Thomas le Rimeur

Thomas le Rimeur, Ellen Kushner

Thomas le Rimeur, Ellen Kushner

Je me suis longtemps méfiée de Thomas le Rimeur. Les histoires de poètes transportés dans le pays des Elfes, ça ne m’a jamais inspirée… Mais c’était sans compter le talent d’Ellen Kushner, son joli style poétique et ses univers déroutants.

Thomas le Rimeur est à l’origine le héros d’une balade du XIIe siècle, l’histoire d’un harpiste talentueux qui vécut sept ans aux pays des fées et tira de ses entretiens avec la reine elfique un don de prophétie. D’un point de vue narratif, la réécriture d’Ellen Kushner est fidèle : on découvre effectivement Thomas, jeune poète ambitieux et talentueux, qui chante à la table des rois et charme les jeunes femmes. Un jour, « sous l’Arbre d’Eildon », le garçon échange un baiser avec la reine des Elfes, tout à la fois par bravade et passion. Dès lors, il doit servir sa nouvelle souveraine pendant sept années humaines, chargé de divertir la cour elfique par sa musique. Puis, une fois sa servitude achevée, il revient sur terre avec « la langue qui ne peut pas mentir » et d’encombrants dons de prophétie.

Voilà pour le cœur du roman. Mais tout l’art d’Ellen Kushner a été d’habiller la légende, de doter les protagonistes d’une véritable psychologie, d’une véritable identité. Autour de Thomas, gravitent Gavin, Meg et Elspeth, les trois autres « voix » de l’histoire, ceux qui nous font découvrir Thomas hors du pays des Elfes, avant et après son expérience. Le récit suit donc quatre étapes assez distinctes les unes des autres. Gavin, avec ses expressions paysannes, « modeste fermier qui vit là-haut », introduit l’histoire, nous présente ce Thomas pétillant et raconteur, un tout jeune artiste en début de carrière qui se laisse emporter par le monde et la musique ; un garçon un peu gauche, un peu vantard, guidé par l’air du monde. Puis le poète prend la parole, seul apte à décrire son expérience au pays des Elfes, avec sa langue poétique et ses chansons, nous transportant dans cette dimension hors du temps. Et enfin, au retour du Rimeur sur terre, Meg (sa presque-mère) et Elspeth (son épouse) nous font redécouvrir ce personnage complètement changé, elles aussi avec leur langue à elles, entre franc-parler paysan et modeste éducation.

À chaque narrateur, son visage de Thomas. Le portrait du Rimeur est une petite merveille, composé avec pertinence, évoluant avec justesse. De retour du royaume elfique, ayant disparu pendant sept ans, Thomas a tout à réapprendre – redécouvrant, comme s’il naissait une seconde fois, l’odeur de la terre et la réalité. Le personnage a perdu la malice qui faisait son charme au début du roman et est devenu mélancolique, écartelé entre son besoin de retrouver pied dans la réalité et son envie de revenir au royaume ensorcelé qu’il a perdu, croyant entendre dans le mugissement du vent les cors de chasse des Elfes. Mais Ellen Kushner ne fait pas de son roman une tragédie : entre la douceur de Meg et la fraîcheur d’Elspeth, sans oublier la bougonnerie de Gavin qui ouvre le livre, l’histoire douce-amère reste lumineuse.

Et puis il y a toute cette poésie et cette musique, qui nous font voyager dans ce Moyen-âge, de la chaumière de Gavin et Meg aux montagnes d’Eildon, de la cour du roi (dont le nom devinable par quelques indices n’est jamais révélé, plaçant le récit dans une intemporalité propre aux légendes) à la salle de banquet des elfes, de la tour où s’établissent Thomas et Elspeth à la chambre de la reine des elfes. Tandis que le Rimeur chante : des histoires de miséreux jouant d’un violon magique, de chevalier transformé en oiseau, d’amoureux cherchant leur femme au pays des morts.

Thomas le Rimeur est une très belle réécriture de légende, capable de rénover ses sources et de nous proposer un conte mêlant cadre ancien et réflexions modernes. Ce petit bijou est par ailleurs très accessible, beaucoup plus qu’un autre roman d’Ellen Kushner, À la pointe de l’épée, une belle œuvre complexe et ambiguë. Alors qu’il y a, dans Thomas le Rimeur, une mythologie poétique, inspirée de nos contes et légendes, et des leçons très humaines.

Thomas le Rimeur, Ellen Kushner (Hoëbeke, 2000)

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