cour de l’empereur Eugène, au milieu des mines poudrées et des perruques bouclées, là où un sourire déguise une traîtrise. Cette ambiance n’est qu’un détail, ou presque, mais elle remplace les petits points pittoresques que j’aimais tant dans le premier tome. La figure d’Eugène nous rappelle celle du despote éclairé qui se promène au travers de nos livres d’histoire, et l’auteur soigne sa mise en scène avec un joli talent.

Ainsi, mes amis, soyons rassurés : Sarah Ash nous propose encore de belles surprises. En dépit de toutes les pépites qui le peuplent, Le Prisonnier de la tour de fer n’est pas un roman débordant d’imagination. Mais, s’il ne corrige pas tous les défauts du premier tome, il sait relancer l’intrigue et piquer l’intérêt du lecteur.

Le Prisonnier de la tour de fer, Sarah Ash (Bragelonne, 2006)

Seigneur des neiges et des ombres (Les Larmes d’Artamon I)

Seigneur des neiges et des ombres, Sarah Ash

Seigneur des neiges et des ombres, Sarah Ash

Je cherchais un cycle de fantasy classique et le premier tome de Les Larmes d’Artamon est apparu sous mes yeux. Un Bragelonne bien bragelonnesque, avec un dragon et un château sur la couverture (signée Graffet), une auteure musicienne, une comparaison avec Robin Hobb dans la bibliographie. Hop, mon choix était fait ! Après lecture du premier tome, je peux affirmer que j’ai eu ce que je voulais. Malheureusement, je n’ai eu que ce que je voulais.

Après une carte assez sobre en guise d’ouverture, nous voici d’emblée jetés dans la série avec un prologue mystérieux et incompréhensible à souhait… L’intrigue s’ouvre réellement au premier chapitre, qui nous permet de découvrir Gavril Andar, jeune artiste peintre amoureux de la fille de son duc, pendant un bon moment principal défaut du roman (nous y reviendrons ci-après). Le jeune héros, car c’est bien lui, voit sa vie soudain bouleversée quand des guerriers venant du terrible Nord débarquent dans son pays ensoleillé pour l’enlever et le mettre sans sommation sur le trône de leur seigneur assassiné. Gavril découvre alors avec effroi que son père n’est autre que Volkh le Drakhaon, roi d’Azhkendir, et que lui-même en qualité de seul héritier se voit confier le pouvoir d’un territoire dont il ignore tout. Pour ne rien arranger, le fantôme de son père le poursuit en l’exhortant à retrouver son assassin, tandis qu’un prince voisin prépare l’invasion de son nouveau pays. Et c’est sans compter encore l’héritage des Drakhaons, un sang maudit qui transforme peu à peu Gavril en dragon.

Le résumé le montre bien (et je n’ai encore parlé que de l’histoire de Gavril), l’intrigue est riche. Outre le héros principal, on suit aussi les tribulations d’autres protagonistes, Kiukiu la petite servante aux pouvoirs insolites, Elysia qui cherche son fils Gavril au travers de différents pays, le prince Eugène et ses rêves de conquête, la princesse Astasia contrainte à un mariage d’intérêt… Sarah Ash nous propose une véritable fresque de ce point de vue-là, et l’histoire est plutôt bien menée, avec des révélations, des décisions, des retournements de situation bien dosés. Le premier tome se suffit quelque part en lui-même : il possède sa propre conclusion, tout en laissant assez de questions en suspens pour pousser le lecteur à poursuivre le cycle (rien que pour savoir à quoi vont bien servir ces larmes d’Artamon).

Mais, quoique riche, l’intrigue ne brille pas par son originalité – bien que la situation initiale, ce jeune homme nourri au soleil et à la peinture contraint de gouverner des guerriers du froid, est intéressante à exploiter. Les traits d’inventivité sont plutôt à trouver dans l’univers proposé par Sarah Ash. Une vue générale ne nous fait remarquer que des lieux communs : le Nord est occupé par des barbares en déficit technologique, prompts au combat et à la violence, tandis qu’au sud vivent savants et artistes, évoluant dans une société raffinée. Mais, si on s’approche pour considérer les détails, l’univers du roman prend davantage de couleurs. Ne serait-ce que pour le système de magie qui fait feu de tout bois : on croise des sorts classiques, des gadgets magico-mécaniques, une nécromancie maniée à l’aide d’un instrument à corde, des expériences scientifiques teintées de sorcellerie… Une foison de détails qui accorde ainsi à l’imaginaire de Sarah Ash un charme certain.

On ne va cependant pas plus loin. Si j’ai apprécié ce premier tome, je suis malheureusement loin de l’avoir adoré. L’univers a une belle allure, certes, mais les personnages manquent assez cruellement de profondeur. Aucun n’est raté – mais aucun n’est vraiment attachant. Rien de plus représentatif que Gavril au début du roman : un jeune artiste sensible et délicat, tout mignon et tout amoureux, voué à un terrible destin… Certains penseront peut-être que je caricature, mais Gavril me paraît bien être l’élément le moins imaginatif de Seigneur des neiges et des ombres. Certes, il évolue… ou, plutôt, nécessairement il évolue : on se doute, après lecture des premiers chapitres, que Gavril va finir par se ressaisir, par accepter son héritage, par gouverner son pays avec sagacité et donc par arrêter de pleurer sur son sort. Et la suite du roman ne le dément pas : Gavril devient de moins en moins insupportable à mesure qu’il prend de l’assurance – mais en restant toujours un peu plat, un peu hermétique. Il en est à peu près de même pour les autres personnages principaux : aucun ne convainc complètement, et tous gardent un comportement et une évolution de caractère prévisibles. Heureusement, les personnages secondaires échappent pour la plupart à cette tendance, qu’il s’agisse de Jaromir, de Velemir, voire de Lilias qui se révèle plus intéressante au fil du roman.

Seigneur des neiges et des ombres saura contenter des personnes moyennement habituées à la fantasy. L’histoire est bien filée et prometteuse, l’univers mêle tout à la fois classicisme merveilleux et originalité, le style est soigné (quoiqu’envahi par les adjectifs). Cependant, s’il reste un bon roman, ce livre ne va guère au-delà, et Sarah Ash demeure pour l’heure dans les sentiers battus sans oser s’aventurer bien loin. 

Seigneur des neiges et des ombres, Sarah Ash (Bragelonne, 2006)